Le chômage : un scandale public
par Jacques  Garello
Revue des Etudes Humaines, 1996, p.5-24.

Le chômage que subissent les Français est un scandale, parce qu’aujourd’hui on sait pourquoi il y a du chômage mais on sait aussi comment l’éliminer.

Ce scandale est un scandale public, parce que ce sont les pouvoirs publics, les gouvernants et leurs administrations, tous partis confondus, qui refusent depuis plus de vingt ans d’appliquer les seuls remèdes de nature à éliminer ce fléau.

Le chômage ça se soigne, on en guérit

Quand on compare la situation de la France à celle des étrangers, on peut voir qu’il y a des pays où tout va aussi mal que chez nous, mais aussi des pays qui s’en sortent.

Etats-Unis, Japon, qu’ont-ils fait pour avoir le chômage le plus bas de leur histoire ?

Angleterre : pourquoi y-a-t-il trois fois moins de chômeurs qu’il y a cinq ans ?

Trop de gens mentent aux Français en leur faisant croire que le remède utilisé est pire que le mal. Et quel mal économique et social serait donc pire que le chômage ?

Le chômage, on s’en prémunit

Mieux vaut prévenir que guérir. Le chômage n’est pas inéluctable et une économie de marché peut fonctionner avec un nombre de chômeurs réduit au  minimum.

Cependant cela exige une certaine hygiène économique, et quelques efforts soutenus en permanence. Comme pour la santé, on a souvent tendance à céder à la facilité, et on va voir le docteur quand il est trop tard.

Mais qui est le docteur, et quelle est cette maladie ?

Docteurs Purgon et humeurs malignes

Sachons qu’en matière économique, comme en médecine, il y a des docteurs peu savants, qui administrent des traitements inefficaces ou mortels, parce qu’ils ignorent la nature du mal à combattre. La profession d’économiste a ses charlatans.

Mauvais médecins, mais bons vendeurs : ils trouvent les arguments et les politiques qui plaisent. Avec eux, tout est simple : “y à qu’à...”

Ne perdons pas de temps avec ces gens, qui nous enfoncent sans cesse depuis si longtemps, et allons au cœur du problème du chômage.

Vivre c’est changer

Admettons d’abord que c’est dans une économie vivante que nous voulons travailler.  L’économie morte, c’est l’économie planifiée et collectivisée, du type de celles des pays d’Europe Centrale et de l’Est sous les régimes communistes. Ici, évidemment, pas de chômage puisque c’est l’État qui se charge de donner un emploi à chacun. Réciproquement chaque individu ne peut avoir que l’emploi que lui donne l’État, il n’a pas le choix de son métier, de sa carrière - pas plus qu’en tant que consommateur il n’a le choix de ses achats : il prend ce qu’il y a. Et souvent il n’y a rien. Certains peuvent avoir la nostalgie de ce “plein emploi” et on trouve dans des pays comme la Pologne, la Slovaquie, la Russie ou l’Ukraine des électeurs qui préfèrent retourner au communisme plutôt que de courir le risque du chômage. Après tout l’esclave a l’assurance que son maître lui donnera le travail et le pain quotidien.

L’économie vivante, c’est celle qui offre le choix de son mode de vie. Elle est source de progrès pour tous. Mais le progrès, c’est aussi le changement. Et le changement n’a pas que du bon.

Par exemple, le changement va amener les consommateurs que nous sommes vers de nouvelles dépenses, et nous redistribuerons notre budget de consommation en laissant tomber certains produits pour nous reporter sur d’autres. Nous mangeons moins de pain et davantage de viande que nos grand-parents. Et le budget alimentaire se réduit en proportion du budget logement ou vacances. C’est bon pour le bâtiment ou le tourisme, c’est moins bon pour le boulanger ou le paysan.

L’adaptation qualitative

Ainsi le progrès économique est-il qualitatif aussi bien quantitatif. Comme la croissance de l’homme lui-même, la croissance économique est affaire de taille, mais tout aussi bien d’allure, de configuration.

Quand on dit que le taux de croissance de l’économie française a été de 2 % cela ne veut pas dire que toutes les activités du pays, que tous les produits ont enregistré une hausse des ventes de 2 %.

Pour certains ce sera du 5, pour d’autres du 2, pour d’autres encore du zéro, voire même une baisse.

Cette réalité est inévitable, parce que c’est nous qui en décidons ainsi. Si nous décidions de consommer aujourd’hui comme hier, si nous avions un désir équivalent de toutes choses, bref si notre dépense se contentait de gonfler sans se déformer, toute l’économie croîtrait au même rythme. En économie libre, il n’y a pas un planificateur central qui répartit les dépenses de façon “équilibrée”. Les dépenses deviennent donc ce que nous en faisons, en toute liberté.

De la sorte quand une activité est en déclin, quand un produit a du mal à se vendre, quand une entreprise bat de l’aile, ce peut être pour deux raisons tout à fait différentes:  

- elle est mal gérée, et les acheteurs préfèrent aller ailleurs ;

- elle est dépassée, il n’y a plus d’acheteurs en quantité suffisante.

Dans les deux cas, il s’agit d’une inadaptation de la production aux désirs de la consommation. Mais dans le premier cas, l’inadaptation est due à une faute des producteurs, et on peut y remédier par une meilleure gestion. Tandis que dans le deuxième cas, l’inadaptation est le résultat des changements voulus par les consommateurs. Il ne s’agit pas d’une erreur de gestion, mais d’une incitation au changement d’orientation.

Obstacles au changement

Les changements d’orientation exigés par la croissance et par l’évolution qualitative de la consommation peuvent se faire plus ou moins bien, plus ou  moins vite.

Il y a des obstacles à ces changements. Transformer un agriculteur en un informaticien ne se fait pas en un jour. Prendre un nouveau métier, trouver un nouveau logement, parfois repartir à zéro : cela ne se fait pas sans sacrifice ni délai. Les individus concernés vont hésiter, vont chercher, vont calculer avant d’accepter leur nouvelle position.

D’ailleurs, où est cette nouvelle position, où sont les emplois, qui les connaît ? Les entrepreneurs, les investisseurs auront-ils compris les changements qui s’opèrent ? Sont-ils incités à changer tout de suite ou, comme les autres, sont-ils hésitants et désorientés ?

Toutes ces questions permettent de comprendre comment, dans une économie en croissance, le chômage peut apparaître en l’absence totale d’erreur de gestion, simplement parce que l’information est insuffisante, ou ne circule pas assez vite : on voit bien les coûts de l’adaptation, on n’en voit pas les perspectives. Il y a donc une certaine inertie, une certaine rigidité dans le comportement des travailleurs, des entrepreneurs et des investisseurs.

Le chômage progrès

Il y aura donc une partie de la main d’œuvre (et une partie des capitaux d’ailleurs) qui aura perdu son emploi sans encore en avoir trouvé un autre. La “réinsertion” n’est pas immédiate, ou pas assez rapide. Prenons l’image d’un bassin, avec une arrivée et un écoulement d’eau. Supposons que l’arrivée et l’écoulement soient au  même débit. Le bassin sera-t-il vide ? Pas du tout : il y aura un niveau minimum d’eau, correspondant au délai mis par l’eau pour courir de l’arrivée à la déverse.

Cet exemple permet aussi de comprendre pourquoi il ne faut pas s’inquiéter de ce chômage. Il s’agit d’un chômage de très courte durée (ce n’est pas la même eau qui stagne dans le bassin) et de faible amplitude (le niveau de l’eau courante ne sera jamais élevé).

Les économistes connaissent bien ce phénomène. Ils l’appellent chômage frictionnel (pour traduire que la mécanique économique n’est pas toujours fluide, il y a des frictions, des points de blocage), ou chômage de transition. Au risque de choquer, on peut parler aussi de chômage-progrès, pour expliquer qu’il s’agit de la rançon à payer pour le progrès, et qu’il n’y a pas de croissance sans risque de chômage, même si on peut réduire ce chômage à sa plus simple expression, même si on peut accélérer la circulation de l’eau dans le bassin d’emploi. Pour éliminer totalement ce type de chômage, il faudrait une réadaptation immédiate des travailleurs et des autres, une parfaite mobilité de la main d’œuvre et des capitaux.

Est-ce raisonnable ?

L’entreprise mini-marché du travail

Oui, il est raisonnable d’imaginer une parfaite mobilité, si l’on considère que l’entreprise est elle-même un bassin d’emploi, et qu’elle peut gérer ses capitaux et sa main d’œuvre de sorte à les employer à fond en permanence.

Dans ce qui précède, nous avons évoqué les délais que peut impliquer le passage d’une entreprise à une autre. Mais, fort heureusement, les changements d’emplois peuvent se faire, et se font pour l’essentiel, à l’intérieur même des entreprises. Une entreprise bien gérée passe son temps à réviser ses plans, à modifier ses produits, ses équipements.

Elle peut même changer de vocation. Avant de produire des automobiles ou de l’outillage, Peugeot fabriquait des cycles, puis auparavant des ressorts et de la mécanique de précision (des ressorts pour lorgnons ou des crinolines pour les robes), puis à l’origine de l’acier. IBM a pour ancêtre la NCR, entreprise qui vendait des caisses enregistreuses pour les magasins. Quant à TOYOTA, son éventail va de la voiture au piano en passant par les raquettes de tennis et les appareils ménagers.

Cette souplesse n’est pas l’apanage des grands groupes, au contraire ils sont plutôt handicapés dans cette affaire. Les PME changent encore plus facilement d’activité, de gammes de produits, de débouchés. C’est l’épicier ou le boucher qui devient traiteur, c’est le garagiste qui loue des voitures ou devient ambulancier ou taxi, c’est le paysan qui installe un camping ou loue des chambres d’hôtes, et ainsi de suite...

Chaque fois que de telles reconversions se produisent, une grande partie du chômage est évitée. Car les adaptations de la main d’œuvre se font A L’INTÉRIEUR DE L’ENTREPRISE. La mobilité interne évite de renvoyer de la main d’œuvre vers le marché du travail. L’entreprise est un mini-marché du travail et du capital. Elle déplace son potentiel productif (hommes et machines) d’un emploi à un autre, elle redistribue les ressources productives en fonction de l’évolution des besoins, des changements de la clientèle.

L’entreprise sera d’autant plus poussée à pratiquer ainsi qu’elle aura investi dans la qualité de la main d’œuvre embauchée, dans le “capital humain”. L’embauche est coûteuse, la formation est coûteuse, l’expérience et le savoir-faire sont coûteux. Se séparer d’un personnel sur lequel on aura tellement investi, qui aura coûté si cher, c’est donc bien souvent un mauvais calcul de sorte que l’entreprise ne se résoudra au licenciement qu’en dernier ressort, quand elle aura épuisé toutes les possibilités de la mobilité interne. Le chômage, c’est à dire le renvoi au marché externe du travail, n’est donc ni organisé ni désiré par l’entreprise bien gérée. Il ne se produit que par nécessité économique, ou dans les entreprises mal gérées.

Les entrepreneurs créent les emplois

Pour l’instant, nous avons supposé que dans une économie libre les nouveaux emplois apparaissent en même temps que les anciens disparaissent, et le chômage-progrès n’est dû qu’au délai qui sépare la perte de l’emploi ancien et la réinsertion dans l’emploi nouveau - délai qui peut être nul si la mobilité interne à l’entreprise est suffisante.

Mais pourquoi cette vue optimiste des choses ? Est-on sûr que l’informatique ou l’électronique créera tous les emplois perdus dans les mines ou les textiles ?

Observons une fois de plus que les changements dans l’emploi ne font que traduire les changements dans la demande, dans les désirs de la clientèle. Il n’y a donc pas eu de perte de pouvoir d’achat dans l’ensemble de l’économie, il y a eu seulement changement dans son affectation. L’argent nécessaire à payer la main d’œuvre ou les équipements est toujours là. Mais où va-t-il aller ? Et qui le réorientera ?

Dans une économie libre, il y a une sorte de micro-planificateur, il y a un personnage central : c’est l’entrepreneur. C’est à lui qu’incombe la tâche de réaffecter en permanence les ressources productives. Mais un  tel système n’est-il pas fragile ? Où sont les “sur-hommes” qui sont capables de tout organiser dans la production, sans jamais se tromper ? En fait, ce ne sont pas des sur-hommes, et ils peuvent se tromper. Cependant, les risques d’erreurs sont réduits au minimum par la mise en jeu de leur responsabilité personnelle : s’ils gagnent l’argent est pour eux, s’ils perdent ils perdront tout.

Le métier d’entrepreneur n’exige pas des sur-hommes, mais simplement des gens qui savent percevoir l’évolution des besoins, les changements dans la clientèle. Question de flair, de sens des affaires ? Oui et non. C’est surtout une question d’information. L’entrepreneur est celui qui sait lire et interpréter l’information que fournit en permanence le marché. On a comparé à juste titre le marché à un système de signaux. Il émet en permanence des signaux qui permettent de savoir si on est sur la bonne voie.

Feu vert : allez-y, développez ce produit;

Feu rouge : arrêtez cette production, plus personne n’en veut,, il n’y a plus rien à gagner.

On a expliqué les échecs de la planification, notamment en URSS, par l’absence de signaux significatifs, à tel point que dès les années soixante les Soviétiques ont essayé de réformer le plan en introduisant deux instruments de signalisation irremplaçables en économie libre : les prix et les profits. Car ce sont prix et profits qui fournissent à l’entrepreneur les informations qui lui sont nécessaires pour redistribuer les emplois.

La “main invisible”

Le mécanisme est très simple, et très logique. Le déclin d’un produit se traduit par la baisse de son prix : il y a moins d’acheteurs que de producteurs. Les acheteurs ont détourné leur dépense vers un autre produit, qui ayant la faveur du public peut se vendre plus cher désormais. Ainsi, pendant qu’un prix baisse, un autre augmente. Cette variation (dite des “prix relatifs”) se traduit dans les profits. Quand baissent les prix, il n’y a plus rien à gagner et il est temps de s’intéresser à autre chose. Quand le marché est “porteur”, signe de provisoire pénurie, il faut s’y précipiter.

C’est bien la perspective du profit - ou la crainte de la perte - qui pousse ainsi les entrepreneurs à changer leur fusil d’épaule. Prix et profit ont donc bien fonctionné comme des signaux (de pléthore et de surproduction ici, de pénurie et de sous-production là).

Que signifient ces signaux, en dehors de l’avertissement aux entrepreneurs ? Ils signifient encore qu’il existe des clients qui sont prêts à mettre de l’argent sur la table pour obtenir un produit, tandis qu’ils refusent désormais d’en donner pour un autre.

Les entrepreneurs jouent donc un rôle d’intermédiaire entre la consommation et la production. Pour le compte des clients, ils vont “louer” du travail et du capital, ce qui veut dire qu’ils vont embaucher et investir. Comment pourront-ils réunir ce nouveau potentiel de production ? En offrant des niveaux de rémunération tant aux travailleurs (salaires) qu’aux investisseurs (intérêts). Ce sont les différentiels de taux de salaires et de taux d’intérêts qui seront, à leur tour, des signaux pour la main d’œuvre et pour le financement et provoqueront des changements dans les emplois et dans l’investissement. Cela suppose évidemment la liberté et du marché du travail et du marché du capital. Salaires et intérêts sont aussi des prix qui indiquent les excédents et les pénuries, là d’où il faut partir et là où il faut aller.

On dira que cela fait beaucoup pour créer des emplois et pour limiter le chômage au seul chômage-progrès. Pourtant voilà des siècles que la “main invisible” du marché est à l’œuvre, et que l’économie libre fonctionne pour le plus grand bienfait des peuples qui la connaissent, alors que l’économie gouvernée n’a engendré que ruine et oppression.

Mais alors quelle est l’explication du chômage massif que connaît la France aujourd’hui, ou des crises comme celle de 1929 qui ont mis le quart de la population américaine au chômage ? En admettant que le “chômage-progrès”, l’eau qui s’écoule au fond du bassin, représente 1,5 ou 2 % de la population active, de quoi est fait la différence avec les 12 ou 13 % que nous subissons ?

Du chômage-progrès au chômage refus

Le progrès, la croissance, appellent des adaptations qui, même si elles se font, prennent un certain délai, entraînant un chômage-progrès : 400.000 chômeurs en France, au chômage pendant 4  mois. Mais si les adaptations ne se font pas, si on les refuse, on aura 4.000.000 de chômeurs en chômage en moyenne pendant plus d’un an : c’est le chômage-refus. Ici entre en scène la politique, qui n’avait rien à faire jusque là dans l’histoire du chômage.

D’abord, au préalable, pourquoi refuser les adaptations ?

La réponse est simple : à cause de leurs coûts, qui en font oublier les avantages, la nécessité. Coûteuse la mobilité. Mais plus coûteuse encore, bien que ce soit psychologique, la remise en cause de ce que l’on faisait jusque là. Les individus sont volontiers conservateurs, on ne saurait les en blâmer : c’est une inclination naturelle de l’être humain de préférer ce qu’il connaît à ce qu’il ignore (un “tiens” vaut mieux que deux “tu l’auras”), d’avoir une crainte pour l’incertitude (on sait ce qu’on a, on ne sait pas ce qu’on trouve). Ajoutons qu’il y a quelque chose de déplaisant à s’entendre dire que ce que l’on faisait jusque là ne sert désormais plus à grand chose. Par tempérament, nous sommes tous des conservateurs. Et si nous voulons bien prendre ce qu’il y a de bon dans le progrès, nous faisons comme s’il n’avait aucun coût, et nous gardons la nostalgie du temps ancien.

Ce sentiment s’accentue avec le niveau de bien-être. Les pays et les gens les plus pauvres n’hésitent pas à changer : tout est mieux que leur situation actuelle. Quand on se sent mieux installé, mieux pourvu (sans être pour autant un “nanti”), quand on a un statut social, un patrimoine, on s’accroche plus fortement à la situation acquise, aux “droits acquis”. Les inadaptations liées au progrès sont alors sous-estimées, négligées ou ignorées. Le drame naît quand on estime pouvoir s’en passer totalement et durablement.

Les faux prophètes

Aujourd’hui nous sommes en France en plein drame, car une large fraction de Français, en refusant les adaptations, s’exposent et exposent les autres au chômage.

Ils écoutent de faux prophètes, qui tiennent un discours trompeur. Qui sont ces faux prophètes ? A première vue les dirigeants politiques. En fin de compte tous ceux qui croient avoir intérêt à ce que rien ne change. Les dirigeants ont découvert depuis la fin de la première guerre mondiale les vertus de l’économie dirigée. En intervenant de plus en plus dans la vie économique, ils recherchent et obtiennent deux avantages : des moyens financiers qu’ils contrôlent et utilisent à leurs fins propres, un pouvoir électoral à travers les promesses qu’ils pourront faire et les dépenses qu’ils pourront engager.

Limitée pendant des années aux seuls domaines du budget et de la monnaie, l’intervention des pouvoirs publics est maintenant généralisée. Ils ont découvert il y a cinquante ans maintenant le principe de la “politique de plein-emploi”. Ils en ont usé et abusé au point qu’aujourd’hui c’est cette politique qui est la cause essentielle du chômage. Le départ du raisonnement qui mène à cette politique n’est pas mauvais : s’il y a du chômage, c’est parce que le client s’est dérobé.

Mais à partir de là on déraille. Au lieu d’accepter la dérobade du client comme l’un des signes d’un changement qualitatif dans la dépense, on va y voir l’effet d’un ralentissement global de la dépense : tout d’un coup, les gens ne font plus usage de leur pouvoir d’achat. Que font-ils de leur argent ? Ils l’épargnent, c’est de l’argent qui dort et qui dans l’immédiat est perdu pour les chiffres d’affaires des entreprises.

Le discours conservateur

Le discours conservateur se présente alors comme ceci: “Entrepreneurs, travailleurs et investisseurs, vous traversez une mauvaise passe. La conjoncture est mauvaise, mais ce n’est qu’un mauvais moment à passer. Le gouvernement va vous aider à sortir de cette crise passagère, grâce à la relance, grâce à une dépense publique qui viendra compenser l’insuffisance de la dépense spontanée des clients privés”.

Tout le monde entend ce discours d’une oreille favorable. Tout ce qu’on a fait a été bien fait, il n’y a rien à changer. Les difficultés sont dues à des circonstances qui nous sont complètement étrangères. Et on les résoudra sans effort, grâce à l’intervention présidentielle de l’État, avec de l’argent pris dans la poche des autres. Qui rejetterait ces belles idées et ces propositions ?

Cependant, il y a quelque injustice à tenir les gouvernants pour seuls inventeurs de ce discours. S’il est vrai que les politiciens aiment bien prendre des initiatives qui les mettent en avant et leur vaudront des voix et des soutiens, ils agissent ainsi souvent sous la pression de groupes bien organisés qui, eux aussi, ont intérêt à ce que rien ne change. Depuis des dizaines d’années se sont constituées des catégories de personnes qui ont réussi à bien vivre (du moins le croient-elles) sans avoir à s’inquiéter pour leurs emplois ni pour leurs revenus. Pour eux, pas de clients exigeants, pas de brusques changements chez les consommateurs, pas de concurrence, pas de marché, pas d’adaptation. Vous aurez reconnu ceux qui travaillent dans le secteur public, fonctionnaires ou salariés des entreprises nationales. Vous aurez aussi reconnu ceux qui bénéficient de garanties de revenus, ou de protections contre la concurrence étrangère : un grand nombre de paysans, certaines professions dites à tort libérales, etc. Vous pouvez y ajouter ceux qui ont l’État pour principal partenaire, dont les dépenses conditionnent le succès : les gens qui ont des marchés publics par exemple. Cela fait évidemment beaucoup de monde. On ne peut évidemment leur reprocher de défendre leurs intérêts, de profiter d’un système qui leur donne de substantiels avantages par rapport au reste de la population. Ils veulent proroger le système, et ils s’entendent fort bien à impressionner les politiciens pour obtenir la fameuse politique de plein emploi.

Si vous y ajoutez enfin tous ceux qui se sentent menacés effectivement par la conjoncture, les entreprises et les activités en difficulté, vous comprendrez pourquoi la politique en question devient un impératif national, conforme au vœu de larges fractions du peuple.

Le remède pire que le mal

En réalité, les effets de la politique de plein emploi sont de prolonger et d’aggraver le chômage, au lieu de le combattre.

Tout le système de signaux qui devraient donner le départ des adaptations risque d’être perturbé. A supposer que les signaux fonctionnent malgré tout, l’incitation à les respecter se trouve diminuée : on passe au feu rouge. Le résultat est un complet blocage de l’économie : comme certains l’ont voulu, en effet rien ne change.

Mais puisque rien ne change dans nos habitudes, dans nos activités, dans nos emplois, alors même que tout a changé autour de nous, le décalage entre ce que nous faisons et ce que nous devrions faire devient de plus en plus grand. Nous nous exposons bien à ce chômage-refus, c’est à dire à l’effondrement massif d’une économie de moins en moins adaptée à son environnement, d’une production de moins en moins assortie à la consommation.

Malheureusement ces choses n’apparaîtront que très progressivement. Avant l’effondrement massif se déroule une longue période d’effritement. Les milliards que le gouvernement injecte dans le circuit ne sont pas sans quelque résultat immédiat. Ce n’est que peu à peu qu’on s’aperçoit que cet argent fait défaut ailleurs, empêche des gens harassés par l’impôt ou l’inflation de consommer et d’investir, et qu’on constate que cet argent est gaspillé dans des emplois sans avenir, sans rentabilité - à moins qu’il n’aille comme en 1982-83 subventionner les producteurs, étrangers trop heureux d’éponger le généreux pouvoir d’achat distribué par le gouvernement français en 1981.

Arrivé à ce point de l’évolution, on renoncera à lutter contre le chômage, et le gouvernement, subordonnant l’économique au social,  ne s’occupera plus que de gérer les chômeurs : c’est le “traitement social du chômage” tel que les gouvernements successifs n’ont cessé de la pratiquer depuis quinze ans. On renonce à réduire le chômage, on le stabilise et on l’“humanise”. Le scandale est entré dans les mœurs.

La cortisone

On a souvent comparé la politique de plein emploi à la cortisone.

Ce médicament est merveilleux lorsqu’il est administré avec la plus grande prudence, mais en aucun cas il ne peut être utilisé sur une trop longue période.

Car, à la longue, la cortisone a deux effets. Le premier est l’accoutumance : le corps humain habitué à la cortisone en réclame de plus en plus, et il faut passer à des doses de plus en plus fortes pour qu’elle garde quelque efficacité. Le deuxième est que la cortisone tue progressivement les défenses naturelles immunitaires du corps humain, de sorte que la moindre agression microbienne ou virale dégénère rapidement et si l’on ne meurt pas de la maladie qu’elle soignait, on meurt de la cortisone elle-même. 

De même, lorsqu’un gouvernement prend l’habitude de “doper” en permanence des entreprises et des activités en difficultés, il s’engage dans le cercle vicieux des subventions et des privilèges : habitués à vivre avec l’aide de l’État, les gens ne peuvent plus s’en sortir par eux-mêmes, les déficits s’accumulent d’année en année. Comme ces entreprises n’ont rien fait pour améliorer leur situation il arrivera bien un jour où l’État ne pourra plus suivre, à moins que la sanction ne vienne de la concurrence nationale ou étrangère. Dans les deux cas les emplois si longtemps soutenus de façon artificielle disparaissent d’un seul coup. Aujourd’hui ces disparitions se multiplient depuis parfois plus de dix ans : on commence à payer les erreurs du passé, on ne peut plus faire illusion plus longtemps. D’autre part les échanges extérieurs jouent un rôle d’accélérateur et de révélateur : quand on est entre mal-portants on peut se croire en bonne santé, mais l’intrusion d’un bien portant fait naître de cruelles désillusions... Certains tirent argument de ce rôle du commerce extérieur pour demander la fermeture des frontières ou au moins la réduction du libre échange. C’est comme si l’on accusait le thermomètre de causer la fièvre.

Les maillons de la chaîne

Les précédentes conclusions peuvent sembler hâtives : peut-on tout ramener à cette idée de “l’inadaptation” pour expliquer le chômage ? Que penser de tous ceux qui, hostiles à la politique de plein emploi, mettent le chômage sur le compte des charges trop élevées, du SMIC, des taux d’intérêt trop hauts, de la fiscalité excessive, des tracasseries administratives, de la politique du “franc fort” et tant d’autres choses encore ? A trop vouloir prouver, ne risque-t-on pas de ne plus rien prouver du tout ?

En fait, il y a une part de vérité dans toutes les causes du chômage invoquées par les uns ou les autres. L’avantage de la thèse de l’inadaptation c’est qu’elle englobe toutes les explications partielles - sans rien ôter à leur valeur. Car, comme on l’a relevé plus haut, le mécanisme d’adaptation qui joue normalement dans une économie libre se décompose en réactions en chaîne :

- les signaux du marché apportent l’information capable de déclencher les réactions des entrepreneurs, leur indiquant la nécessité d’un changement

- les entrepreneurs sont incités à exploiter cette information, leur intérêt est d’organiser le changement

- désireux de s’adapter, les entrepreneurs disposent des moyens en hommes et en capitaux pour réaliser ces adaptations, ce qui suppose une mobilité, une bonne circulation des hommes et des capitaux.

- Mais hommes et capitaux, travailleurs et investisseurs, ne répondent à l’appel des entrepreneurs que s’ils y trouvent eux-mêmes un avantage.

Pour que le mécanisme d’adaptation soit complet et efficace, pour éviter le chômage-refus, il faut donc, schématiquement, disposer de cet enchaînement : information-incitation-mobilité-intéressement.

Réciproquement, si l’un des maillons de la chaîne saute, le mécanisme est rompu : l’inadaptation est fatale.

Les effets des interventions publiques sont précisément de faire sauter l’un des maillons, et de rendre les adaptations impossibles ou partielles ou tardives.

La politique des daltoniens

Prenons l’exemple du premier maillon, celui de l’information. Les signaux du marché sont, nous le savons, ceux des prix et des profits. Supposons que le gouvernement se mette en peine, comme c’est souvent le cas, de contrôler ou de fausser certains prix, voire tous les prix. On sait par exemple que l’inflation, due elle-même à une mauvaise gestion de la monnaie par les gouvernants (via les banques centrales), a pour conséquence de rendre tous les prix “fous” (comme les boussoles s’affolent à proximité des pôles). Désormais l’économie est “déboussolée”, ce qui veut dire qu’en cas de hausse généralisée des prix, on a l’impression que tous les produits se vendent “bien”. Tous les signaux sont au vert. On a peint les feux rouges en vert. On a fait la politique des daltoniens. Tous les entrepreneurs lisent des messages brouillés  : on ne sait plus ou donner de la tête. Apparemment, grâce à l’inflation, tous les projets réussissent ; on peut vivre au dessus de ses moyens et s’endetter, l’inflation épongera l’ardoise - on peut tout se permettre. Voilà pourquoi dans les pays frappés par le chômage, la pire des choses est de “relancer” en faisant de l’inflation, comme certains l’ont préconisé. Au contraire, quand la plupart des pays occidentaux ont été frappés par le chômage à la suite des chocs pétroliers (1973-1975), la bonne réaction a consisté à éliminer l’inflation. Ce n’est certainement pas une mesure suffisante pour lutter contre le chômage, mais elle est nécessaire. Quand une maison ou une entreprise est en difficulté, il faut remettre de l’ordre avant de repartir.

Excédents laitiers et pénurie de logements

L’inflation n’est qu’une des façons de brouiller le système des prix. Aujourd’hui, elle a été presque totalement éliminée, mais demeurent bien d’autres causes de perturbation des prix.

La plus importante est celle du contrôle des prix, ou (ce qui revient au même) de la fixation des prix (prix plafonds ou prix planchers) par l’administration. Dans le but très louable de garantir aux paysans un niveau de vie décent, voilà que les gouvernements nationaux ou les autorités de Bruxelles vont décider de soutenir les prix agricoles. Si ce soutien n’existait pas, que se passerait-il ? Les paysans, constatant que le lait ne se vend pas à un prix suffisant pour leur assurer des revenus “honnêtes”, abandonneraient la production laitière : ils s’adapteraient. Car à l’origine de la baisse relative du prix du lait, il y a un excédent, une surproduction : les Européens ne veulent pas boire tout le lait qui leur est proposé. Si le soutien est apporté par les pouvoirs publics, les paysans vont trouver un intérêt à poursuivre voire développer une production laitière pourtant déjà trop abondante : on accumulera les excédents laitiers.

Il est facile d’imaginer la situation inverse à travers l’exemple des loyers. Toujours animés par de très nobles sentiments, les pouvoirs publics vont estimer que le prix du logement risque d’être trop élevé pour des familles modestes. Ils vont alors pratiquer le contrôle des loyers, fixer des plafonds ou limiter la révision annuelle des loyers. Dans l’immédiat, c’est très bien pour ceux qui sont en place. Mais que se passe-t-il au bout de quelques années ? Les propriétaires de logements constatent que les loyers ne couvrent que très difficilement les frais d’entretien des immeubles, et que la rentabilité de la pierre devient nulle voire  négative. Ils vont délaisser l’investissement immobilier. Les logements vont se dégrader, les locataires en place vivront dans des taudis, et ils auront vite pour voisins des gens instables qui acceptent de se passer de tout confort : les vieux immeubles deviennent des dortoirs en ruines. Quant aux nouveaux immeubles, ils n’apparaîtront pas, parce que les propriétaires auront préféré placer leur argent ailleurs. Les gens qui cherchent un logement (et notamment les jeunes ménages) devront attendre, ou payer des pas de porte, ou faire le siège du conseiller municipal ou du député du coin pour avoir  un HLM.

Dans le cas des loyers comme du lait, on a choisi un prix différent de celui qu’aurait indiqué le marché. On a donné de fausses indications, de fausses informations à toutes les parties intéressées à l’affaire : les paysans, les buveurs de lait, les locataires, les propriétaires. Partis sur de mauvaises bases de calcul,  tous ces gens vont se tromper dans un sens ou dans l’autre, et provoquer des excédents ou des pénuries.

L’adaptation ne se fait pas ou pas dans le bon sens, parce que le maillon de l’information a sauté.

L’entreprise citoyenne

Parmi les idées à la mode, celle-ci a conquis un large public. Surpris de l’échec de leurs politiques de plein-emploi, les gouvernants ont cru bon de s’en prendre aux entrepreneurs, en leur reprochant de traîner les pieds pour créer des emplois, en dépit de tous les “cadeaux” qu’on leur avait faits : exonération ou diminution de charges sociales pour certaines embauches, subvention et aides pour d’autres embauches, allégements fiscaux pour des investissements, peut-être suppression des droits sur la transmission des entreprises, etc. On a donc rappelé en haut lieu que l’entreprise n’a pas seulement des devoirs à l’égard de sa clientèle, de ses actionnaires ou de son personnel, mais aussi à l’égard de la nation. Bonne citoyenne, elle devrait créer des emplois au lieu de marquer un temps d’hésitation, elle devrait donner l’exemple de la prospérité retrouvée et de la relance réussie.

Il y a du faux et du vrai dans ces idées.

Ce qui est faux c’est d’attendre d’un entrepreneur autre chose que la recherche de son propre intérêt, et de croire que la santé de l’économie dépend du dévouement à la cause commune : pourquoi ne pas demander aux contribuables de faire des dons volontaires au percepteur, ou au fonctionnaire de diminuer son salaire ? De même, on ne peut attendre d’une entreprise autre chose que le service de la clientèle, et si ce service exige une réduction des coûts et de la main d’œuvre embauchée, il prime sur toute autre considération “civique”.

Ce qui est vrai, c’est que les entrepreneurs, les Français comme les autres, hésitent souvent avant de créer des emplois, et sont peu incités à faire les adaptations qui seraient nécessaires. Mais leur en tiendra-t-on rigueur quand on connaît les vraies raisons pour lesquelles ils traînent les pieds ?

Trop d’impôts

La première de ces raisons est la fiscalité. Les entrepreneurs se demandent ce qui leur restera une fois qu’ils auront pris de nouvelles initiatives, accompagnées d’investissements et d’emplois nouveaux. Nous sommes dans un pays très “égalitariste” et cela se traduit dans le calcul des impôts : malheur à celui qui gagne de l’argent, malheur à celui qui réussit dans les affaires ! Moyennant quoi nous avons à l’heure actuelle le niveau d’impôt sur le revenu le plus élevé en Europe pour les tranches supérieures de revenus. En clair, si l’on prend des chiffres, cela veut dire que si quelqu’un tire de son entreprise un revenu annuel supérieur à 450.000 Francs (ce qui est une performance honnête mais sans plus pour une PME), tout argent gagné en plus sera taxé à 56,8 %, et avec la CSG cela fait donc 62 %. Peu de gens acceptent de prendre des risques, de se casser la tête, de renoncer à plus de loisirs ou de vacances, pour une activité dont les deux-tiers vont au percepteur.

Ce qui est vrai de l’entrepreneur l’est aussi de toute personne “entreprenante” et de tous ceux qui veulent en faire plus : épargner, investir, travailler davantage. Les impôts ne poussent pas à la croissance.

Voilà pourquoi les pays qui ont réussi dans la lutte contre le chômage sont aussi des pays où la fiscalité a été revue à la baisse, et surtout pour les revenus les plus lourdement taxés jusqu’à présent.

Trop de règlements

Une autre raison du comportement des entrepreneurs est le poids des administrations, des réglementations. La bureaucratie triomphe dans ce pays, et pour être en règle avec les obligations fixées par les lois, codes, décrets, arrêtés et règlements de toutes sortes c'est pratiquement impossible. Les PME peuvent difficilement s'offrir un vrai service juridique, de sorte que le patron ou son adjoint devra passer des journées entières en paperasseries, démarches ou déclarations. Il aura toujours un inspecteur sur le dos. Les charges administratives croissent plus vite que l'entreprise : parfois pour un seul salarié de plus on change de régime et cela représente une masse de temps et d'argent perdus. Il faut une journée pour créer une entreprise au Canada, trois jours en moyenne aux États-Unis, trois mois en France dans les meilleures conditions. On doit refaire sans cesse les mêmes démarches, remplir les mêmes imprimés plusieurs fois, et chaque administration ignore ce qui se passe chez sa voisine. Dans ces conditions on comprend que la création d'entreprises, qui est aussi la création d'emplois, soit freinée, et pourquoi les entrepreneurs qui ont réussi à s'en sortir et gagnent à peu près leur vie ne veulent surtout rien changer à cet équilibre fragile. Ils auraient peut-être la possibilité d'embaucher une ou deux personnes de plus, mais ils s'aventureraient alors dans un parcours difficile et coûteux aux résultats incertains. Un tiens vaut mieux que deux tu l'auras.

Licencier : mission impossible

L'entrepreneur prend aussi en considération les difficultés ultérieures qu'il risque d'avoir si jamais il doit licencier demain le salarié qu'il embauche aujourd'hui. Si l'entrepreneur a le sentiment qu'il se piège lui-même en recrutant un personnel qu'il ne pourra jamais plus renvoyer, il s'abstiendra de créer des emplois.

Beaucoup d'activités connaissent des hauts et des bas, c'est même la nature de l'entreprise que de subir des alternances de prospérité et de déclin, puisqu'elle colle à un marché qui est lui-même plein d'imprévus (ce qui, rappelons-nous, est inéluctable dans un monde en croissance).

Nous savons que l'entreprise gère son personnel de façon à faire varier le moins possible ses effectifs : les fluctuations dans les effectifs sont donc très amorties par rapport aux fluctuations dans le chiffre d'affaires. Cependant, même amorties, ces fluctuations devraient subsister. Augmenter ou diminuer les effectifs est une soupape de sécurité indispensable.

Rendre les licenciements impossibles, c'est bloquer la soupape. Alors, pour ne pas exploser, les entrepreneurs diminueront la pression, c'est à dire se contenteront de vivoter au lieu d'aller de l'avant.

Il y a sans doute eu des assouplissements dans la législation française en ce qui concerne le licenciements. Jusqu'en 1986 il fallait demander une autorisation administrative préalable - dont l'obtention faisait perdre des semaines entières. Cette disposition a été supprimée, mais la loi Aubry votée en 1992 exige des grandes entreprises qu'elles présentent un "plan social" pour procéder à des licenciements. L'élaboration et la négociation de ce plan retardent les licenciements au point que lorsqu'on y vient enfin l'entreprise sera encore plus mal en point et dans bien des cas aura fermé ses portes...

En dehors des contrôles administratifs, il y a le coût financier des licenciements, avec des indemnités qui sont de véritables pénalités. Les entreprises ne peuvent éviter ces coûts en signant des contrats à durée déterminée : ces emplois, considérés par les syndicats et le législateur comme "précaires" ne peuvent être reconduits. De la sorte quand le contrat à durée déterminée vient à expiration, l'entreprise est obligée de licencier ou d'embaucher ; souvent elle pourrait embaucher quelques mois plus tard mais pas sur-le-champ, de sorte qu'elle préfère s'abstenir - voilà des emplois en moins. De même, les entreprises ne peuvent recourir au travail temporaire et au travail à temps partiel qu'avec beaucoup de restrictions légales. Au fond tout se passe comme si la loi française ne connaissait que deux statuts pour le travailleur : employé à vie ou au chômage. Elle ignore volontairement toutes les positions intermédiaires, qui sont pourtant celles que la réalité économique imposerait dans bien des cas : le lancement d'un nouveau produit ou d'une nouvelle campagne, des pointes saisonnières, une commande inattendue ou extraordinaire, l'annulation d'une commande, la restructuration des services ou des ateliers, etc. La loi ôte toute souplesse au marché du travail et place les entrepreneurs devant un choix tellement lourd de conséquences que les entrepreneurs préfèrent ne pas choisir, c'est à dire en rester là.

Emplois bidons

Les gouvernants ont été parfois conscients de ce phénomène, et ont admis certains aménagements mais le remède a été souvent pire que le mal.

Prenons l'exemple des CES. Il concerne les jeunes à la recherche d'un emploi. Faute d'avoir de vrais emplois à leur proposer, et parce qu'on ne veut pas les garder dans la masse statistique des chômeurs, on propose à des entreprises ou à des administrations ou associations de les embaucher à des conditions "illégales" en quelque sorte : la durée du contrat est déterminée, les charges sociales ne sont pas totalement payées. De manière indirecte, les gouvernants reconnaissent bien ainsi que l'embauche est plus facile quand les coûts de l'embauche pour l'entreprise sont diminués.

Mais on a reculé pour mieux sauter : à la fin de leur CES, les jeunes, jugés trop tendres jusque là pour avoir un vrai emploi et un contrat définitif, seront-ils réellement embauchés ? Pour les deux tiers d'entre eux, ils seront renvoyés au chômage, et remplacés par de nouveaux chômeurs : un CES chasse l'autre. On note de plus une tendance croissante à voir davantage de CES dans les administrations, les collectivités locales et les associations que dans les entreprises. Celles-ci ont compris que la souplesse apparente laissée par ces contrats avait une limite dans le temps, et que les problèmes du licenciement et des charges n'étaient pas résolus mais simplement décalés dans le temps. Seules quelques rares activités tolèrent d'avoir des entreprises fonctionnant avec un nombre substantiel de CES tournants. Pour la plupart des entrepreneurs, cette formule n'a aucun sens.

Pour les  jeunes, elle n'en a guère davantage. Quelques rares parmi eux ont la chance d'avoir une réelle expérience professionnelle dans une réelle entreprise - c'est ce que la loi avait en vue en créant le système. Mais la plupart seront affectés à des occupations subalternes et les entreprises n'auront pu investir à l'intention de leur CES l'encadrement et les heures de formation nécessaires compte tenu du coût élevé de cet investissement et de l'absence de perspective de rentabilisation. Pourquoi s'intéresser à un CES qui ne sera plus là l'an prochain ? Les jeunes CES ont fortement ressenti qu'ils étaient des laissés pour compte, et le système a augmenté l'angoisse de ces jeunes et entamé leur capital humain au lieu de le développer.

Retraites anticipées

A l'autre bout de l'âge actif, la loi française a causé les mêmes dégâts en encourageant la retraite anticipée. La difficulté pour une entreprise de licencier s'évanouit lorsque le salarié atteint 55, voire 50 ans dans certains cas. Surtout dans le cadre d'un "plan social", on admettra que des emplois soient supprimés par départ à la retraite de leurs titulaires.

Il s'agit là d'un énorme gaspillage et d'un énorme préjudice. Le gaspillage consiste à priver l'entreprise d'un personnel expérimenté, bien intégré, capable à son tour d'encadrer et d'entraîner des jeunes. L'entreprise a investi sur ces salariés, et au moment où la période de plein rendement est atteinte, on l'ampute de cinq ans ou davantage. Dans les entreprises à haute technicité, les retraites anticipées ont souvent créé des ravages, et la productivité a chuté pour plusieurs années, en attendant une relève problématique. Quant au préjudice, il est subi par le retraité. Certes il peut aspirer à un repos mérité, et en matière de départ à la retraite chacun devrait pouvoir faire un libre choix. Mais dans la plupart des cas, les retraités se seraient bien passés d'être mis sur la touche, et d'être considérés comme des rebuts alors même qu'ils se sentent et qu'ils sont en pleine possession de leurs moyens, de leur métier , de leur compétence. Ils ont désormais devant eux la perspective de vingt ans d'inactivité, de vingt ans d'inutilité forcée. Sans doute les occupations familiales ou associatives peuvent-elles offrir un dérivatif, mais encore faut-il avoir l'occasion de les trouver. Le préjudice est évidemment financier, et le sera de plus en plus : les bases de calcul des retraites sont moins avantageuses quand la carrière est écourtée, et le risque d'érosion des retraites (à cause du déficit de la Sécurité Sociale et des complémentaires) augmente chaque jour.

Ainsi parce qu'ils sont "trop vieux", ou parce qu'ils sont "trop jeunes", des dizaines de milliers de Français sont détachés du marché du travail, et les conséquences économiques et humaines de ces pratiques sont négatives. Il s'agit d'un effort maladroit des pouvoirs publics pour redonner une souplesse apparente aux conditions d'emplois. Il aurait mieux valu ne pas introduire des rigidités à l'embauche et au licenciement. La vraie solution n'est donc pas dans l'artifice des CES, retraites anticipées et autres régimes d'exception inventés dans le cadre du "traitement social du chômage", mais bien plutôt dans l'allégement réglementaire et financier des coûts de l'embauche et du licenciement.

L’emploi garanti à vie

Si les entrepreneurs ne sont guère incités à créer des emplois, si le maillon de l'incitation saute après celui de l'information, les chances de résorber le chômage diminuent. Elles s'éloignent un peu plus encore si les travailleurs n'ont pas la mobilité voulue.

Qu'il n'y ait pas, au départ, de malentendu ici. Il ne s'agit ni de condamner les salariés à la précarité ou au déracinement, ni de priver les salariés de leur légitime aspiration à la stabilité. Le fait d'avoir un métier, de l'apprendre, de le maîtriser, de l'exercer toute une vie durant correspond au désir d'un très grand nombre de personnes. Et on peut à bon droit être fier d'être postier de père en fils, ou notaire, ou chaudronnier ou éleveur. Mais il ne faut pas prendre ses désirs pour des réalités. Si, pour une minorité d'individus, la vocation à un métier est pleinement satisfaite, pour la plupart d'entre nous on devra y renoncer, et occuper des emplois pour lesquels nous n'avions au départ ni goût ni aptitude. Et de plus, il faudra changer de situation peut-être deux ou trois fois dans notre carrière.

Comme on l'a déjà compris, c'est la rançon du progrès économique, c'est la condition du plein emploi dans une économie développée. Ceux qui ne veulent pas payer ce prix n'ont que deux solutions : rechercher des emplois à vie quand ils existent (en particulier dans le secteur public) en acceptant des rémunérations souvent inférieures, s'installer dans la condition de chômeur. On admettra que ce n'est pas très stimulant. D'une part les emplois à vie dans le secteur public seront de moins en moins nombreux, parce qu'il y a un mouvement inéluctable de réduction des dépenses publiques et du rôle des administrations : la privatisation se généralise et, avec elle, la loi du marché. D'autre part la condition de chômeur sera de moins en moins acceptable, parce que le coût global de prise en charge des chômeurs de longue durée a tellement augmenté que le montant individuel des indemnités diminuera - elle a d'ailleurs déjà diminué en France, et le RMI prend le relais, maintenant qu'un nombre croissant de chômeurs sont "en fin de droits".

La mobilité de l'emploi est donc ce qui attend les salariés, même s'ils ont une préférence pour la stabilité. Mais la stabilité la plus importante n'est-elle pas celle des revenus, des ressources ? Mieux vaut sans doute être assuré de continuer à bien gagner sa vie au prix d'un changement d'emploi, plutôt que d'être réduit aux allocations-chômage pour préférer s'accrocher à un emploi illusoire, à un métier ou à une activité en voie de disparition.

Si le bon sens va du côté de la mobilité de l'emploi plutôt que de l'emploi à vie, en pratique la mobilité n'est pas si facile à obtenir. Et, une fois de plus, les interventions des pouvoirs publics sont à contre-sens et dissuadent les salariés de changer, ou les en empêchent carrément.

Le tabou du SMIC

La mobilité devrait conduire aujourd'hui la plupart des salariés à fuir les emplois peu qualifiés pour aller vers des hauts niveaux de technicité. La formation fait aujourd'hui des miracles, et permet à des personnes pourtant peu instruites et peu expérimentées d'accéder à des métiers nouveaux avec l'aide de l'informatique, de la bureautique, etc. La motivation est évidemment nécessaire, et le salarié doit trouver une bonne raison de se passionner pour ses nouvelles perspectives.

Cette évolution est devenue indispensable pour suivre le mouvement de l'économie mondiale. La concurrence des pays en développement rapide, la pression du Japon et des États-Unis, menacent considérablement des milliers d'emplois en France : précisément ceux qui requièrent une faible productivité et des salaires très bas. Dans la gamme "basse" des métiers et des produits, l'Europe, et la France, ne peuvent faire front aux concurrents étrangers. Il n'y a donc qu'une seule issue : grimper dans la gamme haute, et profiter de l'avantage qui demeure encore pour quelques années aux Européens dans les secteurs utilisant beaucoup de savoir-faire et beaucoup de matière grise. C'est de cette façon que les Américains se sont prémunis du chômage au cours des dernières années : non pas en multipliant les "petits boulots" comme on le dit trop facilement, mais en s'engageant dans des activités très valorisantes. Deux tiers des emplois créés aux États-Unis depuis cinq ans sont rémunérés par des salaires supérieurs à la moyenne des salaires américains.

Le drame de l'Europe et de la France, bien observé par les économistes américains, c'est que chez nous on a continué à vouloir soutenir les emplois peu qualifiés aux salaires inférieurs au lieu de rechercher la promotion des salariés par un niveau supérieur de qualification. L'existence d'un SMIC élevé, et en croissance plus rapide que la moyenne des salaires, est une des marques de ce drame. Si les travailleurs peu qualifiés ont l'illusion de bien gagner leur vie grâce au coup de pouce "social" donné à leurs salaires, ils ne sont guère motivés pour changer. Quant aux employeurs, ils trouvent difficilement la main d’œuvre qui correspond aux emplois du futur ; ils ne créent pas ces emplois. Ils ne sont pas non plus incités à embaucher des gens peu qualifiés à un salaire aussi élevé que le SMIC. Pour nous résumer :

- le SMIC est excellent pour les salariés peu qualifiés et dont l'emploi n'est pas menacé par la concurrence mondiale ;

- le SMIC est désastreux pour des salariés peu qualifiés à la recherche d'un emploi, et il le deviendra pour des salariés aujourd'hui employés dans des secteurs menacés par la concurrence mondiale.

Le SMIC est donc malheureusement créateur de chômage. Cette réalité économique ne semble pas bonne à dire, personne n'y fait allusion dans les milieux gouvernementaux, syndicaux voire patronaux. C'est pourtant une évidence aux yeux de la plupart des économistes du monde entier. Le sujet est sans doute "tabou" parce que l'on oppose "le social" à l'"économique". On considère qu'il est indécent de laisser vivre une famille de travailleurs avec un pouvoir d'achat inférieur à une certaine somme. Cela est tout à fait compréhensible, sous réserve de s'entendre sur cette somme "décente". Mais l'erreur consiste non pas à vouloir aider les gens en bas de l'échelle, mais de les aider en sur-payant leur travail. Il y a une autre méthode : subventionnons la famille, ne subventionnons plus le travail. La solidarité dans ce domaine doit s'exercer par la garantie d'un revenu  minimum, et non par la fixation d'un salaire minimum. En sur-payant le travail, on diminue la demande de travail par les entreprises : des salaires plus élevés signifient des emplois non créés, des chômeurs en plus.

L'existence d'un SMIC élevé est particulièrement dommageable pour les jeunes à la recherche d'un premier emploi. Ayant parfois une très faible qualification, n'ayant jamais d'expérience professionnelle, nécessitant de grands efforts pour gérer leur embauche et leur intégration dans l'entreprise, ces jeunes représentent un coût très supérieur à leur productivité de départ. Celle-ci s'accorderait peut-être à un salaire égal au tiers ou à la moitié d'un SMIC. Mais ce salaire de départ n'est qu'un péage, un droit d'entrer dans l'entreprise, un droit d'avoir sa chance de mettre le pied à l'étrier, de prouver ses capacités puis de progresser. Sans doute au bout de quelques mois le jeune en question se retrouvera-t-il à un niveau de salaire très supérieur à celui du SMIC. Mais tout cela devient impossible si la barrière à l'entrée sur le marché du travail avait été mise trop haut.

Aujourd'hui le SMIC est une machine à désespérer les jeunes. Au prétexte de leur éviter l'indignité d'être embauchés à moins de 5.000 Francs, on les condamne à l'indignité d'une allocation de 2.000 ou 2.500 Francs, ou à la précarité des CDS, on les condamne surtout à l'exclusion : ils n'ont pas le droit d'entrer dans la vie active. A ce compte, leur potentiel se dégrade très vite, ils porteront durablement les marques de ce démarrage raté.

Pour avoir vécu dans chaque famille le drame des jeunes à la recherche d'un emploi, nous savons tous qu'il s'agit d'un gaspillage et d'un avilissement de la jeunesse, à laquelle on ôte tout espoir et toute motivation.

Cela ne vaudrait-il pas la peine qu'on s'interroge sérieusement sur le SMIC, au lieu d'organiser la conspiration du silence autour de ce fléau ?

Le même salaire pour tous

Ce qui se passe avec le SMIC n'est qu'une illustration d'un phénomène plus général : les salaires ont perdu toute signification économique.

Les pouvoirs publics ont voulu un tassement des salaires, de sorte que des emplois très qualifiés sont moins rémunérateurs en France qu'à l'étranger tandis qu'à l'inverse des emplois, même dans des entreprises au bord de la faillite ou dans des activités en déclin, continuent à être très bien payés.

Il y a quelques années, lorsque les mines de fer de Lorraine ont fermé leurs portes, et au moment où la sidérurgie avait les pires difficultés, des entrepreneurs sont venus s'installer dans la région pour y récupérer une main d'oeuvre dont la réputation industrielle n'était plus à faire. Au cours des premiers mois du démarrage, ils ont eu le plus grand mal à embaucher. Les ouvriers préféraient être chômeurs de la sidérurgie ou des mines que reprendre un emploi. Leur attitude se comprenait facilement : ils gagnaient davantage comme chômeurs dans leurs anciennes qualifications que comme employés de la mécanique ou de la métallurgie. Ce qui ne se comprenait pas, c'était pourquoi on pouvait continuer à maintenir des salaires plus élevés dans des secteurs en disparition que dans des secteurs en expansion. La réponse est évidemment dans la politique de soutien des pouvoirs publics, continuant à subventionner aussi bien la sidérurgie que les "plans sociaux" de la région. Le paradoxe économique était bien : des salaires élevés là où il n'y avait pas de clients pour payer, des salaires moins élevés là où l'on devait embaucher.

Cet exemple démontre que, tout comme les prix, les salaires doivent refléter les conditions du marché. Manipuler ces salaires et distribuer un pouvoir d'achat sans qu'il y ait eu création de richesses équivalente, c'est donner de fausses informations, de fausses incitations.

Au lieu de figer les salaires à des niveaux démagogiques, il est meilleur pour l'emploi d'admettre la "flexibilité" des salaires ; des salaires différents ici ou là permettent d'attirer les salariés vers les vrais emplois au lieu de les inciter à s'accrocher à de faux emplois. Cette flexibilité doit aller  jusqu'au contrat de travail lui-même, avec la possibilité de faire varier la rémunération en fonction de la situation de l'entreprise, de la productivité du travailleur, de son évolution personnelle. Mais les syndicats n'aiment pas cette individualisation et cette souplesse des salaires, qui leur fait perdre une partie de leur pouvoir de négociation puisqu'il y a un "risque" de dialogue direct entre l'employeur et le salarié.

Le scandale du Crédit Lyonnais

C'est le même scandale que celui du chômage : c'est un scandale dû au comportement des hommes politiques ; d'ailleurs il cause et causera encore du chômage, tant que de l'ordre ne sera pas remis dans les finances françaises.  

Le scandale a consisté à engloutir de l'argent dans des projets ruineux : prêts à des promoteurs immobiliers qui ont spéculé sur les immeubles de bureau au moment où le marché se saturait, prêt à des entrepreneurs douteux et à des entreprises en détresse (inutile de citer de noms, n'est-ce pas ?).  Il s'est donc produit ici un phénomène parallèle à celui des ouvriers de Lorraine : les ressources productives ont été orientées vers de faux emplois. On a investi là où il ne fallait pas. Observons qu'ici encore les lois de l'économie ont été sacrifiées sur l'autel de la politique. Si le Crédit Lyonnais avait été une banque privée devant des comptes à des actionnaires, il n'aurait pas perdu 50 milliards, on aurait redressé l'affaire avant d'en arriver là. Mais le Crédit Lyonnais se souciait moins de la rentabilité de ses placements que de faire plaisir au gouvernement et à ses amis. C'est donc "sur ordres" que Monsieur Haberer a accumulé les gaspillages et les indélicatesses.

Le Crédit Lyonnais n'est que l'exemple le plus connu de tous les dérèglements de notre système financier. Le Crédit Foncier, la Caisse des Dépôts, la Société Marseillaise de Crédit, le Groupe des Assurances Nationales (GAN), et tant d'autres banques ou établissements financiers sont dans une situation de délabrement complet. Il en est ainsi parce qu'en France les circuits financiers sont, aujourd'hui encore, entièrement contrôlés par les pouvoirs publics, et ne sont pas gérés suivant les critères du "profit". Depuis 1945 l'État n'a cessé de capter la part la plus importante de l'épargne française.  Les Caisses d'Épargne, via la Caisse des Dépôt, c'est l'État. Les Chèques Postaux, via le Trésor, c'est l'État. Les banques nationalisées, les compagnies d'assurances nationalisées, c'est l'État. Où va tout cet argent, où vont les deux tiers de ce qu'épargnent les Français et de ce qui se distribue comme crédits en France ? Ils vont financer les protégés de l'État. Protégées les entreprises publiques qui doivent des centaines de milliards (SNCF, RATP, Air France, Bull, etc.). Protégés les grands projets d'aménagement du territoire, les grands travaux d'équipement, les urbanismes démesurés. Protégé ce Trésor Public lui-même, qui doit assurer les fins de mois difficiles pour le budget de l'État, et qui doit gérer une dette publique en expansion permanente.

Quand l'État a fini de gaspiller l'épargne des Français en largesses pour ses protégés, s'il reste quelque chose ce sera peut-être pour les investissements dans les entreprises. Mais la rareté des crédits aura pour effet de rendre les emprunts des entreprises plus chers et les taux d'intérêt plus élevés...

Le mal-investissement

On en arrive ainsi à toucher l'une des causes les plus profondes du chômage : l'argent ne va pas là où il devrait être.

Au lieu de suivre les évolutions du  marché, au lieu de permettre les adaptations nécessaires et la création de nouveaux emplois, les moyens de financement continuent à s'investir en pure perte, dans des activités sans espoir, sans lien avec la clientèle. On peut appeler cela le "mal-investissement".

Cette idée nous fait mieux comprendre ce qu'il y a de vain et de faux dans les politiques habituelles dites "de plein emploi", dans les politiques conjoncturelles d'inspiration keynésienne. Ces politiques abordent le problème du chômage en termes de masses, de quantités, de grandeurs "macro-économiques". Elles laissent croire qu'il suffit de déplacer des milliards de Francs, de distribuer du pouvoir d'achat et des subventions, sans considération des gens à qui on donne cet argent. Au contraire, nous l'aurons compris, la création d'emplois requiert une très grande lucidité dans l'usage de l'argent disponible, comme de la main d’œuvre disponible. Il s'agit d'adaptations qualitatives, d'orientation vers le progrès, de gestion du changement.

Les gouvernants pensent que le chômage appelle des décisions macro-économiques une planification nationale des emplois. La logique de l'économie veut au contraire des adaptations des plans micro-économiques, réalisés par des entrepreneurs, et rendues possibles par la mobilité des capitaux et de la main d’œuvre. L'opposition des deux méthodes est irréductible.

Faut-il baisser les taux d’intérêt ?

C'est à la lumière de cette idée de "mal-investissement" qu'il faut aborder le débat sur les taux d'intérêt en France.

De façon quasi-unanime, tout le monde déplore que les taux soient trop élevés : si l'argent était bon marché, les gens pourraient demander des crédits et la consommation et l'investissement pourraient repartir, et les emplois seraient au rendez-vous. Cependant une partie de ceux qui partagent cette opinion estiment qu'il faut savoir choisir entre plusieurs maux, et que les taux élevés sont indispensables pour éviter un dérapage du Franc, qui décrocherait alors du Deutschemark. Les Allemands ayant des taux supérieurs aux nôtres, les capitaux internationaux fuiraient notre pays pour aller chez le voisin ; d'autre part des facilités de crédit plus grandes aboutiraient à gonfler la masse monétaire française et à élever le prix de nos produits - ce qui se traduirait à la fois par de l'inflation interne et de la perte de compétitivité internationale. Voilà comment il y a beaucoup d'adversaires de ce que l'on appelle la politique du "franc fort", du maintien de taux élevés et de l'amarrage du Franc au D.M. .

A vrai dire, rien dans cette augmentation n'est vraiment solide.

1° - Si les taux d'intérêt sont élevés en France, c'est parce que l'argent est raréfié par les ponctions effectuées par le secteur public ; nous avons vu qu'un mal-investissement systématique est pratiqué.

2° - La baisse des taux n'est pas en soi un facteur de relance satisfaisant.

D'une part les ménages sont déjà sur-endettés et leur proposer un nouveau crédit gratuit est ou bien inopérant (ils ne tomberont pas dans le piège du crédit gratuit parce qu'ils sont raisonnables) ou bien criminel (ils se préparent un avenir d'huissiers et de pénalités). D'autre part les entrepreneurs qui empruntent à tout va sont souvent ceux qui n'arrivent plus à boucler leurs comptes : on subventionne les mauvais élèves.

3° - Enfin, les taux d'intérêt ne sont élevés que par comparaison aux taux de profit. Si l'argent rapporte davantage, il peut être loué plus cher. On peut emprunter  à 8 % si on réalise une marge de 10 % grâce à cet emprunt. Le vrai drame de l'économie française est que les entreprises ne gagnent pas d'argent, ou qu'on leur reprend aussitôt ce qu'elles ont gagné.  Dans une économie vraiment libre, des taux d'intérêt élevés peuvent être le prolongement nécessaire du succès des entreprises qui sont lancées dans des activités à forte rentabilité. Ils accompagnent aussi des taux de salaires élevés.  On traduit ici de façon simple le fait que les ressources productives sont mieux rémunérées quand elles sont affectées à des emplois plus productifs. A l'inverse, des activités en déclin sont définitivement écartées de la compétition par des taux d'intérêt élevés. Cet effet "de purge" est sans doute préférable à l'effet "de transfusion" qui consiste à donner le ballon d'oxygène du crédit à ceux qui ne méritent pas de survivre. En économie, l'acharnement thérapeutique n'est pas une bonne méthode.

Le service de la vérité

Ces conclusions paraîtront un peu dures, surtout quand on est habitué à entendre des propos faits pour rassurer, pour endormir. Voilà vingt ans que les hommes politiques anesthésient les Français : "jamais deux millions de chômeurs", "on voit le bout du tunnel", "le chômage est maîtrisé", "tout pour l'emploi". Voilà vingt ans que la situation ne cesse de se dégrader.

Vaut-il mieux continuer à mentir, à se mentir consciemment ou inconsciemment, en faisant comme si les sacrifices n'existaient pas en économie, comme si on pouvait lutter contre le chômage sans rien faire ?

Le prix de ce mensonge, de cet optimisme ou de cette résignation, c'est l'aggravation du chômage, c'est des milliers de jeunes réduits au chômage, des milieux de travailleurs qui perdent l'investissement d'une vie entière de métier et de labeur.

Il faut avoir le courage de dire la vérité. On ne rend pas service aux gens en leur promettant la lune. Pendant quarante ans on a fait croire aux paysans français que la politique agricole commune allait les sauver. Les quatre cinquièmes d'entre eux ne l'ont pas cru, et ont sagement abandonné leurs champs pour aller gagner de l'argent ailleurs.  Mais pour ceux qui sont restés, victimes des promesses de Paris et de Bruxelles, ils ont fini par s'entendre dire que l'heure de l'adaptation était venue et que le robinet d'argent de l'Europe était fermé. Conscients de cette réalité, beaucoup d'agriculteurs ont réagi depuis deux ans, et s'en portent plutôt mieux. Un demi-siècle de gaspillages, de subventions, d'impôts débouche finalement sur l'acceptation de la loi du  marché.

De la même façon on a promis aux sidérurgistes de créer 10.000 emplois supplémentaires en 1981. Entre 1982 et 1986 il a fallu en supprimer 25.000 ! La réparation navale pouvait être sauvée à Marseille en supprimant 600 emplois. Faute de le faire, elle a disparu et on a eu 5.000 chômeurs de plus.

Le scandale public c'est de mentir aux salariés. Le scandale public c'est de laisser penser qu'on peut lutter contre le chômage en évitant tout changement, tout sacrifice. Le scandale public c'est de se prendre pour la Providence et de croire que sortir de l'ENA ou être élu donne un brevet de compétence économique. Le scandale public c'est de multiplier les mesures, les interventions, les ponctions et les subventions.

Le scandale public c'est de faire passer les intérêts électoraux et la démagogie avant les réalités économiques. Le scandale public c'est d'opposer sans cesse le social et l'économique alors qu'il n'y a pas de progrès social sans création de richesses, et pas de production sans service de la clientèle.

Il faut donc faire cesser ce scandale public, et arracher l'économie aux griffes du politique. Il faut dépolitiser l'emploi, dépolitiser l'entreprise et le profit, dépolitiser l'argent et le travail.

D’autres ont réussi

On ne voit pas pourquoi ces réformes en profondeur ne se feraient pas en France. Certes la tradition du "tout politique" est ancienne dans notre pays.

Mais on ne peut en rester là et décréter que nous sommes impuissants à changer. Impuissants à changer c'est impuissants à survivre.

Nous devrions être encouragés et guidés par ce qui s'est fait à l'étranger, même dans des pays qui étaient confrontés aux mêmes difficultés que nous et qui avaient les mêmes handicaps que les nôtres.

Aux États-Unis le taux de chômage est aujourd'hui le plus faible enregistré depuis le début de ce siècle. En Angleterre, le nombre de chômeurs a diminué de 40 % en moins de cinq ans. Au Japon, les chômeurs n'ont jamais dépassé 3 % de la population active. La Nouvelle Zélande, le Chili sont des exemples de pays dans le gouffre il y a dix ans et dont l'économie prospère à un taux spectaculaire tandis que le chômage a disparu. Peu de chômeurs dans la République Tchèque dirigée par Vaclav KLAUS, alors que les voisins Slovaques et Polonais s'enferrent dans le chômage.

Ces réussites sont-elles miraculeuses ? Pas du tout : elles sont dues au plus grand respect de la logique économique, à la plus grande liberté et à la plus grande souplesse des marchés, et au recul de l'État.

Ces réussites sont-elles injustes ? Elle ne sont pas faites au prix de l'exploitation des travailleurs, contrairement à ce que la propagande dominant en France laisse croire. Il n'y a ni bas salaires ni petits boulots. Au contraire, les gens du bas de l'échelle ont progressé, la productivité et la qualification ont augmenté. La preuve est faite que l'adaptation est peut-être un coût dans l'immédiat, mais sûrement une nouvelle chance, un  nouveau départ ensuite.

Les Français ont besoin d'un nouveau départ. Le préalable, c'est que cesse le scandale public.