Marché du travail ou marché politique
par Jean Dominique Lafay[1]

L’essentiel dans : Jacques Garello, En finir avec le chômage, Numéro spécial de la Revue des études humaines, 1996, pp. 99-102.


Le marché du travail est un marché comme un autre, pourtant les hommes politiques et les responsables sociaux veulent le soustraire à la rationalité économique. Les hommes politiques traitent le chômage en fonction de ce que pèsent les électeurs. Jusqu’à une période récente, les électeurs avaient avantage tantôt à une politique inflationniste (ils s’endettaient pour constituer leur patrimoine) tantôt aux politiques déflationnistes (leur patrimoine constitué, ils aspirent à la stabilité des prix et des taux). Il n’y avait donc pas de volonté affirmée de réduire le chômage.

Les pressions des groupes d’intérêt sont aussi importantes. Les syndicats prônent la défense des «droits acquis», qui maintient leur pouvoir.

De la sorte, les gouvernants sont condamnés à des politiques activistes de courte période, sans vouloir heurter de front les résistances socio-politiques à une véritable politique de lutte contre le chômage.

La tâche qui m’est impartie est de faire l’analyse positive des réalités du marché politique sans avoir à m’interroger sur la façon d’améliorer les choses. J’en suis très heureux car je préfère par goût porter un regard analytique et m’en tenir là.

Je voudrais commencer par une première remarque assez simple : je pense que si on considérait le marché du travail comme les autres marchés, nous n’en serions pas là. C’est à dire que personne ne douterait des conséquences néfastes de ce que peut entraîner une réglementation tous azimuts comme on ne doute pas de ces méfaits pour le marché de la viande bovine ou de tout autre produit alimentaire. On comprendrait très vite que la réglementation excessive réduit les échanges et que le point d’équilibre de marché se fait à un niveau inférieur.

Pourquoi ne l’admet-on pas dans le cadre du marché du travail ? Parce qu’on a beaucoup de mal à dire qu’il existe un marché du travail. On dit toujours qu’il s’y noue des relations particulières. Et pourtant...Il faut répéter, comme dans le cas de Galilée “et pourtant elle tourne”, qu’aussi longtemps que les employeurs seront libres d’employer et que les employés seront libres d’offrir leurs services, on aura des problèmes d’échanges entre offreurs et demandeurs de travail et que, de ce fait, le marché du travail devra être analysé comme un véritable marché. C’est ce que disent la plupart des économistes. D’ailleurs la plupart de leurs remèdes se comprennent facilement si on en reste à cette perspective de marché : accroître au maximum l’efficacité et accroître le volume de l’emploi.

La rationalité politique

Lorsque l’on aborde le marché du travail avec des hommes politiques, des responsables sociaux divers ou même avec des individus de la population moyenne, on s’aperçoit qu’ils ont toujours tendance à faire passer la rationalité politique avant la rationalité économique. C’est vrai sous tous les régimes, ce n’est pas lié à une forme institutionnelle particulière.

Par rationalité politique j’entends tout ce qui a trait aux problèmes de redistribution à court terme entre les groupes ou entre les personnes, et donc à la remise en cause des droits de propriété.

Si on se limite à l’analyse de la démocratie, il faut considérer trois groupes particuliers : les électeurs, les groupes de pression et les responsables politiques.

Quelle est la position des électeurs vis-à-vis des politiques de lutte contre le chômage ? On sait que dans un système avec majorité simple, la décision est le fait d’un petit nombre d’électeurs qui sont, selon la théorie du vote adoptée, soit les électeurs médians soit les électeurs du groupe central  lorsque vous raisonnez dans le cadre de la théorie probabiliste et non de la théorie déterministe. Or, depuis la guerre la situation du groupe médian s’est sensiblement modifiée. Après la guerre, le groupe des électeurs médians, essentiellement cadres moyens inférieurs, avait deux objectifs : préserver son niveau de salaire et accumuler du patrimoine, construire une maison et donc s’endetter. Ce groupe de salariés moyens endettés avait un intérêt manifeste aux politiques de relance même si elles étaient inflationnistes, puisque lorsque vous êtes endettés, si les prix et les salaires augmentent vite, ce qui était le cas à cette époque, cela diminue votre charge d’endettement. Il n’y avait pas de contradiction entre les politiques de faible chômage, payées de taux d’inflation relativement forts même si en fin de compte cela fut très coûteux mais il n’y avait pas de conflit entre ces politiques et ce que préférait notre électeur médian.

Mais au fur et à mesure de l’enrichissement de cet électeur médian vers la fin des années 60 au début des années 80, cet électeur médian décisif dans les élections a commencé à vouloir protéger son capital. Pour lui la stabilité des prix, quel que soit le prix en terme de chômage, les taux d’intérêts élevés, bref toutes les politiques restrictives n’étaient pas finalement si désavantageuses que cela. Pour ce petit groupe central qui faisait les décisions dans les choix politiques, il y avait une acceptation des politiques restrictives quel que soit leur prix en terme de chômage. D’où le fait que les gouvernements ont eu beaucoup de mal à réagir contre la récession. Si le groupe médian n’était pas prêt à les suivre dans les politiques de relance qui risquaient de menacer leur patrimoine accumulé, on comprend que les gouvernements aient été prudents. La politique des années 70 et 80 n’était donc pas d’agir fortement pour réduire le chômage.

Les groupes de pression

Ce jeu électoral a été renforcé bien sûr par l’attitude des groupes de pression, notamment les syndicats, qui font entendre à tout moment les protestations de la base. Ils arrivent également à manipuler des groupes qui n’ont eux aucun intérêt à ce que les garanties sur le marché du travail soient maintenues. Par exemple, au moment du CIP, on a vu des groupes de jeunes réclamer le maintien sinon la hausse du salaire minimum, mesure manifestement contraire à leurs intérêts en terme de créations d’emplois pour les jeunes.

Que fait l’Etat face à cela ? Ne pouvant pas réduire les distorsions sur le marché du travail, il se contente de réactions à court terme, soit pour désamorcer les crises sociales, soit parce qu’il s’approche des échéances électorales. Les actions sont alors extrêmement visibles, avec des effets immédiats mais qui malheureusement ne font que renforcer les dysfonctionnements du marché du travail. L’Etat va se substituer notamment à l’absence d’initiatives privées en créant ses propres emplois, toujours pour des objectifs politiques de court terme : augmentation des dépenses publiques, augmentation des aides et des transferts, aides aux créateurs d’emplois (pas ceux qui sont le plus aptes à produire de façon efficace mais ceux qui sont statistiquement les plus aptes à faire du lobbying auprès des agences gouvernementales).

Ce que ces responsables politiques mettent en avant comme des succès de leur politique n’est qu’un déplacement d’emplois qui ont été créés chez eux plutôt qu’ailleurs mais sans augmentation de la masse globale.

Le pire est l’homme politique qui se prend pour un chef d’entreprise : la prise en compte du risque est ici inexistante puisqu’il ne repose pas sur eux mais sur tous ceux qui devront payer les différentes taxes locales.

Il existe aussi des politiques générales de lutte contre le chômage : par exemple les plans d’aides à l’emploi pour les jeunes qui ne font que déplacer dans le temps les problèmes.

L’activisme de court terme, avec de bonnes ou de moins bonnes intentions, ne fait que créer à long terme des distorsions encore plus graves. Le système va donc perdre en crédibilité et on risque de voir apparaître la contestation contre le système lui même.

En conclusion, pour être efficaces, les économistes doivent faire comprendre que l’objectif de long terme est bien sûr la déréglementation du marché du travail, mais sans ignorer toutes les contraintes que peuvent avoir les hommes politiques, toutes les réactions négatives que peuvent avoir les populations face à des mesures qui leur font mal. On ne peut pas négliger la résistance socio-politique, et tout le travail des économistes est de rechercher comment on peut aller efficacement dans cette direction en dépit mais en tenant compte des résistances sociales et politiques, et en essayant de les maintenir à un seuil tel que la situation reste politiquement et sociologiquement gérable.


[1] Professeur de Sciences Economiques à l’université de Paris I, il a été nommé Directeur scientifique à la Mission scientifique et technique du Ministère de la Recherche. Il dirige le laboratoire d’Economie publique (LAEP) de l’université de Paris I. Il est l’un des économistes français à avoir introduit les théories du Public Choice qui étudient les liens entre économie et politique.