La concurrence crée des emplois
par Peter Stein[1]

L’essentiel dans : Jacques Garello, En finir avec le chômage, Numéro spécial de la Revue des études humaines, 1996, pp. 78-82.


La concurrence ne crée pas le chômage, elle contribue à l’éliminer.

La concurrence est en effet stimulante de la production et de la productivité, et c’est la production qui crée les emplois (et non l’inverse, comme on le croit quand on mène des politiques de «plein emploi»).

C’est dans les pays où la concurrence a été ravivée par la déréglementation que la croissance a été la plus forte depuis vingt ans. Des marchés plus dynamiques, aussi bien pour les biens et services que pour le capital et le travail, sont les meilleures barrières contre le chômage.

De la production, pas des emplois

 S’agissant du chômage, nous pouvons nous appuyer sur un article classique publié au début des années 40 par l’économiste américain Henry HAZLITT intitulé “Le fétichisme du plein emploi”.

“L’objectif économique de toute nation, comme de tout individu est d’obtenir les résultats les meilleurs au moindre effort. Tout le progrès économique de l’humanité a consisté à obtenir davantage de production avec le même labeur... Traduit en termes nationaux, ce premier principe signifie que notre objectif réel est de maximiser la production. Si nous y parvenons, le plein emploi - c’est à dire l’absence d’inoccupation involontaire - devient un sous-produit nécessaire. Mais la production est le but, l’emploi seulement le moyen. Nous ne pouvons pas avoir la production la plus élevée possible sans plein emploi, mais nous pouvons avoir facilement le plein emploi sans la pleine production” (page 71). Ce qui découle de cela, c’est qu’on commet une erreur quand on cherche à atteindre le plein emploi qui est déconnecté de l’objectif de production et qui est considéré comme une fin en lui-même. “Si tout ce que nous voulons ce sont des emplois, nous pouvons en créer à l’infini - par exemple, utiliser des gens à creuser des trous puis à les remplir, ou à s’occuper à des tâches inutiles”

Notre but devrait être une économie de marché où l’affectation économique des ressources soit fondée sur des contrats volontaires et sur la propriété privée, ce qui signifie que les emplois sont créés par des entreprises qui recherchent le profit et tenus par des travailleurs recherchant des revenus.

La concurrence doit être considérée comme une procédure de découverte où le progrès est réalisé grâce à des entrepreneurs qui créent un mouvement nouveau en lançant de nouvelles entreprises, en introduisant de nouvelles techniques, de nouveaux produits, etc. La coordination économique est assurée grâce au jeu des prix qui fournissent l’information, engendrent les incitations et déterminent la distribution des revenus et de la richesse.

Les interventions contre la concurrence

Les interventions du gouvernement, qu’elles soient sous forme de droits de douane, d’impôts ou de réglementation, modifient la structure des coûts et des profits pour les agents économiques. Ce sont des instruments de politique qui conduisent les agents privés à affecter les ressources d’une manière différente de celles que les législateurs supposent qu’elle aurait été spontanément.

Les économistes ont souvent été en désaccord pour savoir quel est le degré d’intervention souhaitable dans un ordre concurrentiel. Pourtant, ce désaccord n’a jamais concerné le commerce international.

On peut s’étonner de ce que ce soutien unanime à la concurrence internationale ne s’étende pas à la concurrence interne. Même si les tarifs douaniers n’interviennent pas dans la discussion sur les interventions dans les problèmes nationaux, rappelons que les impôts et les réglementations économiques ont le même résultat, à savoir de créer des déséquilibres et de modifier le calcul coût-avantage des agents privés. Le but avéré d’un impôt, d’une réglementation ou d’une subvention est de réduire ou d’augmenter la production ou la consommation d’un bien particulier. Personne ne doute de cette logique, si on discute de produits comme l’alcool, la drogue ou le tabac. Mais alors pourquoi ne pas admettre que les impôts ou réglementations sur la croissance, l’activité des entrepreneurs, l’emploi affecteront tout aussi bien l’offre et la demande de ces activités de façon inéluctable ?

Par exemple, que les interventions sur le marché du travail puissent avoir un effet négatif sur l’emploi est une chose bien connue. Les salaires minimums obligent les employeurs à discriminer au détriment des travailleurs les moins productifs ; les syndicats peuvent arracher les niveaux de salaire supérieurs pour leurs adhérents ayant un emploi, mais par là-même ils rendent plus difficile l’entrée sur le marché du travail d’autres travailleurs, etc.

Les interventions sur les marchés des produits ont les mêmes effets que celles qui se produisent sur le marché du travail. Des barrières à l’entrée du marché restreignent le choix du consommateur et augmentent les prix. De nouveaux concurrents potentiels ne peuvent pas proposer des solutions alternatives. L’objectif d’offrir des produits plus sûrs peut augmenter les coûts de lancer de nouveaux produits, ce qui signifie par exemple que moins de nouveaux médicaments seront mis sur le marché.

L’étude de C. Winston

Depuis le milieu des années 70, la plupart des pays de l’OCDE ont entrepris des réformes substantielles dans le but de réduire le poids de la réglementation et de faciliter la concurrence. C’est en Nouvelle Zélande, en Grande Bretagne et aux Etats Unis que le processus de réforme a été le plus activement mis en œuvre. L’étude empirique la plus complète a été menée aux Etats Unis.

En 1977, les entreprises entièrement réglementées produisaient 17 % du PNB américain. En 1988, après dix années de déréglementation partielle ou totale dans les transports, les communications, l’énergie et les activités financières, ce taux n’était plus que de 6 % du PNB. Une étude complète portant sur l’expérience américaine a été publiée il y a quelques années par l’économiste Clifford Winston en association avec la Brookings Institution à Washington DC.

Winston démontre que les gains induits par la déréglementation dans ces secteurs représentaient au moins 36-46 milliards de Dollars (en Dollars 1990) par an. Ceci correspond à une amélioration de 7-9 % de la part du PNB concernée par cette réforme. Les économistes dans leur ensemble étaient capables de prévoir que cette réforme mènerait à une diminution des prix et à un accroissement significatif du bien-être des consommateurs. Mais qu’en est-il de l’emploi ?

Les économistes avaient l’habitude de penser que les producteurs et les salariés des secteurs protégés seraient perdants après une déréglementation. Le résultat le plus intéressant mais aussi le plus surprenant de l’étude est que cela n’est pas le cas. Il n’y a aucune preuve systématique que ces producteurs subissent une perte du fait de la déréglementation. Au contraire, beaucoup en ont retiré des avantages considérables.

Les économistes avaient simplement sous-estimé la dynamique de l’efficacité animée par la déréglementation. La concurrence accrue et la menace de nouveaux entrants sur le marché a obligé les producteurs déjà installés à utiliser de manière plus efficiente leurs ressources. En d’autres termes, les anticipations sur la réponse technologique et opérationnelle à la réforme engagée étaient mauvaises. La déréglementation a en réalité intensifié la concurrence, accru la production et dopé l’emploi !

Le rapport McKinsey

En 1994, le McKinsey Global Institute a publié un rapport intitulé Employment Performance. Beaucoup d’économistes américains et européens ont étudié les performances de l’emploi en France, en Allemagne, en Italie, au Japon, en Espagne et aux Etats Unis de 1980 au début des années 1990.

Ils ont mis à jour qu’en 1970 l’Europe connaissait un taux de chômage comparable à celui du Japon, légèrement supérieur à 2 %. En 1993, le chômage a dépassé celui des Etats Unis en atteignant plus de 10 % de la population active. Dans le même temps, le chômage américain se maintenait à un niveau relativement stable de 5-8 %. Selon ce rapport, l’augmentation du chômage en Europe serait principalement due à une diminution de la création d’emplois plutôt qu’à une hausse subite de l’offre de travail. Non seulement les Etats Unis ont créé plus d’emplois que l’Europe, mais il s’agissait de plus d’emplois hautement qualifiés.

D’après les auteurs, le taux de croissance de l’emploi est directement lié aux taux de croissance de la production et de la productivité. Ces taux de croissance sont à leur tour déterminés par la dynamique industrielle, et en particulier par l’intensité concurrentielle, l’innovation et les performances commerciales. Enfin, la dynamique industrielle dépend des conditions du marché du capital, du travail et des biens.

La raison essentielle de la meilleure performance des Etats Unis et du Japon était que leur marché des biens était plus concurrentiel. Il est plus facile de se lancer dans de nouvelles affaires aux Etats Unis. Ceci donne plus de croissance et oblige les entreprises en place à agir de manière plus efficace. En Europe, les nombreuses contraintes sur les nouvelles usines, les nouveaux produits ou  services les empêchent de se développer ou de croître. Cela a des effets considérables sur la demande de travail et donc sur la création d’emplois. Les obstacles à l’évolution économique qui empêchent le transfert des ressources vers les entreprises et les industries en expansion auront pour conséquence un ralentissement général de la croissance de l’emploi.

Conclusion

Durant les vingt dernières années, le chômage européen s’est accru dans des proportions dramatiques. Un chômage de longue durée élevé ne doit pas être considéré comme une situation normale. Dans le même temps, la réglementation et l’intervention de l’Etat s’est étendue et cela a nui à la dynamique de la concurrence. Bien évidemment, ces réglementations n’ont pas été instaurées dans le but de réduire la croissance ou d’augmenter le chômage mais ceci est une autre question. Nous avons aujourd’hui à notre disposition de nombreuses études empiriques qui démontrent pourquoi l’Europe est à la traîne derrière les Etats Unis et le Japon en matière de création d’emplois et pourquoi il en est ainsi. Dans cette situation, une économie saine n’est en aucun cas à négliger. L’observation a été faite, de même que le diagnostic, et les outils sont connus.

Il est triste de voir que ces découvertes n’ont eu jusqu’à présent que peu d’influence sur les décideurs européens. L’Europe ne deviendra une “machine” à créer des emplois qu’en favorisant la concurrence et l’ouverture des marchés. Accorder plus de place à la concurrence signifie moins de réglementation et d’interventionnisme.


[1] Peter Stein a reçu une formation d’économiste à la Stockholm School of Economics. Il s’est spécialisé dans l’analyse de la conjoncture et l’analyse des secteurs industriels.