Le libre-échange tue les bas salaires
par Patrick Minford[1]

L’essentiel dans : Jacques Garello, En finir avec le chômage, Numéro spécial de la Revue des études humaines, 1996, pp. 73-78.


Le commerce mondial n’a pas pour effet d’aligner tous les salaires sur un même niveau, enrichissant les pauvres et appauvrissant les riches.

Le libre-échange fait progresser tout le monde, en élevant les niveaux de productivité. Mais évidemment ceux qui, dans les pays riches, ont une faible productivité et des salaires supérieurs à ceux des gens comparables ailleurs, peuvent s’attendre à subir du chômage.

La faible productivité est subventionnée par les politiques sociales des pays européens  - à l’exception de l’Angleterre. Si l’on veut rendre service aux gens il faut donc rompre avec les techniques du SMIC, et ne pas chercher à aligner l’Europe entière sur le modèle français à haut niveau de droits sociaux.

Les Anglais font le choix d’un impôt négatif pour aider provisoirement les personnes dans le besoin. Cette technique ne dissuade pas les gens de reprendre un travail.

On reconnaît volontiers aussi bien à gauche qu’à droite du spectre politique que le libre-échange entre les pays riches de l’OCDE et les économies en voie de développement du tiers-monde serait préjudiciable aux pays riches. Par exemple, Sir James Goldsmith a proposé que seul le “libre-échange régional entre économies très comparables” soit permis.

Dans le même sens, Ross Perot a souligné pendant les élections présidentielles de 1992 qu’une telle concurrence - Aux Etats-Unis, comme au Mexique et dans les pays asiatiques - créerait “une énorme aspiration” car les emplois et les niveaux de vie des employés non-qualifiés américains seraient “dévorés” par cette compétition internationale.

En bref, je reconnais que Goldsmith et Perot ont vu juste à propos de la distribution des revenus (les effets sur les salaires des peu qualifiés par rapport aux salaires des personnes qualifiées), mais que cela n’infirme pas le fait que le libre-échange relève généralement le niveau de vie (même dans le Nord, qui bénéficie d’importations bon marché, et de prix à l’export plus élevés). De plus, il y a de meilleurs moyens que le protectionnisme pour alléger le problème de la distribution des revenus sans se priver des avantages du libre-échange. La proposition que je voudrais présenter n’est pas nouvelle  : elle est en faveur d’un impôt négatif sur le revenu (Negative Income Tax - NIT), avec cependant une petite modification selon laquelle cet impôt serait administré localement en fonction des besoins des ménages - d’où le nom que je lui attribue “NIT ciblé”.

Le modèle Heckscher-Ohlin-Samuelson

La récente explosion de la croissance dans les pays en développement et le processus de concurrence sur les salaires que Goldsmith a soulignés se trouvent dans le modèle que nous devons à deux économistes suédois de la période d’entre-deux-guerres, qui a été plus tard mis sous forme mathématique en faisant apparaître ses implications par Paul Samuelson du MIT.

Soit deux économies interdépendantes, le Nord et le Sud. L’idée de base du modèle HOS est que ces pays ont une dotation initiale de ressources en terres et en travail, que nous pouvons diviser en non-qualifié (ou sans qualification demandée par le marché) et qualifié. Le capital et les matières premières n’appartiennent pas à proprement parler à cette catégorie parce qu’ils peuvent être achetés et vendus sur le marché international - ils sont “commercialisables” ou “mobiles”. Par exemple, si vous voulez du capital, vous pouvez en emprunter  au taux d’intérêt réel et acheter les biens que vous désirez à quiconque les produit.

Ces ressources sont ainsi utilisées dans les industries compétitives qui ont pleinement exploité tous les rendements d’échelle croissants : donc chacune a des coûts constants, et les prix tendent vers l’égalité de ces coûts.

La principale implication de cette théorie en ce qui concerne nos objectifs est que pour tout pays produisant des produits agricoles, des biens manufacturés, et quelques services - ce sont trois catégories de biens et services commercialisables - les salaires des employés qualifiés et non-qualifiés, et aussi les prix fonciers vont forcément s’égaliser. On parle ici du fameux théorème d’égalisation des prix des facteurs.

Il est évident que ce modèle renforce les craintes les plus fortes des protectionnistes. Les salaires dans le Nord pour la population non qualifiée (ce qui représente la majorité des gens qui n’ont pas de spécialité particulière dans ce contexte) baissent pour atteindre le même niveau que dans le Sud une fois que la technologie est facilement transférable n’importe où. Mais la demande croissante pour les produits dont la plupart utilisent du travail peu qualifié (le cas en général des produits manufacturés) élève le niveau général des salaires dans le Sud aussi. En même temps, les prix des terres dans le Sud et les rentes du capital humain (salaires concernant les plus qualifiés) atteignent les niveaux du Nord ; et ceux-ci aussi vont s’aligner en élevant la demande et la croissance. Mais ceci reste vague, et cela ne va pas satisfaire nos antagonistes. Nous devons avoir une idée de qui va gagner, qui va perdre et de combien approximativement. Chaque pays doit profiter individuellement des échanges, et aussi le monde entier trouve un intérêt à l’amélioration des techniques du Sud. Mais est-il possible pour un groupe du Nord de perdre énormément ? Peut-il y avoir “paupérisation” du Nord à cause du progrès technique constaté dans le Sud parce que les termes de l’échange se tournent contre le Nord ? Ces deux questions sont certes possibles théoriquement, mais elles auraient besoin d’hypothèses inhabituelles (à propos des “élasticités”) pour se réaliser, parce que dans la plupart des travaux appliqués, on trouve que les gains issus du commerce et de la croissance sont si grands et si étendus comparés aux effets des variations des prix relatifs, qu’ils les dépassent.

Simulation du modèle Nord-Sud avec transfert de technologie

Pour illustrer ces points, nous pouvons construire une version mathématique des relations que nous venons de décrire. Pour ceux qui sont intéressés, Minford et al (1995) contient les détails. On peut aborder la question de plusieurs manières.

Le changement qu’il est très intéressant d’aborder est celui du transfert progressif de technologie vers le secteur manufacturier du Sud. Nous avons supposé un taux de croissance de la productivité dans ce secteur de 2,3 % par an : ce taux génère environ 4 % de croissance des salaires par an (par rapport aux prix des biens manufacturés mondiaux) pour un salarié non qualifié. Cela semble être un ordre de grandeur suffisamment réaliste pour l’utiliser comme point de repère pour ces pays en tant que groupe  : la croissance du salaire (corrigée des prix en dollars) au sein des travailleurs du secteur industriel de 9 pays nouvellement industrialisés selon le BLS (Mexique, Hong Kong, Corée, Singapour, Taiwan, Inde, Sri Lanka, Israel) a été d’environ 9 % par an, non pondéré de 1975 à 1992.

Le résultat de la simulation est le suivant. En supposant que la productivité du secteur industriel dans le Sud (concernant les biens les moins manufacturés qu’il est possible de produire) augmente régulièrement, les salaires du Sud augmentent aussi tirant la main d’œuvre peu qualifiée (habituellement en dehors des tâches de faible productivité du secteur agricole) vers le secteur manufacturier dont l’offre augmente, et diminuant les prix de ces produits manufacturés moins complexes sur les marchés mondiaux. Comme les producteurs de l’OCDE de ces biens sont en concurrence avec ce nouveau produit dont le prix chute, ils sont tentés de payer des salaires moindres pour les employés les moins qualifiés qui sont très demandés dans cette industrie. Entre-Temps, la demande croissante venant des marchés naissants pour les biens que l’OCDE a intérêt à produire - les biens manufacturés complexes tels que les machines-outils et les services complexes tels que la banque - tire vers le haut leur prix sur les marchés mondiaux ; les producteurs de l’OCDE élèvent les prix de la main d’œuvre qualifiée dont ils ont besoin. Le résultat final est d’une part une amélioration des termes de l’échange en faveur de l’OCDE vis-à-vis des marchés qui émergent, et d’autre part, une diminution des salaires des ouvriers peu qualifiés par rapport à ceux des travailleurs qualifiés.

Nous n’allons pas aborder les chiffres tirés de la simulation. Contentons nous de dire qu’il est frappant de voir qu’ils confortent ce qui s’est en réalité passé dans les pays de l’OCDE et dans les pays en voie de développement de la bordure Pacifique durant ces deux dernières décennies. Premièrement, les deux côtés ont été gagnants ; en effet, alors que la croissance de la productivité élevait les niveaux de vie dans le Sud, l’amélioration des termes de l’échange élevait ceux du Nord. Deuxièmement, les travailleurs non qualifiés ont été lourdement perdants en termes relatifs et absolus.

Charte sociale ou impôt négatif ?

Le modèle HOS tel qu’il a été présenté ici a de fortes conséquences sur la distribution des revenus dans les pays de l’OCDE. Etant donné que l’aspect social dans ces pays souligne l’importance d’une sécurité de revenu net, la forme que cette sécurité prend affecte les taux de chômage des emplois à bas salaires. Si les systèmes sociaux tentent de maintenir les coûts des salaires que les employeurs doivent payer, ces derniers vont réagir en cessant d’embaucher. En fait, dans un secteur marchand, de tels emplois vont disparaître totalement, alors que dans un secteur non marchand, la diminution des emplois va dépendre de la contraction du secteur marchand et des élasticités-prix de la demande pour les biens non marchands, de même que de la compression du travail au sein des processus de production. Cependant, étant donné qu’il y a un grand pourcentage de la main d’œuvre des pays de l’OCDE qui est non qualifiée, et qu’une grande partie de celle-ci est employée dans les secteurs de biens marchands, les dégâts qu’une charte sociale peut créer sont considérables.

Il semble que nous soyons dépassés d’un côté par les aides aux ménages dont le niveau de vie est affecté par les changements, d’un autre côté par l’assistance qui soutient leurs revenus, sans qu’il soit possible de les décourager d’effectuer un ajustement - que ce soit la reconversion professionnelle ou, dans le cas de leurs enfants, l’enseignement supérieur. Il en est ainsi au Royaume Uni où nous avons expérimenté une telle approche : une sorte d’Impôt sur le Revenu Négatif “ciblé”, par lequel l’aide est octroyée aux ménages dans le but qu’ils s’engagent à trouver du travail et à maximiser leurs revenus, mais à des conditions de plus en plus onéreuses. Il y a apparemment toutes sortes de problèmes pratiques : la fraude, le manque de personnel et de données pour un contrôle efficace, les injustices des décisions bureaucratiques, l’intrusion perceptible dans la vie des bénéficiaires. Certains ont proposé une Garantie de Salaire Minimum (il s’agit d’un avantage sans condition pour tous) pour remplacer  cet  impôt ciblé. Mais le coût en serait prohibitif - ce serait  un impôt général sur le revenu -, risquant de plus de décourager la population, et dont le coût économique serait plus lourd que les coûts de la démotivation parmi la minorité de ménages pauvres.

En tant qu’économistes, nous sommes formés pour expliquer le choix sous contrainte. Pour l’OCDE, un tel choix suggère ici que le “NIT ciblé” est le moins mauvais moyen de se sortir de cette situation difficile.

Conclusions

La menace grandissante de la concurrence des bas salaires sur les niveaux de vie des employés non qualifiés dans les pays riches est susceptible de rompre l’engagement de ces pays à pratiquer le libre-échange. Il est important pour leur bien-être général et pour celui des pays en voie de développement que cet engagement soit respecté : dans notre modèle, le bien-être des pays riches, mais aussi le bien-être mondial, est maximisé par le libre-échange.

Comment donc alléger la menace qui pèse sur le libre-échange ? On a vu qu’un système de superposition de revenus pour ceux qui travaillent (le NIT) propose un progrès, et que les problèmes de motivation qu’il crée (“la trappe à pauvreté”) peuvent être minimisés par un système ciblé géré à discrétion de manière locale - le modèle victorien. La Grande-Bretagne expérimente sans cesse de tels systèmes pour différents types d’allocations (par exemple, le fonds social et l’allocation maladie), et le même principe sert à contrôler les allocations chômage.

L’expérience britannique montre que les gens acceptent un système qui n’abaisse pas leurs revenus au-delà d’un seuil minimum vital, défini selon l’augmentation des revenus indexée sur les prix. Il est probable que, bien que les bas salaires en Grande-Bretagne n’aient pas beaucoup augmenté en termes réels (ce qu’ils avaient fait dans les vingt dernières années), ils n’aient pas baissé non plus. Dans ce cas, on pourrait atteindre notre objectif sans hausse significative des coûts des prestations sociales. Mais la situation générale en Europe qui connaît des coûts salariaux élevés s’avère bien plus difficile.

 


[1] Patrick Minford est professeur d’économie appliquée à l’université de Liverpool (GB) depuis 1976. Il est spécialisé dans l’analyse des taux de change, le chômage, le logement, l’analyse macroéconomique ainsi que les problèmes monétaires et les relations commerciales internationales.