|
Emploi, salaires et concurrence internationale |
||
|
L’essentiel dans : Jacques Garello, En finir avec
le chômage, Numéro spécial de la Revue des études humaines, 1996,
pp. 69-73. Le commerce international n’est pas la cause du chômage français. Nous ne sommes pas davantage condamnés par la mondialisation du marché du travail, parce qu’il ne faut pas comparer seulement les niveaux de salaires mais aussi les niveaux de productivité. Une analyse dynamique permet de pronostiquer que la plupart des nations à bas salaires en plein développement aujourd’hui auront des niveaux de salaires plus élevés dans un proche avenir. Ce que le commerce mondial fait apparaître, c’est que la France prend du retard dans les progrès de productivité, et ne s’adapte pas aux techniques avec assez de rapidité. Une attitude protectionniste est non seulement contraire au commerce mondial mais aussi à la construction européenne, puisque l’Europe, même réduite, contient des pays à niveaux de salaire et de productivité différents. |
||
|
Il est tentant de vouloir expliquer ces détériorations par l’irruption d’une concurrence “trop” vive de la part de certains pays en développement, comme le soutiennent Jimmy Goldsmith en Europe et Pat Buchanan aux Etats Unis. Mais deux autres explications sont aussi possibles : un progrès technique particulièrement rapide, et un mauvais fonctionnement du marché du travail. Comme ces différentes explications appellent des politiques radicalement différentes, il est capital de connaître l’explication dominante. Ce qui suit montre que ce n’est pas la concurrence internationale, mais le progrès technique conjugué, dans le cas de la France, à un mauvais fonctionnement du marché du travail. Concurrence internationale et restructuration industrielle Si le commerce extérieur français devait exercer une forte influence sur l’emploi en France, on devrait observer une forte corrélation entre la hausse du taux de chômage global et l’ouverture de la France au commerce mondial. Or ce n’est pas le cas. Depuis 1975, le taux d’ouverture de l’économie française (soit la somme des importations et des exportations divisées par le PNB) a augmenté de 25 % environ, alors que le taux de chômage a augmenté de 300 %. La différence d’intensité entre ces deux évolutions est telle qu’elle ne peut laisser croire à une forte influence du commerce extérieur français sur l’emploi en France. De plus, qu’en est-il des échanges avec les seuls pays en développement, puisque ces derniers sont les principaux accusés ? La réponse est encore plus évidente. La France est, de tous les grands pays de l’OCDE, l’un de ceux qui a le moins augmenté la part de son commerce avec les pays en développement non pétroliers : celui-ci représente 2 % du PNB en 1971 et 2,6 % en 1994 et l’augmentation des importations s’accompagne d’une hausse encore plus forte des exportations. Mais cette observation montre que ce qui compte n’est pas une simple comparaison des salaires entre la France et les pays émergents, mais une comparaison des salaires et des productivités. En d’autres termes, elle montre que les “bas” salaires ne sont pas bas quand la productivité est faible. Que le commerce international n’ait pas d’impact notable sur l’emploi global n’est guère étonnant quand on rappelle le fait, trop souvent oublié, de l’importance des services en matière d’emploi, et du rôle encore faible (voire presque nul en ce qui concerne les pays émergents) des échanges internationaux dans les services. En France, l’emploi industriel représente moins de 20 % de l’emploi total - à peine plus du quart de l’emploi dans les services. Ce chiffre est encore plus faible si l’on se limite aux emplois non qualifiés, lesquels tendent à se concentrer dans les services. Et, cette situation ne peut que s’accentuer si la productivité dans l’industrie croît plus vite que celle dans les services - une autre illustration de l’impossibilité de séparer salaires et productivité. Reste, mais ceci est une toute autre histoire, que le commerce international contribue à modifier la structure industrielle de la France, en favorisant la croissance des firmes françaises à forte productivité relative, donc capables d’exporter. Celles-ci peuvent alors proposer des salaires plus élevés (de 6 à 10 %) que ceux que peuvent payer les firmes françaises à faible productivité. Du coup, ces dernières doivent se contracter, voire disparaître. S’opposer à ces restructurations industrielles, c’est, à court terme en cas de fort progrès technique, condamner les Français à travailler dans des “musées industriels”. Par contre, on peut vouloir faire en sorte que ces évolutions se passent en douceur : mais ceci doit se faire non par des mesures protectionnistes, mais par des actions efficaces en matière du marché du travail. Concurrence internationale et salaires Il existe une inquiétude générale en France, comme dans les autres pays de l’OCDE, qui peut être résumée par l’image suivante : les salaires français seraient-ils désormais décidés à Pékin ou à Djakarta ? En d’autres termes, existe-t-il un grand marché mondial du travail ? L’argument du marché mondial du travail est, à la fois, biaisé et statique. Biaisé, parce qu’il suppose que seuls les salaires chinois (pour garder l’image) exercent un effet sur les salaires français alors qu’il ignore l’influence des salaires allemands sur ces mêmes salaires français. Si l’on croit à un grand marché mondial du travail, pourquoi ignorer le fait que les salaires allemands, plus élevés que les salaires français, exercent un effet sur ces derniers ? Tout, dès lors, est affaire de forces respectives : laquelle des deux forces - celle des salaires chinois (à la baisse) ou celle des salaires allemands (à la hausse) - est la plus puissante ? Il est raisonnable de poser que ces forces exercent des pressions sur les salaires français à proportion de l’importance des échanges bilatéraux en jeu. En réalité, le salaire moyen de tous nos partenaires commerciaux est de 98,2 (si le salaire moyen français est de 100). En d’autres termes, les forces dépressives et stimulantes des salaires étrangers sur les salaires français s’équilibrent presque parfaitement. Biaisé, l’argument du marché mondial du travail est aussi statique : il suppose que les salaires chinois sont, pour toujours, très faibles. Or la hausse de la productivité chinoise a un effet certain : celui de faire croître les salaires chinois. L’exemple du Japon montre la vitesse à laquelle cette évolution peut se produire : en vingt ans à peine, le PNB (par tête) japonais est passé de 20 % du PNB américain en 1950 à 63 % en 1970, pour atteindre un niveau proche de nos jours. On peut objecter que les Japonais n’étaient que 120 millions alors qu’il y a “quatre” milliards d’habitants dans les pays émergents. Ce dernier chiffre n’a aucun sens car l’émergence des pays en développement est progressive : ce n’est qu’une faible proportion de ces quatre milliards d’individus qui entre aujourd’hui dans le commerce international. Cela ne fait-il pas des décennies que nous vivons à côté de vastes populations sans que celles-ci aient un quelconque impact économique sur nous ? La libre circulation des capitaux mise en oeuvre au cours des années 1980 a-t-elle accentué les évolutions du marché du travail en facilitant les mouvements de délocalisation ? Là encore, les faits ne sont toujours pas au rendez-vous. Les partisans de la thèse de délocalisations brutales et coûteuses en emplois ne présentent que la moitié du tableau : ils observent la croissance des investissements étrangers en France. Or, les uns et les autres vont de pair, en sorte que le solde net des investissements français avec le reste du monde est resté très faible, de l’ordre de 2,6 % de l’investissement total (formation brute de capital) en France pour les années 1987-1994. Qui plus est, l’équilibre entre entrées et sorties de capitaux existe même pour des secteurs présentés comme les plus affligés par les délocalisations, comme le textile-habillement ou la chaussure : dans ces secteurs, les entrées de capitaux couvrent 55 et 135 % des sorties. En d’autres termes, au moment où des entreprises françaises investissent dans des pays émergents, des firmes du reste du monde, y compris des pays émergents, investissent en France parce qu’elles ont repéré des opportunités d’investissement que les firmes françaises avaient négligées. Le véritable enjeu : la construction européenne Le progrès technique et le fonctionnement du marché du travail sont donc les explications dominantes des évolutions récentes de l’emploi. La force du progrès technique se lit dans la baisse des prix industriels, notamment de ces produits industriels liés à l’électronique, et dans la baisse des coûts de transport et de communication. Ces baisses se comptent en dizaines de pour-cent, et elles se produisent dans une large partie des économies nationales, deux raisons pour qu’elles aient des effets puissants. Ces deux explications dominantes dictent les politiques à adopter. Le progrès technique repose sur une éducation de qualité et permanente, ce qui dépasse, et de loin, les limites de l’Education Nationale. Quant au fonctionnement du marché du travail, on connaît les grandes lignes des mesures à prendre. Il faut souligner que toutes ces mesures visent à accroître l’offre de travail, non pas à la réduire : après vingt ans de politique de réduction de l’offre de travail par arrêt de l’immigration, par mise à la retraite anticipée, par partage du travail, il est peut-être temps de reconnaître que cette politique est infructueuse. Combattre le préjugé qui fait de la concurrence internationale le bouc émissaire de nos problèmes d’emploi n’est pas seulement affaire de rétablir les faits. Il y a un enjeu véritable : la construction européenne elle-même. La ligne de fracture entre “hauts” et “bas” salaires passe au sein même de la Communauté Européenne. Pourquoi ne pas échanger avec la Corée ou Taiwan au nom de salaires “trop” bas si l’on échange avec le Portugal, la Grèce ou les pays d’Europe Centrale, qui ont des salaires encore plus bas ? Et pourquoi trouver normal (au point de ne jamais se poser la question) que les Allemands acceptent de commercer avec les Français (dont le salaire moyen est égal aux deux-tiers du salaire allemand) et leur demander de ne plus commercer avec les japonais (dont le salaire moyen est bien supérieur au salaire moyen français) ? On peut étouffer ces questions en invoquant l’unité de l’Europe. mais cette réponse est d’une faiblesse insigne : il y aura toujours des forces politiques qui voudront soulever ces questions, et entamer le processus de décomposition de la Communauté en exigeant des “compensations” aux frontières intra-communautaires pour cause de bas salaires. D’ailleurs, ceci n’est pas très futuriste : cela vient d’être fait au nom des “disparités” monétaires. Cet enjeu européen est d’autant plus crucial que la Communauté s’est engagée dans la libéralisation des services qui représente (bien davantage sans doute que la monnaie unique) une intégration en profondeur des économies de la Communauté. Comment ne pas voir la parenté entre les grèves de décembre 1995 et celles qui, en 1962, ont secoué le secteur du charbon ? Les unes comme les autres se sont concentrées dans des secteurs qui avaient pu négocier des avantages salariaux (et autres) sans rapport avec l’évolution de leur productivité, et qui n’avaient pas su prévoir l’émergence de secteurs concurrents (comme ce fut le cas entre le charbon européen et le pétrole), une émergence d’autant plus rapide qu’elle contourne d’énormes rentes de situation à la faveur d’un progrès. |