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Pour ou contre la réduction
du temps de travail? La question ne doit pas se poser en ces termes,
parce que la RTT peut être la meilleure ou la pire des choses, suivant
qu'elle est naturelle ou artificielle. Naturelle, c'est une des
façons possibles de partager le progrès social permis par les gains
de productivité. Artificielle, elle conduit à la perte de compétitivité,
à l'aggravation du chômage et de la pauvreté: un vrai naufrage collectif.
Aujourd'hui en France,
sommes-nous en train de récolter la moisson ou de manger
le blé en herbe?
Entre 1913 et 1917, Henry Ford développe le travail à
la chaîne. Les gains de productivité ainsi réalisés permettent,
d'une part, d'abaisser le prix de vente de la Ford T de 825 dollars
à 245 dollars et, d'autre part, de verser des salaires très
élevés aux ouvriers: mieux payés, ils pourront devenir des clients
pour des voitures au prix désormais accessible. A la fois producteur
et consommateur, l'ouvrier trouve doublement son compte dans la
politique Ford.
Cette histoire bien connue
illustre le problème du partage des fruits de la croissance économique.
Dans ce partage, il y a deux choix successifs à faire: entre producteurs
et consommateurs d'abord, puis entre les formes de rémunération
des producteurs. Le premier choix est dominé par la considération
de la compétitivité, le second, par celle de la productivité. Ainsi
la RTT que j'appelle «naturelle» est-elle doublement en balance:
avec les exigences de la clientèle qui s'expriment sur le marché,
avec les contraintes de la gestion de l'entreprise. RTT ou baisse
des prix ? Le choix doit logiquement dépendre du degré de concurrence
existant sur le marché du produit considéré.
Le consommateur est
en position de force chaque fois que la concurrence actuelle ou
potentielle est très active ; c'est au contraire le producteur qui
est le grand bénéficiaire des situations de monopole protégé. Relisons
Bastiat : «La concurrence est cette force humanitaire qui arrache
le progrès, à mesure qu'il se réalise, des mains de l'individualité
pour en faire l'héritage commun de la grande famille humaine (1).»
Humanitaire, mais impopulaire
: la concurrence n'est pas aimée des producteurs, qui préfèrent
voir leurs efforts immédiatement récompensés plutôt que de se serrer
la ceinture pour garder la clientèle. Henry Ford avait pu largement
rétribuer son personnel parce que son innovation lui assurait (au
moins provisoirement) une avancée décisive sur ses compétiteurs.
Aujourd'hui, Henry Ford s'appelle Ching
Li-lee, l'innovation se diffuse en un temps très court et
dans un espace sans frontières. L'exigence de compétitivité se rappelle
à tout instant, la marge de manoeuvre du producteur est très faible.
RTT ou autre forme de
retour pour les producteurs ? Voici un autre choix. D'une part,
les travailleurs ne sont pas les seuls qui concourent à la productivité,
une partie doit retourner à l'investisseur et à l'entrepreneur (ou
à l'actionnaire) pour assurer la pérennité et le développement de
l'entreprise. D'autre part, les travailleurs peuvent bénéficier
soit de salaires plus élevés, soit de réductions du temps travail.
Voilà pourquoi on associe volontiers RTT à un gel des salaires,
et on calcule l'équivalent en hausse des salaires d'une RTT. Le
chiffre couramment avancé pour les 35 heures en ferait l'équivalent
d'un surcoût du travail (salaires plus charges) de 11,4%. Dans un
contexte de haute productivité et de haute compétitivité, on peut
jouer sur tout le registre des retours. Différemment, il faut se
résoudre soit à freiner la croissance des revenus, soit à réduire
le temps de travail. On s'aperçoit alors, comme c'est le cas aujourd'hui
en France, que l'on a davantage de temps libre, mais pas d'argent
pour en profiter réellement. Et le pouvoir d'achat s'amenuise progressivement...
Il y a donc une logique
économique de la RTT : son opportunité doit toujours se mesurer
à l'aune de la compétitivité et de la productivité.
Or, de toute évidence,
cette logique n'est pas respectée, et la RTT qui a été décrétée
par le législateur français est totalement artificielle. S'agit-il
de la productivité ? Globalement, la productivité française, qui
augmentait de 2,5% par an entre 1983 et 1990, n'a progressé que
de 1% entre 1990 et 1995 et de 0,5% entre 1995 et 2002 (pendant
la même période, elle augmentait de plus de 5% aux Etats-Unis).
Pis encore, voici que les statisticiens de l'Insee mettent en cause
la RTT, qui, «engagée depuis 1996, expliquerait à elle seule
une baisse de 5,6% de la productivité par tête sur la période 1996-2002».
Non seulement la RTT
n'a pas pris assise sur une meilleure productivité, mais elle a
contribué à la dégrader. Faut-il s'en étonner ? La RTT a désorganisé
le travail dans un très grand nombre d'entreprises (et de services
publics, comme les hôpitaux), mais aussi elle a peu à peu créé une
démotivation des salariés à tous les niveaux de responsabilité.
A la manière de certains Japonais qui prônent aujourd'hui la doctrine
du «non-effort», le sentiment se répand
chez certains que le travail n'est qu'une forme comme une autre
d'occupation et qu'on peut s'en dispenser tout en vivant très bien.
Formule purement utopique,
à moins que l'on admette que l'on peut durablement vivre au détriment
des autres. La RTT est alors une forme de redistribution. Redistribution
au détriment de ceux qui continuent à travailler 60 heures par semaine
pour assurer la survie de leur entreprise ou de leur emploi, redistribution
au détriment de la totalité des contribuables puisqu'il a fallu
«compenser» le coût de la RTT pour les entreprises par des allégements
de charges sociales inscrits au budget de la nation. La RTT est
un luxe que les gouvernants ont voulu offrir à certains Français
avec l'argent des autres. Les efforts sont taxés, le non-effort est subventionné : injustice sociale majeure.
Cette injustice se transforme
en faillite généralisée quand la compétitivité entre en ligne de
compte. Le classement mondial de la compétitivité (Institute
for Management Development de Lausanne)
nous situe en 2004 au 30e rang sur 60 nations développées,
nous étions jadis dans les 15 premiers.
Par exemple, le coût
de l'heure de travail est de 20,80 dollars chez nous, contre 2 dollars
dans les pays Baltes. Certes, la RTT n'est pas seule en cause, mais
elle contribue fortement à faire du territoire français et des produits
français des repoussoirs.
Certains spéculent sur
une «harmonisation sociale européenne» pour neutraliser la
concurrence et sauver les entreprises dont la compétitivité est
insuffisante. Mais imagine-t-on les Baltes et les autres partenaires
de l'Union sacrifier leurs perspectives de croissance pour pérenniser
les avantages de quelques privilégiés français ? La menace de la
délocalisation et de la suppression d'emplois est donc inéluctable.
Elle a déjà inspiré des réactions réalistes de la part de nombreux
salariés. En Allemagne, le groupe Siemens, bientôt imité par DaimlerChrysler,
Bayer, Linde, a décidé de relever le volume hebdomadaire d'heures
de travail sans modification de salaires. Chez nous, le personnel
de Bosch s'est prononcé à une large majorité en faveur d'un «assouplissement»
des 35 heures qui signifie en fait une réduction de la RTT : ces
gens n'ont rien à attendre d'une RTT qui menace leur emploi, ils
préfèrent que leur entreprise ne se délocalise pas et qu'une partie
de la productivité se transforme en investissements.
Cette dernière affaire
indique bien dans quelle direction on devrait orienter la RTT :
qu'elle redevienne un libre choix au niveau de chaque entreprise,
un choix éclairé par les considérations de la productivité et de
la compétitivité. Faute de respecter ces exigences, la RTT s'écartera
de plus en plus de la logique économique et conduira à coup sûr
à la régression sociale dans un avenir très prochain. Ne perdons
plus notre temps avec ce genre de RTT : elle nous fera perdre aussi
notre argent et notre emploi.
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