REGULER LE MARCHE DU DON ?


Puisque cet article de conjoncture est le dernier avant Noël, fête de la famille, donc de la gratuité et de la générosité, ce peut être l’occasion de réfléchir sur le don. En outre, l’actualité nous y invite, avec les polémiques récentes entre Pierre Bergé et le Téléthon, celui-là accusant celui-ci de vampiriser le marché du don et proposant, face à « l’inégalité » entre les diverses associations bénéficiaires, une régulation du don, pour « mieux répartir » les sommes apportées par les généreux donateurs. Pour nous, c’est la négation absolue de ce qu’est, dans sa nature même, le don, qui n’a de sens que s’il est totalement libre.

 

Autoconsommation, vol ou échange libre ?

Il y a dans une société plusieurs façons de s’approprier des ressources rares. La première est l’autoconsommation, qui consiste à produire soi-même pour consommer ensuite : c’est une forme primitive, de type robinsonienne, dont il peut rester des traces légitimes lorsque les ménages réalisent des travaux eux-mêmes, en raison du coût exorbitant du travail. Ensuite, il y a le vol. Son caractère immoral ne fait pas de doutes et la condamnation du vol fait partie des fondements même de notre histoire : « tu ne voleras point » signifie respecter la propriété d’autrui. Certains ont un peu trop tendance à l’oublier. Et on peut s’interroger sur l’impôt, lorsqu’il devient confiscatoire, pour savoir s’il n’est pas une forme de vol « légal », par exemple quand il prend la majorité des revenus, d’où la nécessité absolue d’un mécanisme du type bouclier fiscal et plus généralement de réduire les impôts au strict nécessaire.

La méthode naturelle pour se procurer des biens que l’on ne possède pas et que l’on souhaite acquérir, c’est l’échange. Fréderic Bastiat expliquait déjà que l’échange, c’est l’économie elle-même. Et contrairement à ses prédécesseurs, il ne faisait pas de l’échange une conséquence de la division du travail, mais l’inverse : c’est l’échange qui est naturel à l’homme, « animal social » comme disait Aristote, et la division du travail n’en est qu’une conséquence. L’échange est en soi un jeu à somme positive : on vend un bien auquel on attache moins de valeur pour acquérir un bien auquel on attache plus de prix ; l’échange est créateur de valeur et c’est au cours de l’échange que chacun apprécie la valeur du bien et en passant d’un main à l’autre, le bien prend de la valeur. On est loin de la valeur travail. L’échange est le propre de l’homme et c’est la forme naturelle que les hommes ont trouvée pour se procurer des ressources rares. Il respecte la liberté et la dignité des parties qui passent un contrat.

 

Le don de personne à personne

Et le don ? Ne parlons pas, comme certains, du don et du contre-don : ce n’est qu’une forme de troc, donc une forme primitive d’échange sans monnaie. Le don, c’est ce qui est sans contrepartie, du moins matérielle. En soi, le don à une valeur humaine forte, soulignée par les grandes philosophies morales, que l’on traduit parfois aujourd’hui par le mot très affadi de solidarité, puisque on n’ose guère utiliser le mot de charité. Le don n’a évidemment de valeur morale que s’il est libre, et appeler solidarité ce qui relève des prélèvements obligatoires et gratuité ce qui est payé de force par d’autres constitue des abus de langage.

De nos jours, quand on songe au don -et c’est cela qui a été en cause au cours des dernières semaines- on pense au don aux associations caritatives. Officiellement 3 milliards d’euros en France, soit environ 0,8% du revenu imposable, pour la partie déclarée au fisc qui propose des déductions fiscales. Mais c’est passer à coté de l’essentiel. Le don est d’abord le fait des petites sociétés, des sociétés closes, des relations de personne à personne ou de communauté à communauté. Avant d’être anonyme, il est surtout personnel. Le lieu principal du don n’est pas les associations, mais la famille, entre époux, entre parents et enfants et, aujourd’hui, entre générations, grands-parents et petits-enfants surtout. Il y a là une manière matérielle d’exprimer des sentiments plus élevés, d’amour notamment. Ceci n’est pas mesuré dans les statistiques alors que la redistribution privée, familiale, est considérable.

Il y a aussi tout ce qui n’est pas déclaré, comme l’aide directe, sans intermédiaire, de personne à personne, pour assister quelqu’un en difficulté, souvent avec discrétion, ou encore l’aide au sein d’une communauté, par exemple dans les églises, pour faire vivre les responsables religieux, ou l’aide à des communautés plus lointaines, par exemple situées dans des pays pauvres, mais avec lesquelles on a des contacts étroits, pour être sûr qu’elle arrive à bon port, qui s’accompagne donc de véritables relations humaines. Bien d’autres formes d’aides, comme celle des campagnes organisées par les clubs-services pour une noble cause, n’entrent pas nécessairement dans les statistiques officielles.

 

Une « plus juste » répartition des dons par la régulation ?

Ce qui a été en débat ces temps-ci, c’est un cas particulier de don, le don aux associations caritatives « reconnues » et les 3 milliards dont on parle concernent 350 associations : environ 100 millions pour le Téléthon, 60 pour le secours catholique, 55 pour les restos du cœur, 47 pour médecins sans frontières, 44 pour la Croix-Rouge, 41 pour la ligue contre le cancer, 35 pour l’Unicef, 32 pour handicap international, 28 pour médecins du monde, etc. La crise n’a pas réduit les dons et ils sont en hausse de 7 à 8% en 2008 et en 2009. 40% des Français donnent régulièrement, d’autres épisodiquement, seuls 30% ne donnent jamais.

La polémique a éclaté, ces dernières semaines, symbolisée par les déclarations de Pierre Bergé, qui plaide pour le Sidaction, contre le Téléthon, qui bénéficierait d’un appui médiatique disproportionné. Il y a un peu de vrai dans cette affaire et les « people » boostent volontiers certaines associations plutôt que d’autres, de même que les grands médias. Mais ce qui nous a inquiété, c’est ce que Pierre Bergé propose, relayé évidemment par Le Monde : mettre fin aux inégalités entre associations bénéficiaires, puisque certaines « parasitent la générosité des Français d’une manière populiste ». Jean-François Riffaud, de la Croix-Rouge précise : « La répartition de la générosité n’est pas juste, certaines causes suscitent peu de compassion ».

La solution est donc simple : faire un « pot commun » dit Pierre Bergé, et Le Monde s’engouffre en posant la question sur toute une page « Faut-il et peut-on réguler le marché du don ? ». Le mot clef est lâché : la régulation. Puisqu’il faut réguler l’économie -sans oublier l’environnement- il faut aussi réguler le don, la gratuité, la générosité.

Il y a d’abord là un contre-sens fondamental : l’échange doit être totalement libre, car régulé il devient immoral (il ne respecte pas la volonté des contractants) ; il en est de même pour le don, qui doit par définition procéder d’une libre volonté unilatérale : on donne si on veut et à qui on veu. Introduire de la contrainte, c’est faire disparaitre la dimension morale du geste : si le don est une forme d’expression de l’amour, qui forcerait à aimer en usant de contrainte ?

 

Les prélèvements obligatoires tuent la gratuité et le don

En outre, il faut aussi respecter entièrement la conscience des gens. Il y a des gens qui ne veulent pas que leur argent serve à financer des choses qu’ils jugent immorales, comme par exemple l’utilisation à des fins thérapeutiques d’embryons humains. Qui a le droit de violer leur conscience en redistribuant l’argent qu’ils avaient donné, pour une autre cause que celle qu’ils avaient librement choisie ? De plus, l’utilisation du mot « juste » par le représentant de la Croix-Rouge nous fait peur : qui détermine qu’une répartition de la générosité est « juste » ? Faut-il donner la même somme à toutes les causes ? Faut-il désigner un groupe d’experts, énarques de préférence, pour déterminer les justes causes et laisser tomber les autres ? Il n’y a qu’une réponse possible ici : la conscience, éclairée si possible, de chacun, c'est-à-dire l’usage de sa liberté responsable.

Enfin, même si l’on peut se réjouir que la crise n’ait pas entrainé un effondrement des dons, ne faut-il pas s’interroger sur leur faiblesse ? Lorsque les dépenses publiques atteignent 53% du PIB, n’y a-t-il pas là une cannibalisation des revenus, qui détruit la solidarité privée ? Les mentalités finissent par se pervertir : puisque l’Etat prélève des impôts pour la solidarité, à quoi bon m’en occuper moi-même ? De toutes façons, il ne me reste plus grand-chose après impôts. C’est l’Etat qui a tué le véritable don et la gratuité. A juste titre, Benoît XVI vient de souligner dans son encyclique l’importance du don, même dans la vie économique ou politique. Il pensait à l’essentiel, qui est le don de soi ; mais il pensait aussi au don financier. Mais notre société étatisée laisse bien peu de place à la gratuité, puisqu’elle nous prend de force ce que nous pourrions librement donner. Ce faisant, elle détruit les fondements moraux de la société, en empêchant les choix libres et responsables.

Jean-Yves Naudet

Le 22 décembre 2009

         
 


 

 

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