KEYNES, L’HOMME DE L’ANNEE


La crise financière aura été l’occasion d’un grand bond en arrière, nous ramenant aux années 1970 : c’est le grand retour de Keynes, de la relance par la demande et de l’interventionnisme étatique. Pour certains, ce serait même la fin du libéralisme, le retour à la régulation et à l’Etat : les anciens marxistes mal reconvertis, les socialistes de gauche et de droite, les écolos plus rouges que verts jubilent. Voilà que notre confrère Les Echos, dans son supplément « Enjeux » de décembre, s’y met à son tour : « Keynes, l’homme de l’année ». Il est clair que Keynes est de retour. Mais c’est une erreur majeure et nous allons la payer, sur-le champ, et longtemps. Il faudrait donc limiter les dégâts dans la mesure du possible.

 

La résurrection de Keynes

Il y a eu une première révolution keynésienne, avec la parution de la Théorie générale en 1936 et les politiques de relance, qui commencent d’ailleurs un peu plus tôt avec le New Deal de Roosevelt. Le keynésianisme a été triomphant dans la pensée économique jusqu’aux années 1960, et dans la politique économique jusqu’à la fin des années 1970. Le premier choc pétrolier (1973) porte un coup fatal au keynésianisme.

La crise qui suit le choc pétrolier donne à penser aux gouvernements. Jusque là, ils étaient convaincus que l’inflation était une garantie de plein emploi, voilà que l’on commence à observer tout le contraire : les pays les plus inflationnistes sont ceux qui connaissent le chômage le plus lourd. On parle de « l’inversion de la courbe de Phillips ».

Tout le monde va désormais porter attention aux économistes opposés à Keynes, qu’il s’agisse des monétaristes (Friedman) ou des autrichiens (Hayek) ou des « économistes de l’offre » (Laffer). Chefs d’états capables de rompre avec les erreurs du passé, Ronald Reagan et Margaret Thatcher vont donner le coup de grâce à Keynes : en 1980 Keynes était mort et bien mort. La crise avait eu des effets salvateurs : vingt ans de croissance vont suivre.

La crise actuelle offre aux hommes politiques l’occasion de prendre leur revanche. Depuis deux ans, les vieilles recettes keynésiennes qui avaient échoué partout et montré leur inefficacité et leur nocivité reviennent en grâce et en force.

Ce grand retour de Keynes peut être symbolisé par le numéro de décembre d’Enjeux Les Echos. La photo de Keynes est en couverture et, en lettres énormes un sous titre : « La fin du libéralisme ? », avec, il est vrai, un point d’interrogation. A l’intérieur, l’éditorial d’Eric Le Boucher, qu’on avait connu mieux inspiré, sous le titre « La revanche de Keynes sur l’ultralibéralisme ».

 

Un « retour en majesté »

Dans un pays où la dépense publique représente 54% du PIB, parler d’ultra-libéralisme, c’est faire de la désinformation. Mais Eric Le Boucher ne manque pas d’arguments.

Il cite Alan Greenspan, qui avouait qu’il avait commis « une erreur intellectuelle » et que « le laisser-faire » (sic) auquel il avait cru pendant quarante ans, la faculté des marchés à se corriger eux-mêmes, à avoir toujours raison, était « une idéologie fausse ». Et Le Boucher de souligner « Le retour en majesté de John Maynard Keynes ». Presqu’en une journée, « l’énormité de la crise le rétablit ». « La demande privée implose, l’Etat doit intervenir ». Les chefs d’Etat se félicitent un an plus tard. « Ca a marché. Grâce à Keynes, une réplique de la grande dépression a été évitée. Il est sans conteste l’homme de l’année ».

Certes, Le Boucher en appelle au débat « entre les bons économistes ». Sous entendu, le débat n’est pas clos. Mais le « dossier spécial » qui suit (35 pages !) ne nous convainc guère : peu ou pas de libéraux dans ce débat largement à sens unique et le seul libéral de service fait surtout l’éloge de… Ricardo. Personne de l’ALEPS ou des nouveaux économistes, bien entendu. Nous épargnerons à nos lecteurs le résumé de cette hagiographie keynésienne.

Le seul point d’accord avec ce dossier, c’est le constat du retour majestueux de Keynes. Encore nous faut-il préciser que le retour à Keynes s’était déjà manifesté dans la classe politique bien avant la crise, et que le keynésianisme était pour beaucoup dans la crise, à commencer par la politique d’« argent facile » d’Alan Greenspan (avec des taux d’intérêt maintenus artificiellement à leur plus bas niveau), par la banalisation des déficits publics, et par la redécouverte des « vertus » de l’Etat au prétexte de lutte contre le terrorisme. La crise des subprimes, c’est Keynes, ce n’est pas l’ultra-libéralisme. Et le « stimulus » d’Obama a soigné le mal par le mal : le déluge monétaire et le gouffre budgétaire.

 

Les folies de la relance keynésienne

La relance budgétaire a eu une ampleur sans précédent : partout ou presque, des hausses de dépenses publiques, au prétexte d’investissements ou plus souvent de dopage de la consommation privée, sous forme de prestations sociales voire de chèques directs. Dans tous les cas, on a atteint des déficits sans précédent, comme plus de 12% aux Etats-Unis (la moitié du budget fédéral est financé à crédit), autant en Angleterre, 141 milliards de déficit en 2009 en France, portant la dette publique à 80% du PIB ; des charges d’intérêt absorbant la quasi-totalité de l’impôt sur le revenu ; et en France le gouvernement croit utile d’y ajouter un emprunt public nouveau. On nage en plein keynésianisme. Jusqu’à quand ?

Après un an de folie, voici quelques timides retours en arrière. La BCE est plus sage que la FED, et même si elle a baissé ses taux d’intérêt, elle met fin aux politiques monétaires « non conventionnelles » et va à nouveau surveiller l’inflation. Quelques pays ont entamé une baisse des dépenses publiques, une diminution du salaire ou du nombre de fonctionnaires. L’Allemagne, depuis que les socialistes ne sont plus au pouvoir, décide de baisser les impôts et de réduire ses dépenses. Bruxelles commence à faire les gros yeux face aux déficits excessifs, après avoir dormi pendant un an et continue ses politiques de dérégulation en ouvrant les services publics à la concurrence.

A l’inverse, la nomination de Michel Barnier comme commissaire européen couvrant aussi la finance ne laisse rien présager de bon. Le président Sarkozy a présenté cette nomination comme une victoire de la France sur l’Angleterre ; en riposte les Anglais ont imposé à Barnier un directeur anglais, peut-être moins enthousiaste pour les projets français de réglementation des marchés.

 

Nous venons de perdre 30 ans de progrès de la science économique

Les folies keynésiennes ont d’ores et déjà un coût. Les déficits budgétaires massifs provoquent des besoins de financement énormes. Comment les combler ? S’ils sont comblés par la monnaie (politiques monétaires « non conventionnelles"), c’est l’inflation assurée pour demain, et une nouvelle vague de chômage pour après demain, car l’inflation désorganise toute l’activité économique, pénalise l’épargne et l’effort et encourage la spéculation. S’ils sont comblés par l’emprunt, l’effet d’éviction joue à plein et la relance est nulle, la diminution des dépenses privées compensant la hausse des dépenses publiques. De plus, il faut assurer le service de la dette, et peu à peu le marché financier se méfie des emprunts d’Etat : le déclassement de l’Etat grec par les agences de notation est un signe avant coureur : la signature des Etats se disqualifie rapidement.

Enfin, n’oublions pas que Keynes négligeait le commerce extérieur, le protectionnisme étant dominant à son époque. Or, nous sommes dans des économies ouvertes et mondialisées. Et relancer a pour effet d’entraîner des importations massives de produits étrangers. L’effet intérieur est nul. Déjà la relance Mitterrand de 1981 avait relancé l’économie allemande. Les relances actuelles vont bénéficier aux pays émergents dynamiques, exportateurs à bas prix.

Tout cela semble avoir été négligé par nos gouvernants. Face à la crise, ils se sont crus obligés de faire quelque chose. De ce point de vue, le keynésianisme est bien la providence de l’Etat providence : l’électeur aime recevoir des choses gratuitement. Il est plus facile de dire « dépensez l’argent qu’on vous donne gratuitement », plutôt que d’expliquer que la richesse se crée par du travail, de l’épargne, de l’esprit d’entreprise, de la liberté responsable.

En réalité, les gouvernants viennent de créer les conditions de déséquilibres durables qui pénaliseront la vraie croissance. Keynes est bien l’homme de l’année, l’année de toutes les erreurs, de l’oubli de la vraie science économique. Il n’a eu et n’aura de succès qu’auprès des hommes politiques. Face à la crise, la meilleure attitude de l’Etat aurait été de se désengager de son dirigisme, de ses dépenses, de ne plus se mêler de la conjoncture et de laisser jouer le marché. Tout au contraire, en ressuscitant Keynes, les politiques viennent de nous faire perdre 30 ans de progrès de la science économique et de nous préparer de sombres années.

Jean-Yves Naudet

Le 15 décembre 2009

         
 


 

 

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