LES DANGERS DE L’AIDE PUBLIQUE AU DEVELOPPEMENT


Il y a longtemps que les économistes ont compris l’importance du commerce international et de la mondialisation dans le développement des peuples, à commencer par les plus pauvres. La semaine dernière, nous le soulignions à propos de l’Asie et de la zone Pacifique en général. Des hommes politiques non libéraux, comme Clinton, l’ont compris en affirmant que « le commerce était la meilleure forme d’aide ». Pourtant, les organisations internationales, ONU en tête, ainsi que beaucoup de responsables politiques au sein du G20 ne cessent d’appeler à l’aide publique au développement, qui serait la seule arme à la fois efficace et morale contre la pauvreté. Voilà qu’un ouvrage récent remet en cause cette thèse actuellement dominante : l’aide publique serait non seulement inutile, mais néfaste.

 

Quand la jet set ruine le tiers-monde

N’ayons pas honte de l’avouer, c’est pour une fois un titre du Monde qui nous a interpelé. Il s’agit des articles, en général excellents, que publie chaque dimanche en dernière page Pierre-Antoine Delhommais, qui tranchent sur le parti-pris antilibéral habituel de ce journal. L’un de ses articles avait un titre étrange « Plus de Moyo, moins de Bono ». Bono, on connait. C’est le chanteur du groupe de rock U2, très engagé dans l’action caritative, la lutte contre le Sida, mais aussi dans l’annulation de la dette du tiers-monde et dans la lutte contre « le commerce inéquitable ». Sûrement beaucoup de sincérité, un côté très people aussi (de Davos aux médias spécialisés) et les plus hautes distinctions, de la Légion d’honneur à l’Ordre de l’empire britannique, Tony Blair précisant qu’il avait reçu cet honneur pour avoir ouvert les yeux du G8 sur « les besoins accrus d’aide au développement en Afrique ».

Toute la question est là. Qu’il faille aider l’Afrique à se développer est évident, mais comment ? C’est là que le journaliste du Monde raconte une anecdote intéressante. Lors d’un Forum de Davos, en 2005, après un discours d’appel au secours à propos du paludisme du Président tanzanien, Sharon Stone se lève et offre un chèque de 10 000 dollars, pour l’achat de moustiquaires. La salle enthousiaste suit son geste et on collecte en un instant un million de dollars, pour acheter les moustiquaires en question. Bravo.

« La suite est moins connue, moins reluisante aussi » ajoute Pierre-Antoine Delhommais. 300 000 moustiquaires ont été distribuées gratuitement. Cela a perturbé gravement le travail des vraies organisations humanitaires présentes sur le terrain ; le marché noir s’est aussitôt développé ; beaucoup ont été gaspillées ; pas mal reconverties en filet de pèche, ce qui n’était pas le but a priori. Mais aussi colère des régions voisines révoltées de ne pas avoir été aidées de la même façon, et surtout ruine des fabricants locaux de moustiquaires, avec un fort chômage en conséquence. Encore s’agissait-il d’aide privée, mais l’aide privée nécessite des compétences, des personnes connaissant le terrain et des liens de communauté à communauté pour comprendre les vrais besoins, comme cela se passe par exemple avec les aides caritatives des églises, liant une paroisse à une autre. Dans ce cas là, des erreurs de ce type sont plus rarement commises, car l’information vraie a circulé, à échelle humaine.

 

C’est l’aide publique qui est le problème

Mais le pire n’est pas là. Tous ces people glissent rapidement de l’aide privée, utile si elle est intelligente et ciblée, à l’aide publique. Et c’est là qu’entre en scène Dambisa Moyo, auteur de « l’aide fatale » (chez J-C Lattès), économiste zambienne. Elle n’aime pas les bonnes âmes qui défendent l’aide publique, affirmant « la pop culture a donné une impulsion considérable à la conception erronée selon laquelle l’aide peut remédier à la pauvreté généralisée ». Et elle ne cache pas sa colère. Le livre a fait d’autant plus de bruit, d’abord aux Etats-Unis, puis ailleurs, qu’il est écrit par une Africaine et une Africaine qui ne songe qu’au bien de l’Afrique. Pour une fois, ce n’est pas une actrice de cinéma ou une rock star qui donne des conseils économiques au monde entier et aux politiques en particulier.

Passons sur le parcours de Mme Moyo, qui, quittant son pays avec une bourse pour les Etats-Unis, travaille à la Banque mondiale, puis va à Harvard et ensuite à Oxford, avant d’être économiste chez Goldman Sachs, responsable de la recherche pour l’Afrique subsaharienne. A priori quelques raisons de tenir un discours crédible… et dérangeant : « L’aide a été et continue d’être un désastre total sur le plan politique, économique et humanitaire ». Elle cite le chiffre de 1 000 milliards de dollars versés à l’Afrique, pour aboutir à un revenu réel par habitant de l’Afrique subsaharienne, rappelle le journaliste du Monde, inférieur à ce qu’il était dans les années 70, 700 millions d’Africains en dessous de 1 dollar par jour et un taux de pauvreté extrême qui explose. Beau succès en vérité de l’aide publique. Même l’alphabétisation a reculé et l’espérance de vie stagne. Quel contraste avec les pays émergents d’Asie, de la Chine à l’Inde. Or, il y a trente ans, le PIB par habitant de plusieurs pays d’Afrique dépassait celui de la Chine. Aujourd’hui, on n’ose même plus comparer.

 

Aide = pauvreté, marché = développement

Bien sûr, certains diront que c’est parce que l’aide publique est insuffisante. D’autres, plus lucides, reconnaîtront qu’elle a été gaspillée. Les détournements, la corruption, l’enrichissement de la classe politique locale se sont généralisés au détriment des vrais destinataires. Pourtant là n’est pas l’essentiel. Le journaliste résume la pensée de l’économiste : « C’est l’aide qui porte en elle le mal qu’elle prétend combattre ». Le jugement de D. Moyo est sans appel : « Des millions de gens en Afrique sont plus pauvres aujourd’hui à cause de l’aide internationale ». Elle cite l’irresponsabilité des gouvernements, l’épargne découragée ; l’inflation; les investisseurs privés étrangers évincés ; les exportations étouffées.

Propose-t-elle une révolution ? D’une certaine façon oui, par rapport au politiquement correct, mais en réalité rien d’autre que ce qu’ont dit tous les grands économistes libéraux, les grands prix Nobel, et ce que nous essayons modestement de dire ici dans la Nouvelle lettre et sur Libres.org. Elle parle du recours aux marchés internationaux des capitaux, comme cela s’est fait en Asie ; du développement des intermédiaires financiers (ces pelés, ces galeux dont vient, paraît-il, tout le mal), allant jusqu’au microcrédit ; mais aussi d’une action radicale de l’Occident pour mettre fin à son protectionnisme agricole et aux subventions à l’agriculture européenne, américaine, japonaise.

On est même obligé de citer en exemple la Chine, qui certes n’agit pas sans arrière pensée, mais investit dans des infrastructures pour obtenir des matières premières : un échange, pas un don. Et d’ajouter : « Que se passerait-il si, l’un après l’autre, chaque pays d’Afrique recevait un coup de téléphone pour l’informer que dans exactement cinq ans les robinets de l’aide seront définitivement fermés ? ». Le pire ? Mais il est déjà là. Dans cette « thérapie de choc », l’Afrique n’aurait rien à perdre et tout à gagner. Voilà ce que résume le journaliste du Monde par cette jolie formule : « plus de Moyo et moins de Bono ».

 

La seule solution « passe par le marché »

On nous pardonnera - et Le Monde aussi, espérons-le (après tout nous en avons dit du bien pour une fois) - les longues citations de cet article. Qu’un quotidien qui a toujours été du coté « des forces de progrès » comme on dit et qui se réjouissait de la « libération » de Phnom-Penh par les amis de Pol Pot laisse passer ce type d’article doit être pris positivement. Le Figaro s’y est mis et a publié une excellente interview de la même Dambisa Moyo. Elle précise sa pensée pour qu’on ne s’y méprenne pas. Elle ne conteste pas l’aide d’urgence (en cas de catastrophe) ni l’aide caritative authentique, ciblée et de petits montants, utile pour de petits projets ; elle vise l’aide d’Etat : « Il n’y a pas un seul pays qui soit sorti de la pauvreté grâce à l’aide publique » dit-elle dans Le Figaro, tandis que la Chine s’est développée sans la moindre aide extérieure publique.

Conclusion, pour elle, la seule solution « passe par le marché ». Et en cessant de songer à une aide permanente. Même le plan Marshall n’a eu qu’un temps. Et elle ajoute cette phrase si cruelle pour nous, mais si vraie : « La France a fait des erreurs. Les pays africains marqués par une présence française figurent d’ailleurs parmi ceux qui affichent les moins bonnes performances », car la classe politique, Chirac en tête, ne jurait que par l’aide publique et critiquait Clinton, qui, lui, parlait libre commerce. Dans la masse actuelle des sottises, les réflexions que nous avons citées apportent un peu d’air pur. Voilà pourquoi D. Moyo sera sûrement très critiquée, et nous avec. Dire la vérité vous donne beaucoup d’ennemis. Mais seule la vérité rend libre.

Jean-Yves Naudet

Le 7 décembre 2009

         
 
  


 

 

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