LE « SPECTRE » DE LA DEFLATION


Par les temps qui courent, les "analystes" font assaut de stupidités et étalage de leur ignorance. Un exemple assez remarquable est donné par l'apparition d'une nouvelle lubie à la mode : le spectre de la déflation rôderait autour de l'économie mondiale.

Un syllogisme implacable soutiendrait cette thèse : en 1929, la crise s'est accompagnée d'un effondrement des prix, entraînant l'activité dans un gouffre sans fond, la crise actuelle est une répétition de 1929, donc les prix vont s'effondrer.

 

Déflation… avec 4,5% d’inflation

 

Voilà Le Monde et Les Echos d’accord. « La crise financière fait resurgir le spectre de la déflation » pour le premier, qui parle de la « menace d’une baisse des prix associée à un recul de l’activité » qui se préciserait. Ajoutant à la une : « Une baisse des prix généralisée et durable affaiblirait encore l’économie mondiale ». Le second titre sur « la menace de déflation » qui « se précise aux Etats-Unis ». Rappelons tout d’abord qu’il est normal que, dans une économie de marché, les prix varient, pour indiquer les raretés et inciter chacun à modifier son comportement. Ce qui est anormal, c’est lorsque la majorité, voire la totalité des prix, évolue dans la même direction ; en hausse (c’est l’inflation), en baisse (c’est la déflation).

La question qui est posée par nos confrères est donc de savoir si nous sommes en déflation. Les prix sont-ils en train de s’effondrer et leur moyenne est-elle en baisse ? L’OCDE publie chaque mois les indices de prix à la consommation, comparables d’un pays à l’autre. Pour les douze derniers mois se terminant, suivant les cas, en septembre ou en octobre 2008, la hausse annuelle des prix pour l’ensemble de l’OCDE est de 4,5%. Il est vrai qu’elle a culminé deux mois plus tôt à 4,8%. On peut donc parler d’un très léger ralentissement de l’inflation. Mais en 2007, la hausse n’était que de 2,5% : il y a donc eu accélération de la hausse entre 2007 et 2008. Il semble simplement qu’une inversion de tendance existe depuis deux mois, mais on reste très en dessus de la hausse de 2007.

 

Est-ce vrai dans tous les pays ?  Pour la moyenne des pays européens, la hausse était de 2,7% en 2007 ; elle a culminé à 4,7% milieu 2008 et elle est « retombée » à 4,5%. Le G7, pour sa part, est passé de 2,2% (2007) à 4,6%, pour retomber à 4,1%. En France, on a respectivement 1,5%, puis 3,6%, puis 2,7%. Quant aux USA, sur lesquels Les Echos exprimaient leur inquiétude, la hausse des prix était de 2,9% en 2007, elle a culminé à 5,6% mi-2008 et elle est retombée à 3,7% en octobre : le recul est sensible, mais parler de déflation quand les prix montent de 3,7% n’est ni raisonnable, ni scientifiquement fondé.

 

Ne pas confondre baisse du prix du pétrole et déflation

 

Ce qui a inquiété Les Echos, c’est le fait qu’en octobre, sur un seul mois, les prix aient diminué de 1% (« plus forte baisse mensuelle  depuis 1947 » !). Mais les variations mensuelles n’ont guère de signification, ce qui compte, c’est la tendance, exprimée par la hausse sur un an. En effet, sur un an, les vraies tendances apparaissent, liées aux vraies causes de l’inflation, comme l’évolution de la masse monétaire. Au contraire sur un mois, certaines évolutions de prix particuliers peuvent faire varier la moyenne : dans ce cas précis, il s’agit évidemment de la hausse, puis de l’effondrement du prix du pétrole. Mais la hausse, même très forte, d’un prix, comme sa chute, peuvent faire varier l’indice, mais ne constituent pas une vraie inflation (ou déflation). D’ailleurs, hors énergie et alimentation, le recul n’est que de 0,1%.

Aucun pays de l’OCDE ne connaît actuellement de baisse annuelle des prix, pas même le Japon, dont les prix baissaient il y a trois ans, mais qui a eu 0,1% de hausse en 2007 et 2,1% en 2008. Pourtant, il n’y a pas que nos confrères qui s’inquiètent. José Manuel Barroso, président de la Commission européenne, a lui-même déclaré : « La menace aujourd’hui, ce n’est pas l’inflation, c’est la déflation ». Certes, on peut s’inquiéter lorsque les prix s’effondrent, ce qui n’est pas le cas aujourd’hui, par exemple lors de politiques monétaires artificiellement restrictives ; c’est ainsi, comme l’a montré Milton Friedman dans son Historie monétaire des Etats-Unis, qu’en 1929, après avoir artificiellement soutenu l’économie par une expansion monétaire sans rapport avec la réalité économique, la Fed a pratiqué une diminution radicale de la masse monétaire, provoquant non seulement la déflation, mais aussi la dépression. Mais ce n’est pas la baisse des prix qui avait provoqué la crise, mais une politique monétaire absurde, du type conjoncturel, d’abord trop expansionniste, puis trop restrictive.

 

Un prétexte pour justifier une relance keynésienne

 

De ce point de vue, où en sommes-nous aujourd’hui ? Le plus simple à vérifier concerne la zone euro, dont la politique monétaire fait l’objet de publications régulières. La définition pertinente de la masse monétaire est une définition large, dite M3. Celle-ci a augmenté en 2007 de 11,5%, en rythme annuel, au troisième trimestre et de 12% au quatrième, ce qui est manifestement excessif, sans rapport avec la hausse possible du PIB ou même avec l’évolution de la demande de monnaie. D’ailleurs, l’objectif de la BCE était seulement de 5% par an de hausse de M3. On en était loin. En 2008, on assiste à un moindre dérapage de M3, 11,2% au premier trimestre, 10% au second, 8,8% pour douze mois se terminant en août, dernière statistique connue. C’est beaucoup plus raisonnable, mais ce n’est pas déflationniste à ce rythme là, cela reste même légèrement inflationniste. Bien entendu, si la politique monétaire devenait semblable à celle de 29, avec une croissance négative de M3, les choses seraient différentes ; mais on n’en n’est pas là pour l’instant et parler de déflation est actuellement absurde.

Alors pourquoi tous ces discours alarmistes ? Notre analyse est qu’il faut donner un semblant de justification scientifique aux politiques de relance keynésiennes qui deviennent le plus petit commun dénominateur, du G20 à la Chine en passant par l’Union européenne en général et la France en particulier. Comment justifier une relance par la demande, dans une situation d’inflation ? En revanche, dire qu’on est en 1929, en pleine déflation, fait penser au New Deal et semble justifier une relance par la demande globale. Or c’est doublement faux : d’une part, nous ne sommes pas en déflation ; d’autre part, même si c’était le cas, la relance keynésienne n’a jamais été la solution, comme l’a montré son échec dans les années 30. Mais les hommes politiques sont prêts à utiliser n’importe quel argument pour justifier le grand retour de l’Etat.

 

Jean Yves Naudet

Le 9 décembre 2008
 

         
 


 

 

Imprimer cette page