EURO "FAIBLE" : A QUOI REVENT LES HOMMES POLITIQUES ?


Belle unanimité dans la classe politique française : il faut en finir avec l’indépendance de la Banque centrale européenne, qui prétend mener une politique conforme à ses statuts et rien d’autre. Au lieu de s’arc-bouter sur la lutte contre l’inflation, la Banque ne devrait-elle pas réaliser les vœux des hommes politiques, qui pensent qu’il y aurait tant de choses à faire avec la monnaie : relancer la croissance et l’emploi ? Il faudrait aussi en finir avec l’euro fort, au lieu de laisser fonctionner le marché des changes. Bref, les hommes politiques français veulent reprendre la monnaie européenne en mains.

 

La classe politique unanime

 

La classe politique française souhaite unanimement changer la politique de la BCE. Et elle se trompe avec la même unanimité. De LE PEN à BOVE, de ROYAL à SARKOZY, de BAYROU à BUFFET ou VILLIERS, tout le monde est d’accord. Sur deux points. Le premier, c’est d’en finir avec l’Euro fort, pour en revenir aux bons vieux changes fixes. C’est ainsi que Dominique de VILLEPIN veut que l’Union européenne se dote « d’un bouclier monétaire » et d’une « véritable stratégie de change ». D’ailleurs, les difficultés d’Airbus sont la « conséquence d’un euro trop fort qui pénalise notre industrie face à la concurrence américaine ».

Le second point, c’est la politique monétaire. Elle est centrée sur la lutte contre l’inflation, ce qui figure dans les statuts de la BCE. Pas question, selon nos hommes politiques. Il faut que la politique monétaire serve à la relance de l’économie, à soutenir la croissance et l’emploi. Nicolas SARKOZY a dénoncé « l’absence de gouvernement économique qui fait de l’euro une monnaie sans boussole et sans objectifs partagés. Il est très curieux que les Européens se soient donné tant de mal à créer une monnaie puissante et qu’ils s’acharnent autant à ne pas s’en servir ». Et Ségolène ROYAL de surenchérir : la politique monétaire européenne vient « casser la croissance ». Vivement le retour au keynésianisme.


 

Sur ces deux points, il est regrettable que Milton FRIEDMAN, qui a tant apporté sur ces deux questions théoriques, ne soit plus là pour ramener, avec humour et fermeté, nos politiciens à la raison. Mais les libéraux n’ont pas oublié les leçons du père du monétarisme.

 

Des changes flottants ou des changes fixes ?

 

Sur le premier point, il faut rappeler que le système monétaire international actuel, adopté sous l’influence de FRIEDMAN, est un système de changes flottants. Cela veut dire que la valeur des monnaies (par exemple de l’euro par rapport au dollar) est fixée librement sur le marché des changes en fonction de l’offre et de la demande, c'est-à-dire suivant les besoins de l’économie pour les activités commerciales ou financières. Dans un tel cadre, parler d’euro trop fort ou trop faible n’a aucun sens : le juste prix, c’est le prix de marché, et ce prix est ce qu’il est, ni trop fort, ni trop faible.

Toute autre solution consiste à manipuler artificiellement le prix, comme à l’époque des changes fixes. Ce sont les gouvernements qui décident alors du prix, et celui-ci est exactement semblable à un prix administré, à un prix fixé par l’Etat, sauf qu’il s’agit du prix de la monnaie par rapport aux autres monnaies. Et tout « faux prix », comme disait Jacques RUEFF, conduit à de fausses décisions, donc à des déséquilibres artificiels.

De plus, comment faire baisser par exemple l’euro pour qu’il atteigne le prix jugé « juste » par nos ministres ? Il faudrait, toujours comme à l’époque des changes fixes, que la Banque centrale européenne, vende des euros (pour le faire baisser) et achète du dollar (pour le faire monter), ce qui signifie créer des euros et donc créer artificiellement de l’inflation. C’est pour cela, entre autres, que des pays comme l’Allemagne ou le Japon avaient renoncé aux changes fixes : pour ne pas sacrifier la stabilité intérieure des prix à une hypothétique stabilité du taux de change. De toutes façons, il y a tellement de mouvements de capitaux que toutes les réserves des banques centrales ne suffiraient pas à faire baisser le taux de change au niveau où le veulent les hommes politiques. Enfin, si nos Airbus se vendent mal, ce n’est pas parce que l’euro est fort, c’est parce que nos entreprises ne sont pas assez compétitives.

 

En finir avec les manipulations monétaires qui financent les déficits publics

 

Nos hommes politiques voudraient aussi changer la donne sur un second point. Les statuts de la BCE lui donnent pour mission prioritaire, sinon exclusive, de lutter contre l’inflation. Pour cela, la BCE mène une politique assez restrictive, centrée certes hélas en partie sur les taux d’intérêt, mais aussi sur une progression modérée de la quantité de monnaie (5 à 6% par an). M .TRICHET vient d’ailleurs de reconnaître que la masse monétaire M3 progressait trop vite ces temps-ci (8,5% par an). C’est par la monnaie qu’on évite ou qu’on créé de l’inflation, parce que, comme le disait FRIEDMAN, « l’inflation est toujours et partout un phénomène monétaire ».

Nos candidats aux présidentielles ne veulent plus de cette politique monétariste, qui a pourtant partout réussi en limitant l’inflation au minimum. Ils veulent que la politique monétaire serve à relancer l’économie, la croissance et l’emploi. Comment ? Evidemment en baissant les taux d’intérêt et en augmentant artificiellement la quantité de monnaie, c'est-à-dire en revenant au keynésianisme, qui a échoué partout dans le monde et qui a empoisonné toute la politique de l’après-guerre, jusqu’à ce que FRIEDMAN et quelques autres arrivent à faire entendre raison aux banques centrales. De plus, une politique monétaire laxiste permet aux gouvernants de financer les dépenses publiques et les déficits qu’elles entraînent. Comment peut-on prétendre avoir à la fois un euro « faible » et un budget à peu près en équilibre (suivant les critères de Maastricht, 3% du PIB de déficit).

Voilà pourquoi il est essentiel que les banques centrales restent totalement indépendantes des hommes politiques (ministres, Commission européenne ou un éventuel « gouvernement économique » (sic) européen). D’ailleurs HAYEK, allant plus loin que FRIEDMAN, voulait faire disparaître les banques centrales trop exposées aux pressions politiques ; il prônait la privatisation de l’émission de monnaie et la concurrence entre banques émettrices. De toutes façons, la politique monétaire doit impérativement échapper aux fantaisies des hommes politiques si l’on veut la neutralité monétaire, condition indispensable au bon fonctionnement d’un marché libre. Dans moins de dix ans les banques centrales publiques auront disparu.


 

 


 

 

Imprimer cette page