« IMPRIVATISABLE » N’EST PAS FRANÇAIS


Il s’agit, vous l’aurez compris de La Poste. « Impossible n’est pas français » : on prête la formule à Napoléon. Par contraste le néologisme « imprivatisable » le serait-il ? C’est en tout cas la question qui se pose après la présentation par Christian Estrosi, ministre de l’industrie, de la loi de non- privatisation de La Poste. Cette loi est en effet tout le contraire de ce que l’on dit. Les médias et les syndicats ont agité le chiffon rouge de la privatisation. Le gouvernement et sa majorité se veulent au contraire rassurants. Dans le débat, on a tout mélangé : concurrence, société anonyme, ouverture du capital, privatisation. Il faut remettre un peu d’ordre dans tout cela. Quand on y voit plus clair, on discerne que la loi semble se rendre aux injonctions de Bruxelles, mais qu’elle est précisément conçue pour éliminer toute privatisation.

 

L’épisode de la votation populaire

Commençons par le commencement, en revenant sur l’épisode ancien, mais significatif, de la votation populaire. La question posée était déjà mensongère : « Le gouvernement veut changer le statut de La Poste pour la privatiser. Etes-vous favorable ou opposé à cette modification ? » Deux millions de citoyens conscientisés ont répondu non à la privatisation, à plus de 90%. Passons sur le scrutin sans isoloir, organisé par les seuls partisans du statut public, sans listes électorales, permettant à certains de voter plus de dix fois. Tout cela n’est qu’une caricature de démocratie, et rappelle joyeusement les démocraties populaires. La réponse est dans la question.

Passons aussi sur une autre « habileté » politique : demander au gouvernement d’organiser un referendum d’initiative populaire. Les auteurs de la requête savent pertinemment que la procédure d’un tel referendum a été prévue dans la constitution récemment modifiée, et qu’une vraie consultation par referendum ne peut avoir lieu en l’espèce, puisque les lois nécessaires à l’application du texte n’ont pas été votées. Les lois organiques elles-mêmes n’ayant pas été votées, une telle requête procède donc d’une démagogie mensongère.

 

L’ouverture à la concurrence est faîte

Venons-en maintenant à l’essentiel, qui concerne d’abord l’ouverture à la concurrence. La tradition française est simple : à service public, monopole public. Il y a bien longtemps que Bruxelles ne l’entend pas de cette oreille. La concurrence favorise toujours les consommateurs, le monopole les pénalise. Il faut donc ouvrir tous les secteurs à la concurrence, même les « services d’intérêt général » comme on dit à Bruxelles. Les directives européennes en ce sens existent depuis de nombreuses années et concernent bien sûr tous nos monopoles publics : gaz, train, électricité, poste, téléphone, transport aérien, etc.

Les Français l’ignorent souvent, mais tous ces secteurs sont d’ores et déjà ouverts à la concurrence. La France a mené des combats d’arrière garde, a demandé des délais, mais c’est désormais chose faite. Pour La Poste, c’est aujourd’hui le cas pour toute lettre de plus de 50 grammes, et début 2011 la concurrence s’étendra à tout le courrier. Les gens n’en mesurent pas l’importance, d’abord parce que les anciens monopoles essaient par tous les moyens de détruire leurs concurrents, ensuite parce que la concurrence postale concerne bien plus souvent les entreprises que les particuliers. On ne va pas chercher un concurrent de La Poste pour une seule lettre ; mais pour 200 000, oui. Ce n’est qu’ensuite que peu à peu le grand public sera concerné, comme il peut l’être déjà pour l’électricité, le gaz, les télécommunications et le transport aérien.

On ne reviendra pas sur ces acquis, et personne ne rétablira les monopoles, sauf à sortir de l’Europe et à nous transformer en bunker. De plus, ce que l’on oublie, parce qu’on l’ignore ou qu’on le cache, c’est que les entreprises privées qui concurrencent l’ancien monopole public obéissent à des règles strictes de service public (obligation de délivrer le courrier au moins 5 jours par semaine et de n’éliminer aucune habitation, même isolée). Il n’y a qu’en France qu’on croit que service public égale monopole public. La concurrence remplit bien mieux ce rôle en obligeant chacun à s’adapter et à faire baisser les prix.

 

La transformation en SA, avec ou non ouverture du capital

Donc ce n’est pas la concurrence qui est en débat au parlement, mais le changement de statut par transformation de La Poste en société anonyme. C’est une obligation légale qui vient d’une directive européenne de 1997, qu’à ce jour 25 pays sur 27 ont adoptée Cela doit être fait avant le 1er janvier 2010 : nous n’avons que trop tardé aux yeux de Bruxelles. La concurrence doit se jouer à armes égales, pas avec des statuts privilégiés. Les manifestations et les protestations n’y changeront rien : la France doit respecter les textes signés.

Est également traitée au parlement la question de l’ouverture du capital à d’autres capitaux publics. Dans un premier temps, l’Etat sera seul actionnaire, comment pourra-t-il financer la modernisation de La Poste dans l’état actuel des finances publiques ? L’idée a donc été d’appeler en renfort des institutions publiques comme la Caisse des Dépôts et Consignations. C’est bien sur ce point que nos gouvernants sont rassurants : on reste entre gens du public, pas question d’ouvrir la porte aux capitaux et actionnaires privés. Peut-on parler de privatisation, quand 100% du capital seront détenus par le secteur public ?

La frontière du privé n’est donc pas franchie, et c’est bien dommage pour les usagers, contrairement à ce que proclame la propagande des ennemis de la privatisation.

S’il y a des gens qui devraient manifester, ce ne devrait être ni des postiers ni des syndicalistes, mais des usagers, et tous les gens qui croient aux vertus du libre choix des consommateurs et à la responsabilité sociale des entreprises privées concurrentes.

 

Demain la privatisation

Que se passerait-il si demain de vraies réformes libérales étaient mises en place ? L’impact serait double : sur la modernisation de La Poste, et sur la qualité des services rendus. 

L’ouverture du capital au secteur privé est seule capable d’apporter suffisamment d’argent et de dynamiser La Poste. Ces capitaux privés peuvent être minoritaires ou majoritaires, en laissant une minorité de blocage à l’Etat, ceci pour rassurer les étatistes inconditionnels. Ce que nous pouvons affirmer, c’est que sans argent privé, La Poste est condamnée à disparaître, faute d’avoir fait en temps voulu les investissements nécessaires à sa compétitivité.

Mais il faut se défaire de l’idée qu’une société privée, partiellement ou totalement, ne serait pas capable de transporter du courrier. C’est pourtant ce qui se fait en France même, pour le courrier de colis et de lettres de plus de 50 grammes. C’est aussi ce qui se fait dans de nombreux pays étrangers. En Suède, des points postes sont créés dans des commerces de proximité. Leur nombre est passé depuis de 1 900 à 4 200 ! Pas tout à fait le désert. Et surtout cela donne aux magasins ruraux un surcroît d’activité et de revenus, qui leur permet de ne pas fermer : c’est la privatisation qui revitalise les campagnes. Quant aux heures d’ouverture, elles sont souvent de 8 heures du matin à 7 heures du soir. Le voilà, le vrai service public ou d’intérêt général.

Par contraste, c’est en France, avec La Poste actuelle, que le secteur rural est menacé : des postes publiques ouvrent parfois deux heures par jour, des délais de livraison non respectés des erreurs d’acheminement et des grèves qui viennent couronner le tout.

Pourquoi alors une telle hostilité, de l’extrême-gauche, comme du gouvernement actuel ? Il y a les blocages idéologiques, les préjugés antilibéraux, le colbertisme avec la confiance aveugle dans l’Etat qui nous protège dans tous les domaines. Mais il y a surtout les privilèges à défendre. Le personnel de La Poste comprend plus de 50% de fonctionnaires actuellement. Avec la privatisation, cela ne peut que changer et ce sont les nouveaux employés qui auront un statut de droit commun ; les autres partiront peu à peu en retraite, ce qui diminuera progressivement le nombre de fonctionnaires.

De toutes façons, le secteur de La Poste est très menacé par les nouvelles technologies : de plus en plus de courriels, de moins en moins de courrier La Poste française évoluera ou disparaîtra sous la pression des postes étrangères privées. La votation populaire sur La Poste, c’est la tyrannie du statu quo dans toute sa splendeur, c’est le maintien des avantages acquis au détriment des clients. Il paraît que la privatisation ferait de la peine à M. Besancenot. C’est très bon signe. Dommage que le gouvernement s’aligne sur lui en déclarant La Poste « imprivatisable ».

Jean-Yves Naudet

Le 17 novembre 2009

         
 
  


 

 

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