JEUX DE DUPES A BERLIN


Nous avions attiré votre attention, dans un article de conjoncture du 2 septembre, sur le paradoxe de la situation allemande : une économie qui se redresse mais un redressement qui sera entièrement compromis par la hausse des impôts en janvier (« Allemagne : le gouvernement compromet la reprise »). Presque trois mois plus tard, notre analyse se confirme : le redressement est net, et pourtant toutes les décisions politiques vont conduire à une récession. On amuse la galerie avec de vraies fausses baisses d’impôts et on accroît d’autant les autres impôts et les dépenses publiques. 

Le retour de la cagnotte fiscale

Commençons par les bonnes nouvelles. Le redressement économique allemand se poursuit au cours de l’automne. En particulier, le chômage a fortement reculé en octobre, avec 153 000 chômeurs de moins en un mois : le taux de chômage repasse sous la barre de 10%, à 9,8% de la population active, son plus bas niveau depuis quatre ans. Selon les données d’Eurostat, qui sont un peu différentes, mais permettent des comparaisons européennes, le taux de chômage serait même tombé à 8,7% en Allemagne, contre 8,9% en France.

Deuxième bonne nouvelle, le retour de la « cagnotte fiscale ». C’est un terme ambigu, que l’on a entendu en France, il y a quelques années : il ne s’agit pas, comme le croit l’opinion publique, d’un excédent budgétaire, mais d’une différence entre les recettes prévues en début d’année et les recettes réalisées : il y a cagnotte parce que l’activité économique est supérieure aux prévisions, ce qui fait qu’à taux d’impôt donné, les recettes fiscales augmentent. La cagnotte devrait être, selon les dernières estimations, de 19,4 milliards cette année et de 20,1 milliards l’an prochain, soit près de 40 milliards en tout.

La question que posent tous les hommes politiques est toujours la même : que faire de la cagnotte ? C’est une mauvaise question, puisque la cagnotte signifie seulement une réduction du déficit, donc moins d’emprunts et moins de dette publique, ce qui permet par exemple de mieux respecter les critères européens. A priori, ce ne sont pas des sommes à dépenser, mais simplement la traduction d‘un moindre déficit, à dépenses constantes bien sûr. 

De nouvelles dépenses

Et voilà la première erreur de la coalition CDU-SPD dans ce domaine : certes, le déficit budgétaire devrait diminuer de 8 milliards cette année et de 2 milliards l’an prochain. Mais on est loin des 40 milliards attendus. Que deviendra le reste ? Il sera dépensé. Une partie sera injectée dans le système de soins, pour « la prise en charge gratuite des enfants par les caisses publiques ». Une autre partie servira à « augmenter les subventions de l’Etat fédéral aux communes pour le financement de l’aide au logement en faveur des chômeurs » (4,3 milliards). Autrement dit, au lieu de réduire le déficit et la dette, on accroît les dépenses publiques, ce qui signifiera plus de dettes demain et plus d’impôts après-demain.

Autre grande décision qui aurait pu se révéler très positive : à grands renforts de publicité, la coalition « s’accorde pour alléger la pression sur les entreprises » selon Le Figaro, « allège la pression fiscale sur les entreprises » selon Le Monde. Il faut y regarder de plus près. Côté positif, la taxe professionnelle sur les entreprises de capitaux (l’équivalent de nos SA ou SARL) passera de 38,65% à 29,83% : au lieu d’être en tête, l’Allemagne sera dans la moyenne européenne. Cela devrait représenter une baisse d’impôts sur les entreprises de 29 milliards d’euros. Bravo.

Mais il y a le revers de la médaille et c’est là la seconde erreur majeure de la coalition en matière fiscale. L’assiette de l’imposition est étendue. Une imposition partielle des intérêts qu’une entreprise paie à une de ses filiales est mise en place. Un système complexe est créé pour la taxation des entreprises privées dont les propriétaires sont soumis à l’impôt sur le revenu. L’amortissement dégressif est transformé en amortissement linéaire, moins favorable aux entreprises. Bref, un système d’une complexité extraordinaire est mis en place ; une usine à gaz dont le seul résultat concret -et officiel- est d’accroître les prélèvements sur les entreprises de 24 milliards. 

Un « tour de passe-passe »

Résultat : un véritable jeu de dupes, (un « tour de passe-passe » dit Le Figaro) où l’on annonce une baisse des taux entraînant 29 milliards d’impôts en moins et où les changements techniques de la base fiscale entraînent 24 milliards d’impôts en plus. Résultat : la baisse sera de 5 milliards en tout, soit rien du tout. L’opposition libérale, certes bien minoritaire compte tenu de la grande coalition, et les milieux économiques dénoncent « un résultat insatisfaisant ». C’est le moins qu’on puisse dire. Deux instituts annoncent déjà une baisse des investissements, en particulier à cause de la taxation des intérêts. Et la CDU a beau dire qu’elle aurait souhaité beaucoup plus, c’est une nouvelle fois l’aile gauche du SPD qui l’aura emporté, refusant tout « cadeau » aux entreprises : on connaît la chanson.

 Mais c’est surtout une mauvaise action, car l’opinion, qui ne rentrera pas dans le détail technique complexe, croira que la pression fiscale a été fortement allégée sur les entreprises. C’est là la troisième erreur majeure en matière fiscale : la coalition ne veut en aucun cas revenir sur sa décision dramatique de hausse de la TVA de 16 % à 19% (3 points, c’est énorme) au 1er janvier 2007. Cette fois, ce sont les ménages qui seront frappés, avec en plus, l’idée -fausse- que l’on a fait des « cadeaux fiscaux » aux entreprises et que seuls les ménages paient la facture.

Il y avait un début de reprise en Allemagne, à l’origine de la cagnotte fiscale. Cette cagnotte sera en partie gaspillée. On aurait pu baisser sensiblement les impôts sur les entreprises : par un tour de passe-passe, cette baisse n’aura pas lieu. Enfin, il aurait fallu renoncer à la hausse de la TVA, dont tous les experts, sans exception, expliquent qu’elle va provoquer une récession et briser net la reprise. Nous avions mis quelques espoirs dans la victoire d’Angéla MERKEL. Avec la grande coalition, nous ne pouvons que confirmer notre analyse : la politique suivie est encore pire que si le SPD - ou a fortiori la CDU - étaient seuls : chaque parti, par démagogie et surenchère politique, propose ce qu’il a de pire dans son programme.

Le 21 novembre 2006
 

 


 

 

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