FAILLITES : LA FRANCE QUI TOMBE


« La France qui tombe » : ce titre de l’ouvrage de Nicolas Baverez, remarquable par sa lucidité et sa profondeur, inspire cette rubrique. Car la chute de la France a une dimension économique. Nous venons de battre un nouveau record européen, celui des faillites d’entreprises. Non seulement elles progressent d’une année sur l’autre, mais encore elles sont plus élevées que partout ailleurs. Comment ralentir la chute ? Les pouvoirs publics veulent répondre par une réforme, sans doute nécessaire, de la législation sur les faillites. Mais ne faudrait-il pas aussi se pencher sur les problèmes de fond qui expliquent cette fragilité du tissu productif français ?

 

45 800 faillites en 2003

 

Notre confrère La Tribune vient de publier en exclusivité une enquête fort intéressante sur les faillites d’entreprise en Europe. Celle-ci a été réalisée par le deuxième groupe mondial d’assurance crédit Gerling NCM. Que disent ces statistiques ? Elles donnent les résultats des faillites pour 2001 et 2002 et les prévisions pour 2003.

Voici pour la France : 42 036 faillites d’entreprises en 2001, 42 897 en 2002 et la prévision pour 2003 est de 45 800. La hausse se poursuit inexorablement et elle est de près de 7% cette année. Cette enquête confirme celle de Euler Hermes Sfac, qui annonçait pour la fin septembre, soit en neuf mois, autant de faillites que pour l’ensemble de l’année 1999.

La comparaison avec les autres pays d’Europe est édifiante. Certes, il est normal que nous ayons beaucoup plus de faillites que la Belgique (7 650) ou les Pays-Bas (4 500), étant donné la différence d’importance économique. Mais comment se fait-il que l’on observe au Royaume-Uni seulement 15 200 faillites, soit trois fois moins qu’en France, alors que la population est la même et l’importance économique très comparable. De même, en Italie, pays également proche de nous selon la plupart des critères démographiques ou économiques, il n’y aurait en 2003 que 16 000 faillites, à comparer aux 45 800 de la France.

Le seul pays qui se rapproche de nous quant au nombre de faillites est l’Allemagne, avec en 2003 une prévision de 40 500 faillites. Mais c’est tout de même plus de 10% de moins qu’en France, avec un pays plus peuplé, plus important que nous par la production et plombé par l’héritage communiste. Cette comparaison avec l’homme malade de l’Europe n’est pas très rassurante pour nous : faire un peu plus mal que l’Allemagne n’est pas une très grande consolation.

 

Réforme de la loi sur les faillites

 

Cette publication intervient au moment où le gouvernement envisage une réforme de la loi sur les faillites, qui est mise au point par le garde des sceaux, Dominique PERBEN. Il en espère un plus faible nombre de faillites. Nous sommes d’accord pour dire que la loi française est mal faite et qu’il faut la réformer, mais ce n’est pas en changeant la loi qu’on va supprimer les faillites.

Il est vrai que la loi prévoit que le chef d’entreprise doit attendre la cessation de paiement pour se placer en redressement judiciaire ; comme sa démarche est tardive, cela le conduit dans 95% des cas à la liquidation judiciaire, en particulier dans les petites entreprises. Le projet de loi PERBEN s’inspire de la législation américaine et notamment du fameux chapitre 11 de la loi fédérale sur les faillites : il devrait être possible d’intervenir dès que l’on constate une insolvabilité avérée ou probable en face d’échéances immédiates, mais aussi d’échéances éloignées dans le temps.

La loi PERBEN s’en inspire en créant le redressement judiciaire anticipé. Il sera possible d’y avoir recours sans être en cessation de paiement et de suspendre le remboursement des dettes tout en ouvrant une période d’observation. Tout n’est pas forcément bon dans ce projet et si les milieux patronaux lui ont réservé un accueil plutôt favorable, on observe d’importantes réserves de la part des banquiers, qui souhaitent aller plus loin dans l’association des créanciers en phase de règlement amiable.

Mais là ne nous semble pas l’essentiel : s’il faut améliorer la loi, ce n’est pas elle qui va régler le problème français. Certes, il faut bien préciser qu’il est normal que des entreprises disparaissent en permanence, de même qu’il est normal que des entreprises nouvelles apparaissent en permanence : les entreprises naissent et meurent comme n’importe quel être vivant.

 

Nos entreprises souffrent d’un trop d’Etat

 

Dans une économie de marché libre, les entreprises assurent leur prospérité et leur pérennité par la qualité des services rendus à la clientèle. Des entreprises mal gérées, incapables de s’adapter ou de résister à la concurrence, produisant des produits dont le consommateur ne veut plus ou dont ils ne veulent plus à ce prix là gaspillent inutilement des facteurs de production : il est normal qu’elles disparaissent, faute de pouvoir s’adapter, et qu’elles remettent en jeu les facteurs de production, qui trouveront à mieux s’employer ailleurs. Il ne faut donc pas imaginer une économie figée, statique, avec des entreprises éternelles, mais une économie qui vit et bouge : ce qui compte, c’est que le mouvement soit positif et que les créations nouvelles, en particulier en termes d’emplois, dépassent les destructions.

La France est loin du compte : il y a destruction sans création. Pourquoi ? L’enquête de Gerling NCM apporte quelques éléments de réponse. Il est sûr que la mauvaise conjoncture économique (0,2% de croissance) n’arrange pas les choses ; mais les faillites montrent des fragilités plus profondes. « De nombreuses sociétés, incapables de réduire suffisamment leurs coûts, ont été acculées à la faillite ». Pourquoi n’ont-elles pas pu restaurer leurs marges bénéficiaires et leur compétitivité ?

Les raisons sont nombreuses : les charges sociales atteignent un niveau paralysant : faut-il rappeler qu’elles représentent près de 80% du salaire net en France contre 20% en Angleterre ? Le niveau des salaires, pour les travailleurs non qualifiés et les premiers emplois, sont trop élevés, en raison du SMIC. Les syndicats qui paralysent la vie économique menacent eux-mêmes la santé de nos entreprises. Les impôts qui pèsent sur elles les empêchent de dégager des marges suffisantes. Brefs nos entreprises, comme toute notre économie, souffrent d’un trop d’Etat. Si nous avons le record des faillites, c’est parce que nous détenons le record du poids de l’Etat dans l’économie.

 

 


 

 

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