QUE FAIRE DES BANQUES CENTRALES ?


La pression des gouvernements européens vis-à-vis de la BCE, pour qu’elle participe à la relance, l’utilisation de la FED dans la politique américaine, y compris pour financer le budget, les manipulations des taux de change, notamment par la Chine, tout cela pose le problème du rôle des banques centrales. A quoi doivent-elles servir et quel objectif doivent-elles poursuivre ? Doivent-elles être indépendantes du gouvernement ? Faut-il envisager leur disparition, au profit de la concurrence monétaire ? Autant de questions fondamentales.

 

La BCE est théoriquement indépendante

Le premier phénomène, c’est la question de la Banque centrale européenne (BCE). Construite sur le modèle allemand de la Bundesbank, garantie par les traités européens de la manière la plus stricte, elle a une mission clairement définie : s’occuper de la lutte contre l’inflation. Et pour cela elle est totalement indépendante de tout pouvoir politique : gouvernements nationaux, commission européenne, parlement européen.

Qu’elle se serve de cette autonomie d’une manière parfois discutable est une autre question : 1°elle préfère contrôler les taux plutôt que la masse monétaire, tout en gardant quand même un œil sur celle-ci ;

2° elle se fixe un objectif d’inflation de 2% au lieu de zéro ;

3°elle a fini par suivre le mouvement général consistant à relancer l’économie en baissant les taux d’intérêt, mais elle a moins baissé que les autres.

Tout compte fait, la BCE a globalement rempli son contrat, elle a participé à la stabilisation des prix en Europe. Depuis qu’elle existe, l’inflation a été sous contrôle.

Cela ne plaît pas aux yeux du gouvernement français, mais aussi de plusieurs de ses homologues. Les ministres de l’économie et des finances de la zone euro ne cessent de faire des appels du pied au gouverneur de la BCE, Jean-Claude Trichet, pour qu’il participe plus activement au grand jeu de la relance. Même Jean-Claude Juncker, président de l’Eurogroupe, a déclaré : « Je respecte l’indépendance de la Banque centrale, mais au sujet de la sortie de crise, il faut avoir un regard large ». En clair, créons de la monnaie et  abaissons encore les taux d’intérêt pour relancer l’économie. Keynes n’est pas mort.

Ces pressions restent très feutrées, on suggère simplement une « coopération » ou une « concertation » entre politique monétaire et budgétaire. Certes, ajoute Junker, la politique monétaire est indépendante « mais nous devons rester en contact ». Cela veut dire que la politique monétaire doit participer à l’effort de relance, voire même envisager des politiques monétaires « non conventionnelles », c'est-à-dire de financement monétaire des déficits publics. On pourrait imaginer, dit-on encore, « un mécanisme temporaire de consultation ». Mais M. Trichet s’en tient aux textes : en vertu du traité de Maastricht, « il ne peut y avoir de coordination ex ante » car « la seule aiguille dans le compas de la BCE » doit rester la lutte contre l’inflation. Bien entendu ce respect des principes fondateurs de la BCE s’accompagne sans doute d’un certain scepticisme sur l’efficacité des politiques budgétaires laxistes.

 

La FED pratique des politiques « non conventionnelles »

Dans certains autres pays, comme les Etats-Unis, les banques centrales n’ont pas la même indépendance vis-à-vis des gouvernements et elles sont plus ou moins, comme le disait Napoléon « dans la main du gouvernement ». L’exemple de la Fed le prouve bien : la politique monétaire n’est alors qu’un élément de la politique d’ensemble du gouvernement. La maison Blanche veut-elle un plan de relance ? Elle va jouer sur le budget (plus de dépenses publiques, plus de déficits), mais aussi sur la Fed, qui va baisser ses taux d’intérêt et créer massivement de la monnaie. C’est d’ailleurs ce qu’avait fait la Fed dès les années 2000, en pratiquant des taux artificiellement bas, qui ont conduit tout droit à la crise des subprimes.

Mais puisque le gouvernement peut donner ses ordres à la banque centrale, pourquoi ne pas lui demander non seulement d’accompagner la politique budgétaire par des taux d’intérêt faibles, mais carrément de financer directement le déficit budgétaire, comme on le faisait du temps où l’on faisait « tourner la planche à billets ». Avantage : il est inutile de lancer des emprunts pour demander aux épargnants de financer le déficit, puisque c’est la création de monnaie qui offre sur un plateau au gouvernement les moyens de combler ses trous. De plus, l’inflation qui accompagnera nécessairement tout accroissement inconsidéré de la masse monétaire va alléger le remboursement de la dette, qui se fera en monnaie dévaluée. Les consommateurs, les épargnants et les titulaires de revenus fixes sont évidemment spoliés par cette technique : l’inflation est un impôt sur les avoirs et les droits en monnaie. Cet « impôt d’inflation » (Friedman) est une pure et simple spoliation de tous ceux qui détiennent de la monnaie officielle, ou dont les revenus dépendent de la valeur de cette monnaie.

                                   

La manipulation des taux de change

Il y a une troisième façon d’utiliser les banques centrales, qui n’est d’ailleurs pas incompatible avec l’une ou l’autre des deux autres, c’est de s’en servir pour contrôler les taux de change. C’était le cas avec les changes fixes, mais c’est un peu passé de mode depuis les années 70, car la banque centrale devait, pour maintenir la parité, acheter ou vendre des devises, pratiquant ainsi de faux prix des monnaies. On est passé aux changes flottants, suivant la suggestion de M. Friedman : on laisse le marché fonctionner et déterminer le prix de la monnaie comme celui de n’importe quelle marchandise, suivant l’offre et la demande. La réalité est plus subtile, car certains pays comme la Chine interviennent pour empêcher artificiellement leur monnaie, le Yuan, de monter, afin de stimuler artificiellement leurs exportations. Les Américains n’hésitent pas à pousser à la chute du dollar pour redresser leur balance extérieure. La manipulation, via la banque centrale, du taux de change devient aussi une arme de politique économique, notamment pour modifier les courants commerciaux.

Que faudrait-il faire ? Si banque centrale il y a, la réponse est claire : sur le plan externe, laisser totalement librement flotter les monnaies, pour avoir un vrai prix. Sur le plan interne, rendre les banques centrales indépendantes des gouvernements, pour ne pas laisser le pot de miel à la garde de l’ours, et les obliger, conformément à leur rôle théorique, à pratiquer des politiques de lutte contre l’inflation, en contrôlant la création de monnaie. Il ne faut pas leur demander de se mêler de la croissance, elles n’y ont aucune efficacité. Tout ce qu’on leur demande c’est d’offrir en permanence un cadre monétaire stabilisant.

 

Et si l’on remplaçait le monopole par la concurrence ?

Mais, à la suite de Hayek (1976), on peut envisager aujourd’hui une hypothèse plus radicale, celle de la disparition des banques centrales et de leur remplacement par une concurrence entre banques privées émettant de la monnaie sous leur seule responsabilité. Il appartiendrait à chaque banque de créer un espace de confiance dans sa monnaie : des expériences de « banque libre » se sont déroulées avec succès plusieurs fois dans l’histoire.

Cette idée, un peu académique et peu connue du grand public et de la classe politique, ressurgit aux Etats-Unis face aux dérives actuelles de la politique monétaire. C’est un thème que défend depuis longtemps Ron Paul, représentant républicain. Voici que Le Monde (oui, Le Monde, et sur toute la largeur de sa dernière page « Haro sur la Fed »), nous explique que Ron Paul n’est plus seul et fait des adeptes. Il souhaite un étalon-or, ou argent, ou diamant ou « tout ce qu’on voudra sauf une monnaie sous la coupe d’une institution non représentative qui peut faire tourner la planche à billets comme bon lui semble ».

Si ces thèses reviennent à la mode, c’est en raison des erreurs de la Fed, à l‘origine de la crise et qui prétend maintenant soigner l’économie américaine qui s’est « shootée » à la drogue monétaire en lui administrant une dose supplémentaire. Le vieux projet « audit the Fed », qui faisait sourire, est pris désormais au sérieux : plus de la moitié des représentants l’ont désormais signé et demandent au moins un débat. Ce n’est qu’un exemple et le projet de Ron Paul peut être discuté. Mais le thème n’est plus tabou. Les banques centrales actuelles ne sont pas la seule solution et leur pouvoir infini de création de monnaie est trop tentant pour les gouvernements. Il ne faut pas demander au chat de garder la tasse de lait. La concurrence existe pour la plupart des produits ; pourquoi pas pour la monnaie ? Il a été démontré par les disciples d’Hayek que la macro-régulation de la monnaie par les banques centrales est moins performante que la micro-régulation par des banques privées, concurrentes et responsables.  

Jean-Yves Naudet

Le 20 octobre 2009

         
 
  


 

 

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