VIVE L’INFLATION ?


Une nouvelle fois, c’est Le Monde qui donne le ton, en attendant que les autres médias, puis la classe politique prennent le relais et passent à l’application. Pendant des mois, on nous a expliqué que le grand danger qui nous menaçait, c’était la déflation, d’où la nécessité absolue des plans de relance keynésiens par la demande. Cela a été fait. Il faut donc passer à l’étape suivante, conséquence nécessaire : l’inflation, en démontrant son utilité pour sortir de la crise. D’où ce titre à la une du Monde de l’économie, même s’il est accompagné d’un point d’interrogation : « Vive l’inflation ? ». Cela permettrait surtout d’alléger le poids de la dette publique. C’est une forme de vol comme une autre ; on nous permettra de douter de sa moralité, au moment où chacun n’a plus que le mot éthique à la bouche.

 

Une quasi-stabilité des prix

Où en est-on du point de vue de l’évolution des prix ? Le dernier communiqué de l’OCDE fait état d’un léger recul des prix à la consommation en un an, pour l’ensemble des pays membres, de 0,6%. Ce recul est plus accentué pour le G7, avec – 1,4%. En France, il est de 0,7%, de même que pour l’ensemble de la zone euro. La situation est cependant assez contrastée, et près de la moitié des pays de l’OCDE connaissent une (légère) hausse des prix. Ce sont surtout les grands pays comme les Etats-Unis et le Japon qui entrainent la moyenne vers le bas. Il faut manquer singulièrement de nuances pour parler de déflation.

C’est d‘autant plus vrai que ce qui a entrainé la moyenne des prix vers le bas, c’est l’énergie, dont le prix, après avoir explosé, est reparti en 2008 en sens inverse, avec une chute de plus de 18%. Hors énergie et alimentation, pratiquement partout les prix sont en hausse et l’inflation est positive : +1,6% pour l‘ensemble de l’OCDE, +1,3% dans la zone euro ; aux Etats-Unis on est à + 1,5%, en France à + 2,0%. Nous faire peur avec la déflation est pour le moins déplacé. Disons que les prix sont en gros à peu près stables, tirés un peu vers le bas par la chute du pétrole (qui est d’ailleurs depuis reparti en sens inverse, poursuivant son mouvement de yoyo, ce qui fera remonter la moyenne).

 

Créer de l’inflation pour alléger la dette publique

Nous ne sommes donc pas en déflation, comme dans les années 30 où les prix avaient chuté de 50%. Nous n’avons donc pas à nous défendre contre la déflation et voilà donc qu’est révélé un mensonge de plus, qui avait servi à justifier la relance par la demande. Mais ne faut-il pas souhaiter un retour de l’inflation ? L’argument du Monde ne manque pas de cynisme : les Etats sont surendettés, et incapables de payer la facture, donc la façon la plus simple de l’alléger est de créer de l’inflation pour rembourser les épargnants en monnaie de singe. Titre de notre confrère : « Pour des Etats et des économies surendettées, la hausse des prix pourrait être un moindre mal afin d’alléger la facture de la crise ».

Voilà donc des Etats qui ont multiplié les dépenses dans des proportions hallucinantes, sans un sou pour les financer, donc qui ont recouru au déficit et à la dette publique, et qui vont chercher à s’en sortir en faisant payer la facture à l’épargnant. Soyons honnêtes : l’invention ne vient pas du Monde, elle est vieille comme la création monétaire publique (Philippe le Bel et les rois « faux monnayeurs ») et certains régimes (chez nous la quatrième République) ont excellé dans cette politique. Certains politiciens, dont Jacques Delors,  ont récemment ressorti cette excellente idée. Il l’avait mise en pratique entre 1981 et 1983 en procédant à trois dévaluations successives du Franc. Il a donc une expérience et une expertise en la matière. Dire que cet homme qui a accepté les politiques les plus ultra-socialistes (les nationalisations totales des banques et du tiers de l’industrie en 1981) passe aux yeux de beaucoup de gens pour un sage modéré demeure un mystère.

 

L’inflation, un impôt non voté

Le Monde se fait plus précis : quand la reprise reviendra on se retrouvera avec des dettes publiques explosives et des hausses d’impôts insupportables, tandis que les dépenses sociales, à commencer par les retraites, continueront leur course folle. Si rien n’est fait, cela n’est pas faux. Solution : « Abandonnée dans les années 1980, une recette pourrait alors revenir au goût du jour, l’inflation. La hausse des prix accroît les revenus des entreprises et de l’Etat (…) alors que la charge de la dette reste constante. Par l’inflation, les détenteurs de créances paieraient à leur tour leur écot à la crise, après les contribuables, les salariés ou les actionnaires ». Et de citer à l’appui de la thèse l’opinion de quelques personnalités du monde financier, dont une « experte bancaire », chef économiste dans une grande banque, qui considèrerait le retour de l’inflation comme une « bonne nouvelle » (qu’on ne s’étonne pas de la situation des banques françaises !).

Aux yeux de la plupart des économistes, à la suite de Friedman, l’inflation est un impôt, il frappe les détenteurs de monnaie (dont bien sûr les épargnants),  les créanciers et les titulaires de revenus fixes. Comme tout impôt, c’est une atteinte au droit de propriété ; mais c’est en outre un impôt aveugle et injuste, qui n’a été voté par quiconque, par aucune autorité légitime, par aucun parlement (dont la mission originelle a été de contrôler l’impôt).  Il faut appeler les choses par leur nom : créer de l’inflation pour alléger le poids de la dette, c’est un vol. Il est vrai qu’il s’agit du vol des épargnants, donc sans doute d’affreux capitalistes qui ont dû économiser toute leur vie pour leurs vieux jours ou pour leurs enfants : autant que l’Etat profite du magot, compte tenu du montant « si modique » des droits de successions.

Et puis cela permet de redistribuer les fortunes d’une génération à l’autre et même sans attendre la fin d’une génération, de leur vivant, mettant fin à la reproduction sociale chère à Bourdieu. De toute façon, on sait depuis Keynes que l’épargne est une mauvaise action, contraire à la bonne santé de l’économie ; ces épargnants là, s’ils avaient été de bons citoyens, auraient tout dépensé pour relancer l’économie, comme Keynes incitait les ménagères anglaises à le faire à la radio de Londres. L’inflation va réparer toutes ces erreurs et permettre à l’Etat de rembourser ses dettes à bon compte.

 

« Acceptez l’ordre monétaire ou acceptez l’esclavage »

Le Monde est un journal sérieux. Il cite donc des chiffres précis, qui impressionneront le lecteur moyen. Exemple : « 4% d’inflation annuelle sur quinze ans ferait refluer la dette de 75 points de PIB en France, de 120 points aux Etats-Unis et de 140 points au Japon ». Qui oserait répondre à cela que ce merveilleux recul sera entièrement payé par les épargnants, une nouvelle fois spoliés ? Peu importe : c’est l’intérêt général, c’est pour le bien du pays. De plus la crise n’a-t-elle pas été provoquée par ces gens qui manipulent de l’argent venant d’on ne sait où ? Autant leur faire payer la facture. La justice sociale y trouve donc son compte.

Les hommes politiques y trouveront aussi leur compte. En  apparence, ils n’y sont pour rien, et l’impôt d’inflation les dispensera de créer plus d’impôts « officiels ». Ils auront la sympathie de ceux qui ont des revenus indexés sur les prix, comme les smicards, tandis que les salariés plus qualifiés ou les cadres vont y perdre : vive l’égalitarisme !  Enfin, et non le moindre,  qu’on se souvienne des trente glorieuses, dit notre « experte bancaire »: n’étaient-elles pas accompagnées d’un peu d’inflation ? Pour conclure la dame en rajoute une couche : la crise va provoquer un recul de la mondialisation et un retour de l’Etat ; dans ces conditions il faudra soutenir la croissance par des investissements publics, financés à bon compte par l’inflation

Maintenant, Il ne reste donc plus qu’à créer de l’inflation. C’est déjà commencé avec les banques centrales américaines ou anglaises qui financent une partie de la dette par création monétaire : plus de monnaie, c’est plus d’inflation ; et la partie de la dette non financée par la création de monnaie sera allégée par l’inflation ainsi créée. La machine est déjà en route. Seule la BCE fait un peu de résistance car les traités lui donnent pour mission de garantir la stabilité des prix ; mais les hommes politiques sauront  la faire marcher au pas. Déjà, les fameux « experts » la traitent de « dogmatique » : le procès en sorcellerie n’est pas loin.

Il faut en revenir à Jacques Rueff : « Acceptez l’ordre monétaire ou acceptez l’esclavage » : nous préparons donc l’esclavage de demain. Même Lénine l’avait compris : « pour détruire le capitalisme, il suffit de détruire sa monnaie ». C’est bien parti. A qui profite le crime ?

Jean-Yves Naudet

Le 15 septembre 2009

         
 
  


 

 

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