"TOUS LES INDICATEURS SONT AU VERT"
Le ministre de l'économie, Thierry
BRETON, ne cache pas son enthousiasme : " Tous les indicateurs sont au
vert ". Quel changement de décor depuis la fin juin, où nous titrions
notre dernier article de conjoncture : " L'économie française déjà en
vacances " ! Quelle révolution en deux mois ! Il est vrai que l'INSEE
vient de publier un chiffre de croissance pour le second trimestre 2006
plutôt encourageant. Mais une hirondelle suffit-elle à faire le printemps
? C'est un jugement global qu'il faut porter sur l'économie française.
Or nos problèmes de fond demeurent, ce qui fait que la croissance enregistrée
pourrait n'être qu'un feu de paille.
Le PIB en hausse de 4,4 à 4,8%
Pour le second trimestre 2006 l'INSEE
a annoncé une progression du Produit intérieur brut (PIB) de 1,1% ou 1,2%.
C'est effectivement un bon chiffre. En rythme annuel, cela représente
4,4 à 4,8% : il y a longtemps que nous n'avions pas connu de tels chiffres.
Le ministre de l'économie est content et il le fait savoir. Dans un entretien
au Monde, il parle d'une " très bonne nouvelle ", et il commente : " Il
est clair que nous avons là une performance remarquable de l'économie
française au printemps 2006 ". Un tel résultat " est arrivé trois fois
en vingt ans… C'est la démonstration que la politique de croissance menée
avec détermination par le gouvernement, fondée sur le retour de la confiance,
la maîtrise des finances publiques et l'accroissement des investissements,
porte ses fruits ". Bref, l'économie française serait sauvée. A en croire
le ministre, nous faisons même deux fois mieux que les Etats-Unis. On
nous pardonnera d'aller moins vite en besogne que le ministre. D'abord,
parce qu'on ne juge pas une économie sur un seul chiffre, ni une conjoncture
sur un seul indice. Rappelons-nous l'an dernier : la hausse était de 0,1%
à peine au premier trimestre 2005, puis de 0 au second trimestre : on
parlait de récession. Au troisième trimestre, brutale reprise avec 0,7%
: on disait déjà que la croissance était repartie. Et dès le quatrième
trimestre 2005, on retombait à 0,2%, d'où une année au total médiocre.
En 2006, la hausse a été à peine de 0,5% au premier trimestre et donc
pour l'instant seul le second trimestre est satisfaisant. L'acquis de
croissance, comme on dit, n'est pour l'instant que de 1,8%. Dans l'état
actuel des choses, si le second semestre est correct, la croissance pourrait
se situer entre 2 et 2,5% : Cela n'aurait rien d'extraordinaire, mais
on ne sait même pas si on y parviendra.
Plus de consommation, mais moins d'épargne
Nos réserves pour les mois à venir
sont dictées par l'analyse plus précise des raisons pour lesquelles le
chiffre actuel aura été correct. En premier lieu, il y a la conjoncture
internationale. Voilà des années qu'elle est excellente, en particulier
aux Etats-Unis (plus de 4% de croissance) et bien sûr dans les pays émergents.
A la différence de la plupart des pays de l'OCDE, ce n'est que ce trimestre
que l'économie française a enfin pris le train en route. Mais n'est-il
pas trop tard ? Le train international de la croissance semble déjà ralentir.
Le PIB américain n'a augmenté que de 2,5% au second trimestre, contre
5,6% au premier trimestre. Nous ne poursuivons dans la bonne direction
que si le contexte international nous est très favorable dans les prochains
mois. Voyons maintenant la situation nationale. La croissance a été avant
tout menée par la consommation, qui progresse de plus de 2%. Mais comment
les Français font-ils pour consommer toujours plus, alors que leur pouvoir
d'achat n'a augmenté que de 1,1% ? La réponse de l'INSEE est claire :
ils puisent dans leur épargne. Le taux d'épargne est ainsi descendu de
15,8% des revenus en 2004 à 14,9% en 2005. Une telle fuite en avant n'a
qu'un temps. Les Français sacrifient ainsi l'avenir, car consommer sans
produire, c'est provoquer l'explosion des importations, alors qu'épargner
prépare l'avenir et permet un meilleur financement des investissements
et surtout de faire face à une dette publique explosive. Autre moteur
de la croissance : la reconstitution impressionnante des stocks. Mais
cela n'a qu'un temps et ne pourra se poursuivre indéfiniment, une fois
le bon niveau des stocks atteint. Certes, il y a aussi la bonne tenue
des exportations. Mais d'une part le ralentissement à l'étranger va peser
sur celles-ci ; d'autre part, les résultats du commerce extérieur montrent
que les importations progressent encore plus vite, d'où un déficit extérieur
accru, supérieur à 12,5 milliards de dollars pour le seul premier semestre.
Voilà donc quelques feux qui ne sont pas au vert, mais au moins à l'orange
clignotant… .
La croissance durable ne se décrète pas
En allant plus au fond de l'analyse,
nous ne voyons pas pourquoi la croissance française serait durable alors
qu'aucune structure de l'économie n'a évolué. Le moteur essentiel de la
croissance est l'investissement des entreprises. Or, les résultats avaient
été très mauvais au premier trimestre. Les prévisions des entrepreneurs
ne sont pas optimistes, et les PME en particulier n'ont pas les moyens
financiers de leur expansion. Quant à la création d'emplois, elle est
toujours insuffisante. Certes, le taux de chômage a reculé à 9% de la
population active, mais il reste le plus élevé des pays occidentaux, tandis
que les créations d'emplois dans le secteur marchand sont faibles : ce
sont les emplois aidés, dont il faudra payer la note un jour, qui réduisent
le chômage, ce qui n'a rien de durable. Pour sa part, le ministre attribue
cette croissance du PIB à la politique du gouvernement et en particulier
à sa maîtrise des dépenses publiques. Or les déficits budgétaires sont
toujours aussi explosifs, proches de 3% du PIB, tandis que la dette publique
est au plus haut. Si le gouvernement veut lutter contre les déficits,
il doit diminuer massivement les dépenses publiques, et en particulier
ne pas remplacer les fonctionnaires partant en retraite : le projet de
budget pour 2007 n'en prend pas le chemin. Pour que la croissance soit
durable, il faut deux conditions : d'une part, procéder aux réformes de
structures : libéraliser l'économie en général et le marché du travail
en particulier ; d'autre part, diminuer massivement les impôts et notamment
leur progressivité, pour encourager l'offre. Or le gouvernement ne pratique
ni l'une ni l'autre de ces politiques. Voilà pourquoi nous croyons que
l'optimisme officiel est exagéré et que la croissance du second trimestre
ne sera qu'un feu de paille.
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