LA VIE EN ROSE DE CHRISTINE LAGARDE


Est-ce dû à l’euphorie post-électorale ou à une longue pratique de la méthode Coué ? Toujours est-il que notre ministre de l’économie présente un tableau très rassurant de l’économie française en 2010 : non seulement la croissance sera de retour, mais encore il n’y aura aucun décrochage par rapport à l’Allemagne : nous avons mieux résisté qu’elle en 2009 ; nous allons redémarrer plus vite en 2010.

C’est oublier quelques « détails » : le poids de notre dette, l’explosion de nos déficits, les fragilités de notre commerce extérieur, la place des dépenses publiques et des prélèvements obligatoires, l’effondrement de nos investissements. Question subsidiaire : si tout va bien, pourquoi la France demande-t-elle à l’Europe des modifications dans les calculs statistiques (notamment de la dette) ? Ne serait-ce pas pour masquer l’ampleur de notre dérive ?

Certains ont cru voir aux dernières élections la vie en vert. Christine Lagarde la voit en rose ; Je vois les choses autrement, mais il est vrai que je suis daltonien.

 

Ce qui se voit, c’est 2009, ce qui ne se voit pas, c’est 2010

Bien entendu, notre ministre n’ose pas nier la mauvaise situation économique de 2009, même s’il a fallu des mois pour qu’elle admette la réalité de la récession. Mais, il est vrai, tous les pays développés sont touchés, et avec 3% de récession, selon la commission européenne, nous ne sommes pas les plus mal lotis. Certains avancent l’argument qui tue : c’est le poids du secteur public et redistributif qui empêche  la France de tomber aussi bas que certains de ses voisins. Ce n’est pas totalement faux : quand on est attaché et ficelé de tous les cotés, les cordages nous empêchent de nous effondrer. Contrepartie : quand il s’agira de rebondir, ces contraintes nous empêcheront de le faire, comme des bandelettes ligotant une momie.

On ferait donc bien de distinguer ce qui se voit (la France, du seul point de vue statistique (Pib), qui recule un peu moins que les autres en 2009), et ce qui ne se voit pas encore (elle sera incapable de redémarrer en 2010).

Car pour 2010, la commission européenne annonce déjà +0,3% de croissance du Pib en Allemagne et une nouvelle récession de 0,2% en France. Nous allons décrocher par rapport à l’Allemagne, notre premier partenaire, par rapport aux pays d’Europe de l’Est, par rapport à la Grande-Bretagne (où les signes de reprise économique se multiplient et où la production industrielle est déjà repartie à la hausse) sans parler des USA.

Mais C. Lagarde et tout le gouvernement ont de la suite dans les idées : il n’y aura pas de décrochage par rapport à l’Allemagne. Le Monde a recueilli précieusement la parole ministérielle : « Je sais que c’est une thèse à la mode en France, mais je la conteste formellement. Pour cette année, le FMI, l’OCDE, la Commission européenne prévoient tous une récession moins marquée en France qu’en Allemagne. Pour 2010, je me méfie des prévisions au-delà d’un an, compte tenu de ce qu’est la crise et de l’imperfection des modèles économétriques ». (Quand les prévisions nous sont favorables, les modèles sont bons ; quand elles nous sont défavorables, ils sont mauvais). «  La France est moins touchée que l’Allemagne par le risque déflationniste ». (Traduisons : les prix sont plus rigides et jouent moins bien leur rôle d’information et d’orientation).

 

Qu’est-ce qui compte : la consommation ou l’investissement ?

Argument suprême : « La consommation tient ». En effet, la consommation des ménages devrait progresser de 0,3% en 2009 et de 0,7% en 2010. Un souffle de 0,4 points peut-il faire passer le Pib de -3% à quelque chose de positif ? De toutes façons, il n’y a guère que les keynésiens (et les hommes politiques) pour croire que la consommation est un « moteur de la croissance ». Dans une économie, on investit, on produit, et l’offre crée sa propre demande, c’est à dire permet de consommer. Croire qu’un revenu venu du ciel permet de consommer de vrais produits qui n’existent pas est une illusion.

Beaucoup plus intéressant est un chiffre sur lequel C. Lagarde est plus discrète, celui des investissements productifs des entreprises : il va diminuer de 9,4% en 2009. Or c’est là le vrai moteur de la croissance et c’est surtout l’élément qui prépare la croissance future. Comment imaginer qu’avec un effondrement des investissements en 2009, la croissance puisse être positive en 2010 ? Et cela d’autant plus que même pour 2010, on prévoit encore un recul, certes plus modéré, des investissements. C’est donc l’avenir à long terme qui est mis en cause. Enfin, qui pourrait encore imaginer qu’un nouveau « partage des profits », réduisant à coup sûr la part de l'autofinancement, arrangerait les choses ?

 

Les exportations pourront-elles stimuler la croissance ? Les prévisions pour 2010 convergent : le déficit, déjà abyssal, s’accroîtra encore, passant de 42 milliards en 2009 à 45,6. Ce n’est pas en soi le déficit qui est inquiétant, c’est le fait qu’il traduise une réalité : notre compétitivité recule, nos parts de marché se réduisent (20% de  baisse des exportations au premier trimestre !). Est-ce la faute de la mondialisation ? Mais alors pourquoi d’autres pays, comme l’Allemagne, accumulent-ils les excédents extérieurs ?

 

Dépenses publiques, déficits, dette, prélèvements obligatoires : de quoi tuer le malade

Mais laissons de côté maintenant les prévisions conjoncturelles, dont je n’ai cessé ici de rappeler les faiblesses et les incertitudes, et dont on doit donc faire un usage modéré.

Les vraies inquiétudes viennent à nos yeux de la fuite en avant des dépenses publiques, des déficits et des dettes. La France, contrairement à d’autres pays comme l’Allemagne, avait déjà un déficit budgétaire avant la crise (certains disent un « déficit structurel »). Les plans de relance ont été plus « ambitieux » en France qu’en Allemagne, et les déficits nouveaux s’ajoutant aux anciens, nos finances publiques vont être en ruine. N’oublions pas qu’à l’heure actuelle sur un budget de 300 milliards le déficit est de 100 milliards, soit 7% du PIB. Qu’en sera-t-il l’an prochain ? On va probablement passer à un déficit autour de 10%. Et sans doute les dernières prévisions des déficits de la Sécurité sociale viendront-elles accentuer ce chiffre puisque l’Etat devra en prendre en charge la plus grosse part.

Cet énorme déficit tient évidemment  au poids des dépenses publiques. Les étatistes soutiennent évidemment que ce sont les rentrées fiscales qui s’effondrent à cause de la crise, mais la vérité est que nos dépenses publiques sont désormais les plus élevées d’Europe (nous avons ôté la palme aux Suédois) : 53% du PIB. Plus de la moitié de toutes les dépenses du pays passe par l’Etat et échappe à notre libre affectation. Que fait-on pour réduire ces dépenses. A supposer qu’il y ait 30 000 fonctionnaires de moins, est-on  à la hauteur de l’enjeu ? Pour mémoire : dans les années 70, Giscard affirmait que le socialisme commençait à 40% de prélèvements obligatoires (seuil franchi sous sa présidence !)

L’autre élément qui plombera l’avenir, c’est la dette publique, conséquence des déficits annuels cumulés. On avait parlé de 1300 ou 1400 milliards ; mais la Cour des Comptes a fait observer que cela oubliait la dette sociale ; mais cela oublie surtout les retraites des fonctionnaires. Ou nous rembourserons par le laxisme monétaire, en monnaie dépréciée, en monnaie de singe (si la banque centrale européenne veut bien sacrifier l’euro sur l’autel de la « relance »), escroquant ainsi les épargnants qui ont cru dans la signature de l’Etat, ou nous ferons payer les générations suivantes, ce qui plombera durablement croissance et pouvoir d’achat. Le Monde, qui n’est pas un champion de l’orthodoxie budgétaire, titre « La France, handicapée par sa dette, craint d’être distancée par l’Allemagne lors de la reprise mondiale ».

 

Il est plus simple de casser le thermomètre

Mais Madame Lagarde a de l’imagination. Elle a fait à ses homologues européens une proposition dont toute l’Europe rit encore. Pas de baisser nos dépenses publiques, pas de rembourser la dette, pas de diminuer les impôts: ça c’est bon pour nos partenaires. Non, elle a proposé de distinguer dans les comptes publics la part de la dette relevant de la crise (donc des plans de relance : la « bonne dette » sans doute) du reste de la dette : façon « discrète » d’assouplir le pacte de stabilité : appliquer la règle du déficit maximum « hors plan de relance ». Tous les ministres ont exprimé leur vive opposition, tout en riant sous cape.

Mais la formule est intéressante : M. Sarkozy n’a-t-il pas demandé à J. Stiglitz de modifier le mode de calcul du Pib ? Nous avions eu un ministre qui calculait le solde du commerce extérieur hors pétrole (il n’avait pas osé proposer hors importations). Et pourquoi pas le nombre de chômeurs « hors demandeurs d’emplois ». Tout le monde sait bien que les meilleurs médecins commencent par casser le thermomètre et l’appareil à tension.

Madame Lagarde a tort de voir la vie en rose. Son devoir est d’abord de dire la vérité aux Français, seule façon d’envisager ensuite les vrais remèdes. Cela vaut pour toutes les couleurs politiques. Jacques Rueff l’avait déjà bien expliqué : « Soyez libéraux, soyez socialistes, mais ne soyez pas menteurs ».

  

Jean-Yves Naudet

Le 23 juin 2009  

         
 


 

 

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