LE RETOUR DE L’INFLATION ?


Les marchés financiers se sont globalement affolés la semaine dernière, à la suite de la publication de quelques mauvais indices des prix en Europe et aux Etats-Unis : ils ont anticipé un retour de l’inflation. Faut-il partager cette crainte ? Il est certain que le retour de l’inflation serait une mauvaise nouvelle, car elle finit par paralyser toute l’activité économique. Mais il existe de puissantes barrières anti-inflationnistes, avec la mondialisation et en dernier ressort l’inflation dépend de la politique monétaire qui est suivie par les banques centrales. Ce n’est pas tant l’inflation en elle-même qu’il faut craindre que les mauvais penchants des banques centrales qui oublient que pour maîtriser l’inflation, il faut maîtriser la création monétaire. 

 

Dérapage des prix en avril

Mercredi noir sur les principales bourses mondiales. A Paris, le CAC 40 a perdu 3,18%, repassant en dessous de la barre des 5000 points ; les autres places européennes ont baissé en moyenne de 3% et même de 3,40% à Francfort. Aux Etats-Unis, le Dow Jones a cédé 1,88% et le Nasdaq 1,50% et même le Nikkei à Tokyo a perdu 1,35%. Les jours suivants ont été incertains. Qu’est-ce qui a rendu les places financières si nerveuses ? La perspective d’un retour de l’inflation et avec celle-ci d’une politique de hausse des taux d’intérêt.

Il faut dire que deux mauvais indices avaient été publiés de part et d’autre de l’Atlantique. Aux Etats-Unis, les prix à la consommation ont augmenté de 0,6% en avril et de 3,5% en un an, alors que les anticipations étaient moindres. Certes, on publie aussi un indice hors alimentation et énergie, car les prix de l’énergie grimpent artificiellement ces temps-ci en raison de la situation internationale. Cet indice a progressé de 0,3% en un mois et de 2,3% en un an. C’est sensiblement plus que l’objectif que se fixe la banque centrale américaine, qui est de contenir l’inflation ainsi calculée entre 1 et 2% : on est sensiblement au dessus.

Presque au même moment, on apprenait qu’en Europe la hausse mensuelle des prix avait été, dans la zone euro, de 0,7% en avril et de 2,4% en un an. Là encore, c’est sensiblement au dessus de l’objectif que s’est fixée la Banque centrale européenne, qui est de contenir la hausse annuelle des prix en dessous de 2%. Certes, le dérapage n’est pas considérable, mais certaines hausses sont inquiétantes : 35% pour les carburants, 19% pour le gaz, 5,3% pour le logement, 2,7% pour les boissons alcoolisées ou les hôtels restaurants. Mais on notera que d’autres prix diminuent sensiblement en Europe : les télécommunications (-18%) ; les vêtements (-12%) : comme par hasard, des secteurs où la concurrence est très vive.

 

L’inflation est une drogue dangereuse

On comprend que la conjonction de ces deux hausses ait inquiété les marchés. Mais faut-il avoir peur de l’inflation ? Et d’abord l’inflation est-elle dangereuse ? Un certain climat keynésien nous a habitués à croire que l’inflation, c’était bon pour la croissance, car cela donnait un peu de carburant au moteur. Et les keynésiens ont toujours préféré relancer l’économie, au risque de provoquer de l’inflation, que pratiquer la rigueur monétaire.

La réalité est bien différente. L’inflation est une drogue dangereuse. Elle n’est pas bonne dans une économie ouverte, car faire « plus de bêtises » que le voisin réduit la compétitivité : on l’a bien vu dans les années 70-80 entre la France et l’Allemagne. Mais là n’est pas l’essentiel. L’essentiel, c’est qu’une économie de marché, comme l’ont montré Adam SMITH, puis F. HAYEK, repose sur le mécanisme des prix.

Les prix, du moins tant qu’ils ne sont pas faussés artificiellement par l’Etat avec ses impôts, ses subventions, ses réglementations, sont des vecteurs d’information sur les marchés. Ils révèlent les priorités aux agents économiques. Les ménages comme les entrepreneurs savent ce qu’ils doivent faire parce que les prix, en variant, leur indiquent l’évolution des raretés : ce sont les signaux qui poussent à agir dans la bonne direction. L’inflation vient brouiller le message des prix relatifs, comme le ferait une sorte de bruit de fond sur une station de radio : on ne sait plus ce qui est le signal du marché (variation des prix relatifs) et ce qui est du au mouvement de fond de l’inflation (hausse du niveau absolu des prix). Voilà pourquoi, pour qu’une économie de marché fonctionne bien, il faut une inflation proche de zéro, pour que le mouvement des prix relatifs retrouve toute sa pertinence.

 

C’est la masse monétaire qu’il faut contrôler

Revenons à l’actualité : faut-il craindre l’inflation en ce moment ? Certains prix progressent, à commencer par ceux de l’énergie. Mais d’une part il existe aujourd’hui de puissantes barrières anti-inflationnistes, de l’autre, la hausse de l’énergie ne peut dégénérer en inflation que si la masse monétaire le permet.

Parmi les barrières anti-inflationnistes, la concurrence est l’une des plus importantes. C’est la mondialisation qui constitue le premier rempart dans la lutte contre l’inflation. On voit bien comment, dans les secteurs où la concurrence internationale est forte, les prix ont tendance à diminuer. Voilà pourquoi la hausse d’un prix (comme l’énergie) ne suffit pas à dégénérer en inflation : la concurrence est, comme l’a expliqué BASTIAT, cette force qui pousse les entreprises à se mettre au service des consommateurs en baissant les prix.

Mais la pression de certains prix peut dégénérer en inflation ouverte si l’inondation monétaire se produit, c'est-à-dire si les banques centrales ne jouent pas leur rôle. Certes, elles annoncent une politique monétaire restrictive, en augmentant le taux d’intérêt (les taux directeurs ont été relevés seize fois consécutivement aux Etats-Unis ; l’Europe semble suivre le même chemin). Mais rien ne garantit que ces hausses entraîneront un ralentissement de la masse monétaire. Les banques centrales font en effet l’inverse de ce qu’il faut faire : elles contrôlent le taux d’intérêt, au risque de laisser filer la quantité de monnaie, alors qu’elles devraient maîtriser la masse monétaire.

Ainsi, en Europe, alors que la BCE annonce qu’elle ne souhaite pas que la quantité de monnaie M3 progresse de plus de 5%, celle-ci a augmenté sur un an de 8,6% : c’est trop et cela peut dégénérer en inflation. On ne peut contrôler en même temps le prix (le taux d’intérêt) et la quantité (la masse monétaire) : il faut choisir. S’il y a des tensions inflationnistes, elles sont dues à un manque de rigueur. Il semblerait que la BCE commence à prendre conscience du dérapage de la masse monétaire. C’est cet indicateur qu’il faudra suivre pour savoir où va l’inflation. L’inflation est une drogue dont il est difficile de se désintoxiquer. Mieux vaut s’en préserver tout de suite. Aux banques centrales d’agir en ramenant la croissance monétaire à un rythme compatible avec la stabilité des prix.


Le 6 Juin 2006
 

 


 

 

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