LA DEROUTE DES FINANCES PUBLIQUES


Le budget 2005 se prépare. Pour éclairer les choix à faire, le gouvernement et les parlementaires disposent désormais du rapport préliminaire sur les finances de l’Etat en 2003 et au début de 2004, rapport rédigé par la Cour des Comptes. Nous savions la situation de nos finances publiques dégradée, nous en avons souvent parlé ici même.  Mais la Cour des Comptes va encore plus loin et insiste sur la « gravité de la situation ». Jamais les finances publiques n’ont été aussi dégradées. Et si rien n’est fait pour changer radicalement les choses, la situation sera ingérable. Pendant ce temps, les ministères continuent à dépenser comme si rien n’était et toute tentative pour réduire les dépenses suscite un tollé. Pas seulement chez les syndicats, mais aussi chez les ministres. Rien ne va donc changer. « Tout va très bien madame la marquise… ».


L’Etat emprunte pour financer les dépenses de fonctionnement


Voilà 69 pages qui se révèlent bien indigestes pour le gouvernement. D’ailleurs la Cour des Comptes est sévère pour tous les gouvernements successifs et en particulier pour les deux derniers… Le refus de s’attaquer véritablement à ce problème va placer la France « dans une situation incompatible avec ses engagements européens ». Nous ne respectons déjà plus les règles de 3% de déficit du budget par rapport au PIB ni celle de 60% de dette publique. Mais nous ne tiendrons pas nos engagements de revenir dans les clous dans les prochaines années. C’est impossible sans changement radical de politique. Nous voilà désormais bien placés par rapport à nos partenaires, nous qui avons été si stricts pour poser ces règles et les faire respecter par les petits pays ! Que vont-ils penser de la parole de la France ?


Mais ce n’est pas cela qui inquiète le plus la Cour des Comptes. Poursuivre cette politique « risquerait d’exposer la France à des dangers plus durables dans le contexte du vieillissement de la population ». Nous transférons nos charges aux générations futures, qui seront dans l’incapacité de rembourser, étant en outre moins nombreuses. On ne peut pas vivre éternellement à crédit et au dessus de ses moyens. Et on ne peut pas reporter sans cesse la solution de nos problèmes au lendemain.


On savait déjà que les dépenses étaient élevées et les déficits explosifs. Mais la Cour des Comptes est plus précise. Non seulement la France emprunte pour financer ses investissements -ce qui pourrait s’admettre- mais encore elle a dû par exemple emprunter en 2003, 28,1 milliards d’euros pour financer les dépenses courantes. « Cela à hauteur de 9,2% du total des dépenses de fonctionnement ; autrement dit, l’Etat vit à crédit pendant plus d’un mois par an ». A l’étranger, en général, le déficit ne peut dépasser le montant des investissements. Chez nous, il y a un mois par an de crédit pour financer les investissements et un autre mois pour financer les dépenses de fonctionnement puisque le déficit total atteint 20% des dépenses.


Les charges d’intérêt représentent 16% du budget


On connaît aussi la dérive de la dette publique : plus de 1000 milliards d’euros, soit 15 000 euros (100 000 francs) par Français : 500 000 francs pour une famille de trois enfants ! Nous avons déjà donné ces chiffres. Mais la Cour des Comptes fait observer que la dette publique a augmenté en trois ans de 22%, deux fois plus vite que celle de l’Allemagne, pourtant très déficitaire. Comment rembourser et qui pourra le faire ? Le courbe de l’endettement devient exponentielle…


Sans même parler du remboursement en capital, les charges d’intérêts à elles seules deviennent explosives. Elles représentaient 5% des dépenses de l’Etat en 1980, 10% en 1986, 16% en 2003. Pour comprendre ce que cela signifie, il faut savoir que la seule charge des intérêts représente les trois quarts des recettes fournies par l’impôt sur le revenu… C’est devenu le deuxième poste budgétaire, juste après l’Education Nationale, et devant la défense.


Décidément, la Cour des Comptes est sans pitié pour le gouvernement : elle affirme que ceci ne reflète qu’une partie de la réalité. Car on oublie de compter les « organismes divers d’administration centrale », qui influencent également la dette publique. Cela va de la Direction des chantiers navals à Charbonnages de France ou à Réseau ferré de France. Il y en a 800 en tout. Une enquête sur 23 d’entre eux montre qu’il y a là des engagements hors bilan de 22,9 milliards, ce que le Figaro appelle « autant de bombes à retardement », qui peuvent se rajouter à l’endettement public.


Une stratégie de réduction durable des dépenses

 

La Cour des Comptes met aussi en cause la politique de baisse des impôts, sans diminution équivalente des dépenses. Admirable réponse de Bercy : diminuer parallèlement les dépenses « agirait de manière récessive sur le cycle économique » : c’est du keynésianisme pur. La Cour des Comptes aurait pu souligner que la baisse des impôts n’a pas provoqué de croissance, car elle a été compensée -et au-delà- par une hausse des cotisations et taxes : les prélèvements n’ont pas diminué. Il n’y a pas eu de véritable baisse des impôts. Mais cela permettra d’affirmer que la politique de baisse d’impôts ne marche pas…


La dérive des dépenses publiques se poursuit et elles atteignent désormais 54,7% du PIB : un quasi-record mondial. Recommandation de la Cour des Comptes : « Il est impératif de mettre en œuvre une stratégie de réduction durable des dépenses ». La volonté actuelle de stabiliser les dépenses n’est pas acceptable, car elles sont « à un niveau historiquement élevé, qui ne peut être considéré comme satisfaisant ». Il faut donc les diminuer. Fortement.


La dépense publique est appréciée « sans réexamen suffisant de son utilité ». Les rapporteurs déplorent aussi le taux élevé de remplacement des fonctionnaires partis en retraite en 2003 et 2004, alors qu’il faut diminuer fortement les effectifs. Mais le gouvernement n’a pas l’air d’en tenir compte pour 2005. Conclusion : la Cour des Comptes regrette que « les audits des finances publiques commandés périodiquement ne peuvent que constater la dégradation de la situation, mais leurs recommandations ne sont pas suivies d’effets ».


Qu’a répondu le gouvernement face à ce constat sans appel ? Que le contenu du rapport « excède très largement » le cadre prévu par la loi. Admirable. Supprimons les rapports de la Cour des Comptes et nos finances publiques seront sauvées.


Les lecteurs de la Nouvelle Lettre apprécient sans doute la précision et la pertinence des analyses de conjoncture qui leur sont proposées. Elles sont l'œuvre d'une équipe dirigée par mon collègue, collaborateur et ami le Professeur Jean Yves NAUDET. Jean Yves NAUDET a tenu une rubrique de conjoncture pour des quotidiens (Le Méridional, puis Le Dauphiné Libéré) et des hebdomadaires (actuellement Famille Chrétienne).


Je saisis l'occasion de cette 800ème lettre pour le remercier de ce travail remarquable. L'art du conjoncturiste est particulièrement délicat, et on peut observer régulièrement les erreurs de prévision commises par les plus grands instituts. A l'inverse, Jean Yves NAUDET a pu annoncer avec une grande lucidité la plupart des évolutions et des retournements conjoncturels depuis vingt ans.

En 1980-81 quand tout le monde diagnostiquait la chute du dollar, il a prévu sa remontée, et le dollar a explosé avec REAGAN. En 1987, quand le "krach boursier" s'est produit, il a anticipé la reprise (et prévu le Dow Jones à 6000 points). De même la crise monétaire en Russie et en Extrême Orient (1988) avait été annoncée. S'agissant de la conjoncture française, les trois dévaluations DELORS-MAUROY étaient inéluctables, ainsi que la montée du chômage à 3.000.000 de personnes, l'alourdissement de la dette sociale et l'explosion des assurances santé et des régimes de retraite ont été bien sûrs prévues au moment même où les dirigeants prétendaient avoir "sauvé le système".

 

On sera surpris de la justesse de ces prédictions. Mais Jean Yves NAUDET s'en tient à une règle simple : au lieu de s'emprisonner dans les données statistiques et les prévisions économétriques de la macroéconomie, il s'appuie sur la logique des comportements, et sur les inévitables enchaînements : la conjoncture dépend étroitement du contexte structurel, qui est lui-même fonction des choix politiques retenus par les dirigeants. Les choix en faveur de la liberté des marchés, de la propriété et de la libre entreprise éclaircissent le ciel conjoncturel, les choix dirigistes, les prélèvements excessifs et arbitraires, la démagogie sociale sont annonciateurs des orages conjoncturels.

Même les canons à neige ne permettent pas de faire du ski au Sahara.

 

Jacques GARELLO
Le 22 Juin 2004

 
   


 

 

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