L’AMBIGUITE DES FONDS SOUVERAINS


C’est le nouveau sujet à la mode : l’OCDE vient de prendre position et des parlementaires français se demandent si nous ne devrions pas créer un fonds souverain français. Le sujet est important : ces fonds représentent environ 3 000 milliards de dollars ; et il est ambigu, car ce sont des fonds d’Etat : d’un côté, la liberté de circulation des capitaux nous incite à les laisser fonctionner librement ; de l’autre, l’Etat étant aux commandes, il y a un risque de manipulation politique, voire de « nationalisation » depuis l’étranger. Il faut donc essayer d’y voir clair.

 

3 000 milliards de dollars

Comme nous l’avions expliqué le 31 octobre 2007, les fonds souverains sont créés par des Etats. Ce sont donc des fonds publics. D’où viennent-ils ? En général des devises gagnées par les entreprises du pays et donc des excédents commerciaux, qui aboutissent à la banque centrale (par exemple à l’occasion d’opérations pour maintenir le taux de change). Cela concerne donc avant tout les pays communistes comme la Chine, les pays très interventionnistes à fort secteur public, comme la Russie, et les pays exportant une matière première habituellement dans les mains de l’Etat, comme les pays exportateurs de pétrole.

On y trouve les Emirats arabes unis (675 milliards de dollars), Singapour (430), l’Arabie saoudite (300), la Chine (200 milliards), la Russie (100), le Koweït (70) (qui avait lancé le premier fonds souverain dès 1953 !), la Lybie (50), l’Algérie (42), Brunei (30), le Venezuela, etc. Les pays occidentaux sont logiquement plus rares ; on y trouve la Norvège, qui y place ses revenus pétroliers et l’argent des retraites (300 milliards). Une certaine opacité régnant, les chiffres varient selon les sources. L’estimation mondiale minimale des fonds souverains est supérieure à 3 000 milliards de dollars ; on parle de 10 000 milliards en 2016.

 

Que faire de ces capitaux ? Les Etats, Chine en tète, ont compris qu’il ne servait à rien de les conserver tels quels, mais qu’il valait mieux les placer. Ils les ont placés d’abord en fonds d’Etat, en bons du Trésor, et c’est ainsi que la Chine a généreusement et massivement contribué au financement du déficit budgétaire américain. Mais les gestionnaires des fonds ont vite compris qu’on pouvait gagner plus d’argent en achetant des titres d’entreprises privées et tout particulièrement des actions ; ces fonds souverains se sont donc rendus propriétaires d’une partie du capital des grandes entreprises occidentales. La Chine vient ainsi d’acheter une partie du capital de Total.

 

OPA communiste sur le capitalisme

Les pays dont les entreprises ont ainsi été peu à peu rachetées ont réagi, partagés entre deux sentiments contradictoires. D’un côté, ils sont favorables à la liberté de circulation des capitaux. Attirer des capitaux étrangers est une bonne opération : cela apporte des financements, de l’argent frais, et on peut supposer que ces fonds obéissent à une logique de rentabilité et investissent là où il y a des perspectives de profits.

Mais d’un autre côté, une inquiétude a parfois grandi, par exemple en Allemagne, qui a envisagé des mesures de freinage. Pourquoi ? Parce que l’on n’est pas sûr que ces fonds souverains obéissent à la seule logique marchande. Ils peuvent choisir d’investir ici ou là, non  pour des raisons de rentabilité, mais pour des raisons politiques ou comme moyen de pression. Si leur part dans le capital d’une société devient important et qu’ils en prennent le contrôle, ne peut-on pas parler d’une nationalisation d’un type particulier. Qu’elle soit faite non par l’Etat où se situe l’entreprise mais par un Etat différent n’est pas pour rassurer. C’est ce qui avait amené les Echos à parler « d’OPA communiste sur le capitalisme ».

La mode est à la dénonciation de la financiarisation de l’économie. La finance privée ne pose pourtant aucun problème si on la laisse libre : elle va là où il y a des profits à réaliser. Mais on peut s’interroger sur la finance étatisée, porteuse de menaces. Lorsqu’on obéit à d’autres critères, on peut déstabiliser tous le système financier mondial. Ici, c’est vraiment l’opacité qui domine, pas la transparence. Enfin, on remarque que les pays à fonds souverains investissent à l’étranger, mais admettent mal la réciproque : voir la Chine ou la Russie.

 

Quelle attitude face aux fonds souverains ?

Les pays occidentaux semblent assez perplexes face à ce phénomène nouveau. Le secrétaire général de l’OCDE vient d’expliquer la position des pays membres sur l’attitude des pouvoirs publics à l’égard des fonds souverains. « Les pays de l’OCDE entendent rester ouverts aux investissements des fonds souverains tant que ces fonds agissent à des fins commerciales et non politiques ». Le protectionnisme serait en effet la pire des réponses et on ne combat pas l’étatisme par un autre étatisme. L’OCDE rappelle donc les principes qui sont les siens : « non-discrimination, transparence, libéralisation progressive, etc. ».

L’OCDE demande aux Etats de ne pas être naïfs, lorsque les objectifs de ces fonds sont « motivés par des considérations politiques, de défense nationale ou de politique étrangère ». Mais l’OCDE appelle aussi à « user avec modération de la clause de sécurité nationale et ne pas s’en servir comme prétexte général pour échapper à leurs engagements d’ouverture de leur politique d’investissement ». La marge de manœuvre est donc étroite, entre la liberté qui doit rester le principe et la vigilance face aux manœuvres des Etats.

Dernier épisode en date : des parlementaires suggèrent de créer un fonds souverain français et Mme LAGARDE a commandé un rapport dans la perspective de la présidence française. La confusion est à son comble puisque la sénatrice GOULET réclame « un fonds privé à finalité publique », ce qui est  une aberration : détourner des fonds privés de leur finalité pour en faire des instruments de l’Etat ! Nous avons déjà la Caisse des dépôts, qui joue ce rôle et qu’il faudrait au contraire privatiser. La réponse à un surcroît d’Etat ne peut pas être étatique.

A l’intérieur, si on veut avoir une épargne conséquente pour investir, il faut non des fonds souverains, mais laisser se développer les fonds de pension, en passant à la retraite par capitalisation. A l’extérieur, il faut dénoncer ces fonds d’Etat et les limiter, par exemple, par de vrais changes flottants qui empêcheraient ces Etats d’accumuler artificiellement des devises : leur monnaie s’apprécierait, tout simplement. Il en va de même pour la rente pétrolière : la privatisation serait une réponse appropriée. Car si on reste dans la logique des fonds souverains, demain on retournera au mercantilisme étatique du XVII° siècle !

Le 6 mai 2008

 
 
 


 

 

Imprimer cette page