![]() | |||||||||||||||
| Les tensions se
multiplient dans la zone euro. La crise y est sans doute pour beaucoup :
les plans de relance divers ont créé des divergences dans les taux d’intérêt,
les déficits et les emprunts publics, ou les taux d’inflation. Comment amortir
les chocs entre Etats, avec une monnaie unique ? Les incertitudes sur la
valeur de l’euro, la faiblesse des bourses européennes, la dégradation de la note
financière de certains pays, tout cela montre que la zone euro est traversée de
craquements. Cela peut-il aller jusqu’à son éclatement et la disparition de l’euro,
au moins comme monnaie unique pour 16 pays ? Cette rumeur court sur les marchés
depuis deux mois... La logique de l’euro Les Européens
sont-ils à la veille de connaître avec l’euro les mêmes mésaventures qu’ils avaient
connues avec l’écu, le serpent monétaire, l’accord monétaire européen, etc ?
Dans l’histoire monétaire européenne de 1960 à 2000 le même scénario s’est reproduit :
des Etats de la CEE (Communauté Economique Européenne, disait-on à l’époque) se
promettent d’avoir une politique économique identique afin de pouvoir stabiliser
les taux de change entre leurs monnaies respectives. Malheureusement, il ne faut
pas laisser le bol de lait à portée du chat, et tant que les monnaies demeurent
« nationales » les banques centrales, soumises aux pressions de leurs
Etats respectifs, finissent par se laisser aller, et les engagements pris héroïquement
sont oubliés. Une, puis deux, puis trois monnaies s’écartent de la parité officielle,
jusqu’à ce que cette parité ne signifie plus rien. La création de
l’euro devait apporter un remède définitif à ces pratiques. D’une part les monnaies
nationales disparaissaient et une seule banque centrale subsistait : la BCE,
plus indépendante des pressions politiques puisqu’il faudrait l’accord de tous
les Etats pour l’obliger à définir une politique différente de celle qui lui est
fixée au départ : assurer la stabilité des prix à l’intérieur de la zone
euro. Théoriquement,
plus de dérapage, plus de possibilité pour les Etats de jouer avec la monnaie :
on écarte le bol de lait. La sécurité du système est encore renforcée par le fait
que les Etats s’engagent à avoir une politique économique « monétairement
saine », c'est-à-dire éliminant les déficits et les dettes publiques auxquelles
ils conduisent. Le « pacte de stabilité » défini à Amsterdam était la
garantie que les Etats renoncent à avoir des politiques économiques menaçant leur
équilibre budgétaire et les menant à l’endettement. La logique de l’euro semblait
donc imparable. Les Etats existent
toujours ! Qu’on s’en félicite
ou qu’on le regrette, les Etats existent toujours. Le chat est toujours amateur
de lait. Le risque de dérapage n’est donc pas éliminé, et on l’observe aujourd’hui.
Les dirigeants français, et quelques autres, prennent prétexte de la crise pour
s’affranchir des engagements du pacte de stabilité. Les déficits budgétaires dépassent
largement les 3% du PIB (ils auraient dû disparaître en 2010) et les dettes publiques
sont au-delà des 60%. Mais ces dérapages existaient bien avant la crise !
En réalité, la
France et quelques autres, dont la Grèce, l’Espagne, le Portugal, l’Irlande, et
l’Italie entendent s’affranchir du pacte, et reprendre leur totale autonomie budgétaire.
Ils ne peuvent pour l’instant reprendre leur autonomie monétaire, puisque les
monnaies nationales ont disparu. Mais ils placent la BCE devant un choix cornélien :
ou bien vous faites la politique que nous souhaitons, avec des taux d’intérêt
les plus faibles possibles et une création de monnaie assez abondante pour couvrir
notre dette par une bonne dose d’inflation, ou bien nous reprenons notre pleine
souveraineté financière, au risque de faire exploser l’euro. Pour éviter les
dévaluations, comme au cours de la dernière grande crise monétaire européenne
de1983, il faudrait aligner la politique conjoncturelle de tous les pays d’Euroland
sur celle du pays le plus rigoureux, actuellement l’Allemagne. Mais cet effort
de rigueur n’est pas du goût des « sécessionnistes ». Les craquements
dans l’Euroland sont encore accentués par la situation des pays de l’Est. Comme
les banques de la zone euro ont financé largement ces pays, leur fragilité entraîne
celle de toute la zone. De plus, la logique d’une zone monétaire, c’est que les
ajustements entre Etats ne pouvant plus se faire par la monnaie, se font par des
variables réelles. Si on refuse les réformes structurelles nécessaires (degré
de concurrence, fiscalité attractive, charges sociales limitées, mobilité du marché
du travail, flexibilité des prix et des salaires,…), cela se paie forcément en
termes de chômage élevé et de faible croissance, avec un coût économique et humain
insupportable. Quand on refuse les réformes, on se met en mauvaise position, et
quand on est en mauvaise position on ne peut plus accepter aucune discipline. Retour aux monnaies nationales ? Ainsi, une zone
monétaire dans laquelle chacun va de son coté est-elle soumise à de fortes tensions
centripètes. Au fond, le comportement des Anglais tente bien d’autres dirigeants.
L’indépendance de la Livre a permis à la Banque d’Angleterre de dévaluer sa monnaie
de quelque 25% en un mois, ce qui a permis d’amortir la banqueroute de certaines
institutions financières et le rachat par l’Etat de banques et de créances douteuses.
En réalité, l’erreur
commise avec l’euro a été de créer une monnaie unique, alors qu’on aurait pu créer
une monnaie commune. La différence est que dans le premier cas les monnaies nationales
disparaissent, alors que dans le second elles sont en concurrence avec une nouvelle
monnaie gérée au niveau européen. Les utilisateurs de monnaie ont ainsi le choix,
et toute monnaie mal gérée est délaissée au bénéfice de la monnaie commune. La disparition
de l’euro comme monnaie unique n’est donc pas une utopie. Friedman avait pronostiqué
la disparition totale de l’euro. J. Garello, P. Salin et d’autres avaient pris
position à l’époque contre la monnaie unique, préférant des monnaies concurrentielles.
Les Etats n’ont pas tiré toutes les conséquences de l’adoption d’une seule monnaie,
lorsqu’ils prétendent mener la politique de leur choix. Si la crise s’amplifie,
tous les pays accepteront-ils les contraintes de la monnaie unique et la
logique de la centralisation qui est derrière ? Certains ne seront-ils pas
tentés de faire « sécession » ? Il se peut aussi que le marché
mondial des changes se détourne de l’euro, surtout si le dollar se redresse (ce
qui semble assez douteux compte tenu du plan Obama qui suppose une politique monétaire
laxiste pour financer les besoins du Trésor américain). Voilà donc pourquoi la
crise pourrait sérieusement remettre en cause la monnaie unique européenne ;
à moins qu’elle convertisse les gouvernants aux vertus de la stabilité budgétaire
– ce que la logique de l’euro n’a pas réussi à ce jour. Jean-Yves Naudet
| |||||||||||||||