LE SCANDALE DES SUPER-PROFITS


La campagne électorale étant derrière nous, avec son lot de contre-vérités, il est possible de revenir, avec sérénité, sur un discours que l’on a souvent entendu. Comment peut-on tolérer, au moment où le pouvoir d’achat est en baisse ou en stagnation, l’envolée des superprofits des entreprises ? Avec près de 97 milliards d’euros de profits pour les seules entreprises du CAC 40, on voit bien ce que « le capital » se réserve, au détriment « du travail » bien sûr !

Il faudrait en finir avec ces fables, et cesser de scier la branche sur laquelle nous sommes tous assis, tous Français réunis.

 

97 milliards de profits pour les entreprises du CAC 40

Commençons par voir ce que représente en réalité ce chiffre a priori impressionnant.

Il concerne les 40 plus grandes sociétés cotées à la Bourse de Paris, et il est en hausse de 5% par rapport à 2006. C’est une moyenne : 30 entreprises voient leur profits augmenter, 10 diminuer, 37 ont dégagé des profits, 3 ont subi une perte (dont EADS). En tête du palmarès Total avec plus de 13 milliards de profits, mais c’est une entreprise particulière, sur un marché peu concurrentiel et très politique. La BNP et ArcelorMittal, viennent ensuite, culminant à 7,8 et 7,5 milliards. 12 sont en dessous du milliard, ce qui n’est pas énorme compte tenu de leur taille. C’est dire que 3 entreprises seulement cumulent 30% de tous les profits.

Une analyse plus fine apporte des précisions. L’expansion des profits est due essentiellement à celle des ventes, et le taux de marge recule : les profits ont progressé moins vite que les ventes. La marge nette est passée de 8,1% à 7,8%. Ensuite, la hausse des bénéfices a été concentrée au premier semestre. Au second, ils ont stagné. Cela ne devrait pas s’arranger en 2008.

 

Enfin, l’essentiel de ces profits a été gagné sur des marchés internationaux, fortement concurrentiels ; dans certains cas, les marchés émergents sont plus importants que le marché européen. Les entreprises vont chercher leurs profits ailleurs qu’en France ; cette décentralisation des affaires risque de provoquer à terme la décentralisation des entreprises elles-mêmes. La terre de France serait-elle si ingrate, et pourquoi ?

 

Les profits : une proie facile pour la démagogie

Pourquoi fuir la France ? C’est précisément parce que le profit y est considéré comme une spoliation contraire à la justice sociale. Il faut combattre cette absurdité.

Tout d’abord, que se passerait-il si, comme le suggèrent certains, on redistribuait aux salariés les 98 milliards qui font scandale ? La rémunération des salariés approche en France les 1 000 milliards d’euros : on augmenterait du premier coup les salaires de 10%. Mais il n’y aurait pas de deuxième coup : il n’y aurait plus d’entreprise et tout le monde serait au chômage. Car où passent actuellement les profits ? Dans les poches de gros messieurs fumant de gros cigares dans de grosses voitures ? Il y a en effet un très gros monsieur : il s’appelle l’Etat, qui prend un tiers des bénéfices. C’est l’un des taux les plus élevés d’Europe (l’Irlande est à 12,5%). Mais, en dehors de l’Etat, l’essentiel de l’argent ira à l’autofinancement, c'est-à-dire restera dans l’entreprise pour lui permettre de se développer, créant richesses nouvelles et emplois. C’est le sens de la fameuse formule d’Helmut SCHMIDT : « Les profits d’aujourd’hui font les investissements de demain et les investissements de demain font les emplois d’après-demain ». Vouloir réduire les profits, c’est limiter les capacités d’autofinancement, donc investir moins, donc pousser les entreprises au déclin. Finalement, il ne restera plus qu’une part limitée de ces 97 milliards pour rémunérer actionnaires et entrepreneurs.

Malheureusement la démagogie et les contresens sont passés par là. La vulgate marxiste enseigne que le profit n’est que le fruit de l’exploitation des travailleurs prolétaires par le bourgeois capitaliste. Partant de la (fausse) idée selon laquelle seuls les salariés produisent, créent de la valeur et devraient avoir la totalité du prix du produit fabriqué, on en déduit que l’entrepreneur ou l’actionnaire ne peut prendre une part qu’en privant le salarié de son dû. Bien qu’en apparence différent, le point de vue de RICARDO et de ses successeurs néo-classiques aboutit à ne pas légitimer un profit qui serait supérieur au taux d’intérêt de l’argent investi augmenté d’une prime de risque : pas de « super » profit !

 

Le profit rémunère l’art d’entreprendre

Chez RICARDO comme chez MARX, le personnage central de l’entreprise est évacué : c’est l’entrepreneur. Or celui-ci n’est pas d’abord un apporteur de capitaux ; il peut parfois ne rien apporter du tout. Le profit n’est donc pas la rémunération du « capital », mais de l’art d’entreprendre, du succès remporté dans l’exercice de ce métier difficile qu’est l’entreprise. Quel est ce métier ? Pour SCHUMPETER, le service rendu par l’entrepreneur est celui de l’innovation. Ce n’est qu’une part de la vérité. Israël KIRZNER donne aujourd’hui une meilleure réponse : l’entrepreneur est un créateur de valeur nouvelle parce qu’il réorganise sans cesse l’articulation entre les besoins à satisfaire et les moyens de les satisfaire. Il corrige des déséquilibres existants, et ouvre une voie nouvelle (qui n’est pas nécessairement une méthode ou un produit nouveau). Il n’a rien pris, ni volé, à qui que ce soit, car il a créé quelque chose qui n’existait pas. C’est sa vigilance, son esprit d’observation et de calcul, qui sont récompensés par un profit. Fondamentalement, dans une économie de marché, l’art d’entreprendre consiste à assurer la coordination entre les plans des producteurs et des consommateurs.

Les travailleurs ont apporté leurs capacités, leur temps, parfois leur peine physique ; ils ont droit à une rémunération fixe, déterminée par contrat, qui est le salaire. De même les épargnants et les gestionnaires de l’épargne (comme les banques) apportent des capitaux contre une rémunération fixe et contractuelle, l’intérêt. Quant à l’entrepreneur il est rémunéré par un profit, quand le client reconnaît la qualité du service qui lui est rendu. Si les profits sont en hausse, c’est que les entrepreneurs ont rendu un meilleur service à la communauté, ils ont contribué au mieux-être de tous.

Il va de soi que ce profit entrepreneurial n’a rien à voir avec l’argent vite gagné par des escrocs et des parasites, qui vivent aux dépens de tous. C’est peut-être parce qu’en France il y a trop de faux profits, trop d’argent volé et détourné, trop de privilèges et pas assez de concurrence que l’on n’aime pas ceux qui font des « super-profits » en faisant correctement leur métier d’entrepreneurs. A moins que l’on n’aime pas la réussite, simplement…

Le 1er avril 2008

 
 
 


 

 

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