C’est un des points sensibles de la
bataille électorale et c’est un élément important pour la conjoncture à venir :
faut-il augmenter le SMIC ? Le porter à 1 500 euros comme le propose
Ségolène ROYAL ? Quelles seraient les conséquences pour l’emploi ? Certains
candidats s’interrogent, mais bien peu vont à l’essentiel : c’est le mécanisme
du SMIC lui-même qui pose un problème et entraîne des effets pervers. Aucun doute
pour la science économique : le SMIC est porteur de chômage et de stagnation.
1 500 euros ou 1 800 euros ?
Le SMIC est actuellement d’environ
1254 euros brut, pour 35 heures hebdomadaires, soit aux alentours de 984 euros
nets. Le projet de Ségolène ROYAL est de le porter à 1 500 euros bruts. Au
départ, elle disait « le plus vite possible » ; maintenant, c’est
l’objectif « pour la fin de la législature ». Marie Georges Buffet est
plus expéditive et plus audacieuse : c’est tout de suite, et c’est 1 500
euros nets. Les autres candidats « de droite et du centre » sont plus
réservés et parlent de maintenir le système actuel de révision annuelle, avec
indexation sur les prix, augmentée de la moitié de la hausse du pouvoir d’achat
du salaire horaire de base ouvrier. Au total, le pouvoir d’achat du SMIC ne cesserait
d’augmenter. Ces mêmes candidats sont assez discrets sur les « coups de pouce »
supplémentaires éventuels, jusqu’à présent accordés systématiquement, y compris
par les gouvernements de droite. En 5 ans, le SMIC horaire a augmenté de 24%.
Mais ces chiffres sont-ils réellement
significatifs pour les entreprises ? Le coût total du travail d’un smicard
comprend, outre le salaire brut, les charges patronales. Celles-ci s’élevaient
au départ à 30% environ du salaire brut, mais on a diminué fortement ces charges,
d’environ 26 points : reste
donc autour de 4 points (la baisse
des charges est dégressive jusqu’à disparaître à 1,6 fois le SMIC). Mais cette
baisse ne concerne pas les cotisations des régimes complémentaires, ni celles
de l’assurance chômage. Résultat : pour un salarié payé au SMIC, les charges
patronales sont encore de l’ordre de 19% du salaire brut. Avec un SMIC brut à
1 500 euros, cela veut dire un coût salarial de l’ordre de 1 800 euros.
Pourquoi le SMIC crée un chômage massif
Que se passe-t-il pour les salariés
dont la productivité du travail (c'est-à-dire la valeur ajoutée par emploi salarié)
est inférieure à ces 1 800 euros ? Lorsque l’entreprise embauche, elle
fait nécessairement la comparaison entre ce que lui coûtera et ce que lui rapportera
un emploi supplémentaire. Or une productivité de 1 800 euros suppose déjà
un bon niveau de qualification, et la plupart des smicards ne le possèdent pas.
Ces salariés seront exclus du marché du travail (ce qui est déjà en grande partie
le cas avec un SMIC à 1254 euros brut, comme l’a expliqué l’OCDE). Aucune entreprise
ne pourra les embaucher à ce coût là. Et plus on augmentera le SMIC, plus cet
effet pervers se produira, c'est-à-dire plus il y aura de chômeurs. La hausse
du SMIC est source de chômage. Une forte hausse du SMIC est source d’un chômage
plus élevé encore.
Le prix Nobel d’économie Gary BECKER
attribue l’importance du chômage dans quelques pays européens au fait que les
bas salaires sont subventionnés, c'est-à-dire payés au-dessus de la productivité
correspondante, par l’effet de la réglementation « sociale ». En effet,
les personnes les moins qualifiées n’ont aucun désir d’avoir une promotion et
d’améliorer leurs performances si l’échelle des salaires est écrasée. La première
conséquence est que pour un salaire à peine supérieur les employeurs potentiels
ont intérêt à embaucher un personnel plus qualifié, l’écart entre salaire et productivité
se réduisant. D’autre part, dans la concurrence internationale ce sont les travailleurs
les moins qualifiés qui sont les plus menacés, puisqu’ils font à coûts élevés
ce que les travailleurs des pays émergents font à très bon marché. La seule garantie
durable de l’emploi, c’est la qualification – pour laquelle le SMIC est dissuasif.
Enfin, la hausse du SMIC perturbe complètement
le marché du travail. Sur un marché, quel qu’il soit, une fixation arbitraire
des prix provoque un déséquilibre quantitatif : c’est l’effet de ce que Jacques
RUEFF appelait un « faux prix ». Le prix (ici le salaire) ne joue plus
son rôle régulateur. Normalement, sur un marché du travail libre, il n’y a qu’un
chômage frictionnel provisoire et sectoriel (parce que les travailleurs ne sont
pas parfaitement mobiles). La baisse du salaire permet alors de résorber le chômage.
On dira que ces analyses font peu de
cas de la dimension humaine et sociale du travail : comment tolérer des salaires
« de misère » ? Si on veut faire de la redistribution intelligente (est-ce
possible ?) la solution ne peut passer par une hausse des salaires, puisqu’elle
condamne des travailleurs au chômage. Il faut donc trouver, si on le souhaite,
des techniques indirectes, qui jouent sur le revenu et non le salaire, comme celle
de l’impôt négatif avancé par Milton FRIEDMAN (dont la prime pour l’emploi s’inspire
avec plus ou moins de bonheur et de fidélité, plutôt moins que plus).
Le Smic, une exception française de plus ?
Les Français croient souvent que le
SMIC est la règle générale. C’est vrai que l’idée de salaire minimum est assez
répandue. Mais dans de nombreux pays (comme l’Angleterre ou les Etats-Unis) il
est fixé à un niveau si bas que les effets pervers sont quasi-inexistants :
c’est presque comme s’il n’existait pas. En Europe même, le SMIC n’existe pas
dans sept pays de l’Union, y compris en Suède ou en Allemagne : on considère
que le salaire doit varier suivant les branches et on s’en remet à la négociation
sociale. Les salariés allemands s’en portent-ils plus mal ?
Enfin, augmenter le SMIC et même simplement
le conserver, cela nous fait penser à ceux, dont nous parlons par ailleurs dans
ce numéro, qui veulent harmoniser le SMIC en Europe. Si le SMIC est de 122 euros
en Lettonie, de 182 en Pologne, de 450 au Portugal ou de 631 euros en Espagne,
c’est qu’il y a des raisons. Appliquons leur notre SMIC à 1 500 euros, et on verra
dans ces pays des millions de chômeurs en un instant. Ce raisonnement est facile
à comprendre. Et bien il vaut aussi au niveau national. Ce n’est pas la revalorisation
du SMIC qu’il faut combattre dans cette élection, c’est le principe même d’un
SMIC appliqué uniformément à tout un pays.