LA CHINE A LA CROISEE DES CHEMINS


Les nouvelles qui nous viennent de Chine, à l’occasion de la réunion de l’Assemblée nationale populaire, sont contradictoires. D’un côté, aucune évolution pour le secteur agricole, qui est condamné à végéter sous un régime qui reste socialiste ; de l’autre la poursuite d’une certaine libéralisation dans l’industrie, qui a permis à la Chine de se développer et surtout de multiplier ses exportations. Mais la Chine ne pourra éternellement rester entre capitalisme et communisme. Elle approche de l’épreuve de vérité et se trouve à la croisée des chemins.

 

La situation des campagnes est dramatique

Chaque année, la réunion des 3 000 délégués de la session annuelle de l’Assemblée nationale populaire est un temps fort de la politique chinoise, y compris en matière économique. Non qu’il s’y passe la moindre surprise : les délégués sont bien disciplinés et tous appartiennent au parti communiste chinois. Mais c’est l’occasion pour les dirigeants de donner le la et de rendre publiques les décisions prises dans le secret du bureau politique.

Le développement de la Chine est incontestable et, comme nous l’avons montré, ce qui marche en Chine, c’est ce qui est libéral, c’est ce qui appartient à l’économie de marché, et en particulier l’industrie exportatrice et le secteur privé. La croissance économique a encore été en 2005 de l’ordre de 10% et le boom des exportations ne s’est pas démenti. Quant à l’investissement productif, il a progressé de 27,5% l’an dernier, chiffre sans équivalent.

Par comparaison, la situation des campagnes est dramatique. Il reste 750 millions de chinois dans le monde rural et ceux-ci sont dans l’ensemble très pauvres et manifestent leur mécontentement. Officiellement, la grande majorité des 87 000 affrontements sociaux survenus dans le pays se sont déroulés dans les campagnes. Et 200 millions de Chinois vivent avec moins de 1 dollar par jour, dans une économie autarcique il est vrai. Le discours officiel tenu devant l’Assemblée nationale a donc insiste sur la croissance « équitable » et la nécessaire solidarité avec le monde rural. Wen JIABAO, premier ministre, dans un discours de deux heures, a affirmé que « le pays doit faire plus attention à l’équité et à la stabilité sociale afin que tous profitent des fruits de la réforme et du développement ».

 

Un système agricole collectiviste

Officiellement, un vaste plan d’aide aux provinces les plus pauvres va être mis en place en 2006. Mais ici nous ne cachons pas notre scepticisme et nous relevons l’erreur d’analyse des dirigeants chinois. Ils misent sur une aide sous forme de dépenses publiques, qui seront en hausse de 13,8%. L’enveloppe consacrée à l’agriculture progressera même de 14,2%. Or on sait bien que jamais les dépenses publiques n’ont réglé le moindre problème de développement. Ce sont les initiatives privées qui permettent le développement.

Sur ce point la fermeture idéologique est totale. Pourquoi le niveau de vie des paysans a-t-il augmenté moins vite que celui des villes industrielles ? Le revenu annuel moyen des ruraux était de 403 dollars, contre 1 300 dollars pour les citadins. Réponse : le système agricole reste collectiviste. Aucune réforme de la propriété n’est envisagée. Le projet de « nouvelle campagne socialiste » présenté par le parti est effectivement socialiste, à l’exception de la suppression de l’impôt agricole (il existait depuis 2 600 ans) ! Le vrai sujet de mécontentement dans les campagnes, avec la corruption, c’est la propriété collective de la terre.

Les paysans chinois ne peuvent ni acquérir ni vendre de terrain. Ils ont au plus des baux de longue durée (30 ans) et de toutes façons les cadres locaux du parti saisissent les exploitations de qualité, soi-disant au nom de l’intérêt public. C’est un problème qui avait déjà été rencontré en URSS et lorsqu’il n’y a pas de droits de propriété exclusifs et transférables, la production agricole reste nécessairement très faible. Or dans ce domaine le régime n’a pas changé. Et le responsable de la politique agricole a rappelé qu’il n’avait jamais été question de laisser les paysans prendre le contrôle de leurs terres. Voilà pourquoi selon nous, les campagnes chinoises, qui regroupent la majorité de la population, ne se développeront pas et ce ne sont pas les aides publiques qui changeront les données du problème.

 

Ce qui marche, c’est le capitalisme

Par contraste, on peut être plus optimiste pour les villes, pour l’industrie et pour les exportations. Mais les tensions entre zones rurales et urbaines vont alors s’accroître et l’exode rural va s’amplifier. Peut-on durablement avoir un système capitaliste qui marche dans les villes et un système socialiste archaïque dans les campagnes ? Ingénieusement le parti souhaite ralentir la croissance urbaine pour éviter d’accentuer l’écart. Le chiffre de 8 % de croissance en 2005, plus faible que les précédents, est-il une annonce de cette « stratégie » ?  Ce n’est pas en bridant l’industrie qu’on sauvera les campagnes, mais il est vrai que si les dépenses publiques en soutien des campagnes augmente l’activité globale sera freinée.

D’autres aspects négatifs de l’économie chinoise sont à relever. Le taux de chômage est officiellement à 4,6% en ville, en réalité il est beaucoup plus élevé. La surchauffe est présente et les risques d’inflation sont importants. De plus, le régime se plaint que la répartition des investissements dans les différents secteurs reste irrationnelle. Or elle est déterminée par le marché. Si le parti veut se mêler des investissements et de leur répartition, on peut être inquiet. Et l’investissement progresserait de 18% en 2006 au lieu de 27,5% en 2005.

En revanche, en positif, on apprend que les banques seront incitées à ne plus distribuer les crédits sur ordre politique, mais en fonction de la rentabilité des projets. Toutefois on fera la guerre aux entrepreneurs « trop dépensiers en énergie » : le gouvernement va surveiller plus étroitement les différentes industries.

En conclusion, les contradictions dans la politique économique chinoise traduisent la difficulté du choix que le parti a du mal à faire. Mais le parti peut-il durablement maîtriser les aspirations du peuple, qui a pris goût au capitalisme et au marché. Il y a contradiction entre les libertés économiques, réelles dans l’industrie, et l’absence totale de liberté politique. Les Chinois admettront-ils longtemps de choisir des produits ou des emplois et de ne pas pouvoir communiquer, se déplacer, s’informer ou désigner leurs dirigeants ? Pour l’instant ce qui vient de se passer à propos des campagnes chinoises montre que les durs du parti n’ont pas renoncé à garder la main : l’idéologie collectiviste n’est pas morte, alors que le réalisme capitaliste prouve chaque jour son dynamisme et le progrès social qu’il apporte.


Le 21 Mars 2006
 

 


 

 

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