L’ENDETTEMENT DURABLE



On connaissait le développement durable, dont deux ministères portent le nom : c’est à la mode. Jacques GARELLO avait répliqué avec « l’imbécillité durable », dans un éditorial ironique. Voilà que le gouvernement va plus loin et invente l’endettement durable. On savait la situation des finances publiques dégradée. On n’imaginait pas que le déficit serait si élevé et que la dette publique battrait tous les records. Qui paiera la facture ?

 

Un déficit de 4,1% du PIB

 

C’est l’Institut National de la Statistique et des Etudes Economiques (INSEE), et non le gouvernement, qui a été chargé d’annoncer la mauvaise nouvelle à la Commission européenne. L’ampleur du déficit public pour 2003 dépasse tout ce que l’on pouvait imaginer et atteint 4,1% du PIB (contre 3,2% en 2002). L’INSEE s’en tient pour les années à venir aux prévisions du gouvernement, soit 3,6% de déficit en 2004, 2,9% en 2005, 2,2% en 2006 et 1,5% en 2007.

Qui y croira, à politique inchangée ? Car le déficit pour 2003 a été artificiellement réduit. On a différé certaines dépenses dans le temps, pour débloquer finalement les crédits en 2004 (grâce à cela ces dépenses ne rentrent pas dans le déficit 2003). Surtout on a artificiellement gonflé les recettes en y intégrant le remboursement par EDF à l’Etat d’une dette fiscale de 1,2 milliards d’euros, qui n’a été payée qu’en 2004, mais qui est intégrée par une habile gymnastique dans les recettes 2003, alors même que l’Etat conteste le bien fondé de ce rappel fiscal pour EDF, voulu par la Commission européenne. On le voit, le déficit est artificiellement réduit au prix de quelques contorsions comptables.

Même ainsi réduit, ce déficit pour 2003, de même que celui pour 2002 et celui pour 2004, est en dehors des clous des objectifs du traité européen de Maastricht. Après avoir donné des leçons à l’Europe entière sur ce qu’il fallait faire et sur la nécessité de ces critères stricts, la France est la première à ne pas les respecter. Bel exemple. Mais ce n’est pas seulement parce que nous ne respectons pas les critères européens qu’il nous faut nous alarmer. C’est surtout parce que notre déficit, en soi, est excessif et insupportable. Un déficit de 4,1% du PIB, c’est bien abstrait. Mais cela représente un déficit d’environ 20% du montant des dépenses publiques. En clair, lorsque l’Etat dépense 100 milliards, il n’a à sa disposition que 80 milliards de recettes. Que dirait-on si une entreprise ou une famille fonctionnait ainsi ? On ne dirait rien parce qu’elle aurait déjà fait faillite depuis longtemps. Il n’y a pas besoin d’être grand expert en économie pour savoir que ce n’est ni une situation saine, ni une situation durable.

 

1000 milliards d’euros de dettes

 

Reste maintenant à financer un tel déficit. L’argent ne tombe pas du ciel. On avait longtemps recouru au financement par la création monétaire de la banque centrale. Mais c’était un financement très malsain, car source d’inflation, de faux droits comme disait Jacques RUEFF. L’inflation est un impôt sur les encaisses monétaires. Faire « tourner la planche à billets » a toujours été source de déséquilibres. Mais de toutes façons la question est réglée, puisque, depuis le passage à l’euro, ce type de financement est totalement interdit. La banque centrale européenne ne peut en aucun cas financer le déficit budgétaire des Etats membres.

Il ne reste donc que l’autre mode de financement : l’emprunt. L’Etat est donc devenu un emprunteur majeur du marché des capitaux. Or l’épargne n’est pas extensible à l’infini. Et, en dehors des keynésiens, tout le monde sait que l’épargne est utile pour préparer l’avenir et financer les investissements productifs, surtout dans un pays où l’on n’aime pas les profits, où on les taxe le plus possible et donc où l’autofinancement est notoirement insuffisant. Plus l’Etat emprunte et ponctionne une part croissante de l’épargne, moins il y aura d’épargne pour financer les investissements productifs des entreprises, provoquant ce que l’on appelle un effet d’éviction : les dépenses publiques financées par l’emprunt viennent évincer les dépenses privées que l’on ne pourra plus financer faute de disposer de cette épargne.

Ces emprunts qui se cumulent année après année viennent grossir la dette publique. Or celle-ci, toujours selon les calculs de l’INSEE, vient d’atteindre 1000 milliards d’euros (environ  6 500 milliards de francs). Cela représente désormais 63% du PIB, contre 58,6% l’année précédente. C’est dire que la hausse de la dette publique est explosive. Nous sommes désormais au dessus du critère fixé par les traités européens à 60% maximum du PIB. Même sans être des inconditionnels de ces critères européens, on est obligé de reconnaître que cela fait beaucoup de dépassements.

 

Les générations suivantes paieront … durablement

 

Résultat : il faut payer chaque année des intérêts gigantesques pour financer cet endettement et le poids des seuls intérêts (sans parler du remboursement en capital) pèse de plus en plus sur le budget et deviendra bientôt le premier poste budgétaire (38 milliards d’euros en 2004 pour les seuls intérêts soit 15% du budget). Mais il faudra surtout rembourser le capital et on ne peut pas fuir en avant en permanence en empruntant pour rembourser les dettes précédentes. Pour un particulier, cela s’appellerait de la cavalerie et conduirait en prison.

Cette dette publique représente l’équivalent de 15 000 euros par habitant (bébés et vieillards compris) soit 100 000 francs. Soit une dette à rembourser de 500 000 francs pour un ménage avec trois enfants…Qui va payer ? Evidement la génération qui vient. Nous lui laisserons donc d’un coté des retraites non financées pour lesquelles ils devront se débrouiller, faute d’avoir accepté le passage à la capitalisation, et de l’autre des dettes en héritage. Ce n’est ni économiquement très rigoureux, ni moralement très acceptable. Car qu’avons-nous fait de cet argent ? Non pas des équipements durables, mais nous nous en sommes servis pour payer les dépenses de fonctionnement courant, les salaires de fonctionnaires, les dépenses d’allocation chômage ou de sécurité sociale. Toutes dépenses dont nous reportons la charge sur nos enfants. Bel exemple d’irresponsabilité unanime de la classe politique, qui a inventé l’endettement durable. Celui qui, à coup sûr, pénalisera la génération suivante. Celle dont les politiques du développement durable prétendent s’occuper. Beau mensonge, et durable à coup sûr.

Le 17 mars 2004  

 
   


 

 

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