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LA CHINE ENTRE PLAN ET MARCHE
Où en est la Chine populaire ?
Le pays est à l’évidence toujours communiste et reste un régime totalitaire.
Les libertés civiles n’existent pas, la répression est omniprésente et
on annonçait encore cette semaine qu’un évêque catholique non officiel
(c’est à dire non inféodé au parti) avait été emprisonné. Ce n’est pas
ce que l’on appelle une démocratie. Mais en même temps la Chine a indiscutablement
évolué sur le plan économique et a introduit des éléments de décentralisation.
Mais est-ce suffisant ? Peut-on être à moitié une économie de marché ?
La Chine est-elle en train de réinventer le tiers système que l’on croyait
passé aux oubliettes de l’histoire ?
La propriété légale des citoyens est inviolable
L’élément nouveau, c’est le changement
de ton adopté lors de la session annuelle de l’Assemblée
nationale populaire, qui vient de se tenir pendant une semaine à Pékin.
La presse a souligné en particulier le changement d’attitude concernant
la propriété privée. Certes, la notion de secteur privé n’est pas nouvelle
et elle avait été introduite dans la constitution dès 1988, ce qui était
déjà une entorse au dogme marxiste, puisque toute propriété privée implique
pour les marxistes une exploitation : rétablir le secteur privé,
c’est rétablir l’exploitation capitaliste.
Mais ce secteur privé était très minoritaire
et avait un statut subalterne : il était défini comme un simple complément
de l’économie socialiste. Ensuite, en 1999, un amendement a donné au secteur
privé un rôle nouveau. Il devenait une « composante importante »
de l’économie nationale. Mais évidemment cela impliquait que ce secteur
privé, effectivement en forte expansion, restait minoritaire. Et surtout
la question fondamentale n’était pas réglée : le statut de la propriété
n’impliquait aucune sécurité juridique. Autrement dit, une simple décision
politique pouvait entraîner la disparition et la confiscation de cette
propriété privée, par étatisation du capital.
Qui oserait durablement entreprendre
dans une insécurité juridique totale ? Rien d’étonnant à ce que les
chefs d’entreprise chinois aient fait pression
pour obtenir une meilleure garantie juridique de la propriété. Pour cela,
ils ont eu l’appui en particulier des délégués des régions économiquement
prospères, par exemple ceux de Canton. Ils ont donc fait adopter un amendement
à la constitution indiquant que « la propriété légale des citoyens
est inviolable », ce qui devrait constituer une base légale garantissant
le droit de propriété.
La Chine n’est pas un état de droit
Il parait que le débat a été houleux
au sein de l’Assemblée nationale (c'est-à-dire
en fait du parti, puisque les délégués appartiennent tous au PC), la thèse
officielle étant que la « fraction libérale » l’aurait emporté.
C’est aussi la lecture que l’on en fait habituellement dans les médias.
On peut cependant apporter des réserves. Tout d’abord, le mot de propriété
légale. Cela sous-entend qu’il y a des propriétés qui ont été acquises
« illégalement ». Mais dans un processus de transition assez
confus, on pourrait soutenir que bien des propriétés ont été acquises
de manière illégale. Et donc par ce biais contester la légitimité des
propriétés et donc le droit de propriété.
Ensuite, l’amendement prévoit que l’Etat peut toujours « réquisitionner » la propriété
au nom de « l’intérêt public ». Quant on voit quel usage on
fait de cette notion dans les démocraties comme la France, on ne peut
qu’être inquiet sur l’usage qu’on en ferait dans une dictature :
l’intérêt public peut tout justifier. Cet amendement a été ajouté en particulier
pour éviter que des enfants d’anciens propriétaires ne retrouvent les
biens de leur famille. La lutte des classes, on le voit, n’a pas disparu.
Mais surtout protéger la propriété privée, c’est un élément d’un état
de droit. Or la Chine n’est pas un état de droit : toute activité
reste soumise à l’arbitraire du pouvoir politique ; pourquoi l’économie
échapperait-elle à cet arbitraire ? Peut-on avoir un demi état de
droit ?
Même si l’on a une lecture optimiste
de cette décision, la Chine est-elle pour autant devenue une économie
de marché ? Même le rétablissement de la propriété privée n’est pas
général, en particulier dans l’agriculture, qui reste le secteur majoritaire,
où de nombreux paysans sont encore soumis à l’arbitraire le plus total
et où la collectivisation est encore très forte.
L’économie mixte n’est pas une situation durable
Mais il est vrai en même temps que
l’on est bien obligé d’observer le dynamisme de l’économie chinoise dans
tous les secteurs où la liberté a été introduite. Le commerce extérieur
chinois est en croissance extrêmement rapide (il représente 850 milliards
de dollars) et la Chine joue le jeu, même si c’est parfois en traînant
les pieds, du commerce international. Et cette liberté là est contagieuse.
La Chine comprend bien mieux que les altermondialistes
l’atout que représente pour elle l’insertion dans les échanges internationaux.
Or cet engagement est contraignant, car on n’exporte pas des produits
conçus par un plan, mais des produits créés sur un marché par des entrepreneurs.
Ce que la Chine a compris.
D’ailleurs, depuis que le secteur privé
participe à hauteur de 50% environ au PIB, la croissance s’est fortement
accélérée. Elle a été de 7 à 8% par an ces dernières années et même de
9,1% en 2003. On a le sentiment que dès qu’on instaure un petit espace
de liberté, les Chinois, qui sont traditionnellement dynamiques, se précipitent
et entreprennent. On peut donc faire la même observation que celle que
nous avions formulée pour l’Inde il y a quelques
semaines, sauf que la Chine vient d’un socialisme plus totalitaire que
celui de l’Inde. Ce qui marche en Chine, c’est ce qui est libéral. Ce
qui freine, c’est ce qui reste public ou planifié.
Mais l’expérience chinoise repose aussi
la question de l’économie mixte, ce qu’elle est aujourd’hui. Or l’histoire
et le raisonnement économique, nous montrent que le tiers système, cela
n’existe pas ; ce n’est pas une situation cohérente ou durable. On
ne peut durablement mélanger des éléments centralisés et décentralisés.
Et l’une des deux dynamiques finit par l’emporter : soit c’est la
centralisation qui gagne et l’on retourne au plan ; soit c’est la
dynamique des libertés, et on passe totalement au marché. Dans le cas
de la Chine, les pesanteurs sociologiques du parti communiste sont énormes.
Ce que l’on peut espérer, c’est que les Chinois, ayant goûté à un peu
de liberté économique, en voudront davantage demain. La dynamique des
libertés finira-t-elle par atteindre la sphère politique ? Pour l’instant,
la tyrannie du statu quo est encore très forte.
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