![]() | |||||||||||||||
| Dans
les années 1970, Keynes était mort et enterré. Mort sous les attaques de Friedman
et Hayek, mais aussi par choc avec la réalité économique (la stagflation). Enterré par Ronald Reagan, Margaret Thatcher
et la chute du mur de Berlin. Le monde
entier allait penser libéral, même s’il y avait quelques îlots de résistance -
comme la France – où les tentations étatistes avaient encore de beaux restes.
La crise de 2008-2009 a au contraire marqué le
grand retour de Keynes, via les politiques de relance, et nous avions – hélas
- titré la conjoncture du 12 décembre 2009 : « Keynes : l’homme
de l’année ». Le champagne n’aura pas coulé longtemps chez les Keynésiens
et les événements récents - à commencer par la crise grecque - montrent que la
résurrection de Keynes était une illusion, qui se dissipe à toute allure, même
si elle hante encore l’esprit de la classe politique, notamment en France.
Un retour inattendu en 2008-2009 Face
à la crise actuelle, avatar de certains idées keynésiennes sur le crédit et l’Etat
Providence, certains ont cru voir dans « la grande récession » la réplique
de « la grande dépression » des années trente. La quasi-totalité des gouvernements de la planète
réunis dans le G 20 ont cru trouver leur
salut dans la fuite en avant des dépenses publiques et des déficits publics. Voilà
leur revanche sur les années Reagan, marquées par la lutte contre l‘inflation,
la baisse des impôts, la déréglementation et donc l’attention portée avant tout
à l’offre et aux entreprises : vengeance des socialistes de droite et de
gauche, dont DSK est le symbole : il fallait enfin rompre avec le libéralisme,
mieux : « l’ultra-libéralisme ». Mais
il y avait aussi tous les « pragmatiques », notre Président en
tête, lui qui avait rappelé pendant sa campagne électorale qu’il ne se levait
pas tous les matins en lisant les grands économistes. Ceux-ci ont trouvé dans
la relance keynésienne une recette politique, facile à comprendre et à expliquer,
extrêmement populaire, plus facile encore à mettre en œuvre. Le keynésianisme
présente cet avantage majeur : il persuade les gens qu’ils peuvent dépenser
sans compter, que l’Etat va distribuer à tous la manne offerte par le ciel, en
subventions, augmentations, prestations sociales, équipements publics, emplois
publics, et qu’en outre, de ce seul fait, on contribue au bon redressement, rapide
et efficace, de l’économie. Dépenser devient une vertu, surtout quand il s’agit
de dépenser l’argent que personne n’a gagné par le fruit de ses efforts. De quoi
séduire une classe politique soucieuse de sa popularité. S’ils ne mouraient pas
tous, tous étaient atteints : un vrai tour de magie. Une relance totalement inefficace Voilà
Keynes remis en selle, mais on avait oublié de la sangler. Comme dans les années
trente : les idées de Keynes avaient déjà connu un succès rapide, sans convaincre
la communauté scientifique internationale. Mais il a fallu presque quarante ans
pour qu’on se rende à la réalité et que l’on mesure les dégâts provoqués par le
stop and go, les déficits, l’inflation et autres fruits « globalement positifs »
du keynésianisme. Cette fois-ci, il aura fallu à peine quelques mois pour prendre
conscience du désastre. Le
premier élément- dont nous avons parlé la semaine dernière- c’est que la relance
keynésienne n’a pas marché. 1% de croissance en Europe avec des déficits historiques
de l’ordre de 10% du PIB, on peut difficilement parler d’un triomphe. Ceux qui
s’en sortent le mieux, dans les pays émergents, ou en Europe de l’Est, sont ceux
qui ont relancé le moins, pariant sur les éléments plus solides, comme la compétitivité
à l’exportation, l’investissement des entreprises grâce aux profits ou l’investissement
en éducation. Sur
un plan plus technique, nous avions aussi montré dans notre conjoncture du 9 janvier
que le grand public lui-même avait compris que la manne publique n’aurait qu’un
temps et qu’il avait logiquement choisi d’accroître son épargne de précaution,
plutôt que de consommer, s’alignant non sur le revenu courant, mais sur le revenu
permanent, à long terme. De plus, ceux
qui avaient consommé avaient acheté ce qui était moins cher et disponible, c’ est à dire les produits des pays émergents ; effet
de relance dans les pays développés : zéro. Une relance extrêmement dangereuse, aux effets négatifs Mais
il y a eu deux coups de grâce. Le premier est venu d’où on ne l’attendait pas,
le journal Le Monde, il est vrai sous la plume souvent avisée de Pierre Antoine
Delhommais, dans sa chronique du dimanche, intitulée « De la dette à la Lune »,
par allusion à la décision d’Obama d’abandonner le programme de la NASA à destination
de la Lune puis de Mars. « Retour sur terre » dit-il. Et la terre, c’est
la nécessaire réduction des déficits. Mais le plus intéressant,
c’est que cet article évoque une étude faite par deux économistes américains,
Kenneth Rogoff et Carmen Reinhart, dont voici la conclusion : « L’endettement
d’un Etat produit des effets catastrophiques sur la croissance ». Cette étude
est plus complète que celle qu’avait menée le Professeur Patrick Minford pour
l’IREF dès 2007, mais elle va dans le même sens. Elle
a été menée sur 44 pays et sur une très longue période. Si l’on prend les deux
derniers siècles, lorsque la dette publique a dépassé 90% du PIB, la croissance
du PIB a été de 1,7% en moyenne ; lorsque la dette était entre 30% et 90%
du PIB, la croissance était de 3% ; et pour une dette publique inférieure
à 30%, la croissance du PIB passait à 3,7%. On peut corroborer cette conclusion
en observant les chiffres de la France : entre 1890 et 2009, avec une dette
en dessous de 30%, le PIB a progressé en moyenne de 4% ; avec une dette entre
30 et 90% du PIB, la croissance tombe à 2,75% ; et quand la dette dépasse
les 90%, elle s’effondre à 1,9%. C’est encore plus net aux USA de 1790 à nos jours !
Il parait clairement que la relance par les dépenses publiques est non seulement
inefficace, mais néfaste. Voilà pourquoi le Monde se rend à l’idée « qu’un
endettement public excessif nuit gravement à la santé de l’économie ». De
quoi tuer Keynes à nouveau. « C’est à qui promet de réduire son déficit plus
vite et plus fort que le voisin » Mais
il manquait le vrai coup de grâce. Il est venu de la crise grecque, première étape
de la grande crise des finances publiques. Conseillés par Stiglitz, les Grecs
ont foncé dans la relance keynésienne. Ils en paient le prix : 113% du PIB
de dette publique, un déficit de 12,7% du PIB en 2009. Ils ont des difficultés
à trouver un financement, ils empruntent à un taux d’intérêt qui intègre une prime
de risque, ce qui leur coûte environ 4 points de plus qu’en Allemagne. Et Bruxelles
leur impose un plan d’austérité, de toutes façons nécessaire : gel des salaires
des fonctionnaires, baisse de 10% des primes, diminution de 30% des heures supplémentaires,
arrêt total des embauches, recul de deux ans de l’âge de la retraite. Le
Portugal, l’Irlande, l’Espagne vont faire de même. Dans ce dernier pays, le plan
de rigueur sera de 50 milliards d’euros, les recrutements seront gelés dans la
fonction publique et la retraite passera à 67 ans. C’est pourtant bien un gouvernement
socialiste qui est en place, ici comme en Grèce ou au Portugal ! L’Allemagne,
pour sa part, est passée des hausses de dépenses aux baisses d’impôts. On pourrait
faire ainsi le tour d’Europe. En dépit des exhortations de Bruxelles la France
attend encore. Les optimistes envisagent un changement après
les élections régionales, mais les pessimistes observent que le grand emprunt
est bien lancé. Hors d’Europe, l’Inde vient de renoncer à son plan de relance,
l’économie étant repartie toute seule et l’inflation menaçant. Quant à Obama,
s’il renonce à la lune, il s’accroche à son plan santé ; il soutient l’emploi,
mais gèle les dépenses discrétionnaires et arrête d’un coup 120 programmes de
dépenses. Il ferait bien de choisir, car il est question de diminuer la note AAA
de la dette publique américaine. Conclusion
du Monde : « C’est à qui promet de réduire son déficit plus vite et
plus fort que le voisin (…) Un vrai et beau concours international de vertu budgétaire ».
Ne soyons pas dupes : la religion keynésienne a encore des adeptes, et ses
prêtres démagogues. Mais dans une économie
mondialisée, la secte est désemparée. Comme on le voit aujourd’hui la sanction
des marchés des changes et des marchés financiers rappelle au sens des réalités.
La
tentation sera toujours là, aussi longtemps que le pot de miel sera sous la garde
de l’ours et que des règles institutionnelles n’interdiront pas la relance, si
tant est qu’elles soient respectées par les politiciens (on voit ce qu’il reste
du pacte de stabilisation et le funeste sort des fameux seuils de 3 % pour le
déficit budgétaire et les 80 % pour la dette). Le
mirage keynésien à nouveau dissipé : quel plaisir d’assister à un tel retournement
en quelques semaines ! Malheureusement Il faudra de longues années pour réparer
quelques mois de relance. La cure de désintoxication keynésienne aura eu un prix
élevé. Jean-Yves Naudet
| |||||||||||||||