LE PROTECTIONNISME : 

« UN MAL NÉCESSAIRE EN TEMPS DE CRISE ? »


Il y a deux mois, nous avions mis nos espoirs dans « une nouvelle libéralisation du commerce » et montré comment la mondialisation et les échanges internationaux pourraient nous éviter une crise de l’ampleur de celle de 1929. Mais nous avions aussi fait part de nos craintes : le cycle de Doha en panne, les tentations protectionnistes du Congrès démocrate, la volonté de « sauver l’industrie nationale », le retour du « patriotisme économique », les secteurs « intouchables » comme l’agriculture. Deux mois plus tard, nous sommes plus inquiets encore. Le protectionnisme est dans l’air et certains pensent que ce serait l’une des solutions à la crise. Or le retour du protectionnisme serait la pire chose pour nos économies, et entraînerait un effondrement des échanges, donc de la production et de l’emploi.

 

Des discours protectionnistes

Le ton a changé au niveau des discours. La déclaration de Christine Lagarde à Davos est passée trop inaperçue : le protectionnisme peut être « un mal nécessaire en temps de crise ». Nicolas Sarkozy, dans son show télévisé, a critiqué certaines délocalisations, notamment dans l’automobile, lorsque des usines françaises se sont installées « en Tchéquie », ce qui lui a valu une verte réponse du premier ministre tchèque, qui a condamné « les tentatives d’utiliser la crise financière pour introduire des formes de protectionnisme » qui ne pourraient que « ralentir et mettre en péril la relance de l’économie européenne».

Mais il n’y a pas que les Français. A propos de la guerre des changes, il y a quinze jours, nous avions vu que les Américains soupçonnaient les Chinois de « manipuler » leur monnaie à des fins protectionnistes, tandis que les Chinois dénonçaient « le protectionnisme américain ». Les discours de campagne d’Obama, parlant de renégocier le traité de libre-échange nord-américain (ALENA) et les pressions des leaders démocrates du Congrès pour introduire une clause protectionniste dans le plan de relance américain, imposant de n’utiliser que de l’acier américain dans les investissements publics (clause 1604 dite « Buy American ») allaient dans le même sens. Il est vrai qu’ici Obama nous a rassurés en faisant retirer cette clause et en  affirmant que « au moment où le commerce international décline, ce serait une erreur de notre part d’émettre » un message protectionniste.

 

Des décisions protectionnistes

Mais il n’y a pas que les discours. La fin de l’administration Bush avait envoyé un mauvais signal, même s’il n’était que symbolique, en relevant fortement les taxes sur les importations de Roquefort, en réponse il est vrai à l’embargo européen sur les poulets et le bœuf aux hormones. Mais les symboles sont importants et les guerres commencent souvent par de petites escarmouches. Autre phénomène : les manifestations des ouvriers, en Grande-Bretagne et en Irlande, contre le trop grand nombre d’embauches d’étrangers, aux cris de « des emplois britanniques pour les ouvriers britanniques ». Chez Total à Lindsey, les ouvriers ont fait grève contre l’embauche d’étrangers et la direction a dû céder (réservant 50% des emplois aux Anglais), et renvoyant chez eux 40 Portugais qu’on avait fait venir pour cela, car la grève avait fait tache d’huile. Bruxelles a protesté, rappelant que « la libre circulation des personnes fait partie de la solution et non pas du problème ». Reflexe identique en Espagne contre les ouvriers venus du sud de la Méditerranée. Les Suisses eux-mêmes n’ont approuvé qu’à 60% le renouvellement de l’accord de libre circulation des personnes avec l’Europe.

Et que dire du sondage indiquant que 78% des patrons de PME allemands souhaitent des mesures protectionnistes. Ne parlons pas de toutes les aides publiques sectorielles, qui faussent la concurrence. Pendant ce temps, l’Inde a pris deux mesures protectionnistes, dont une sur l’acier et l’autre pour interdire les jouets chinois (en évoquant des risques sanitaires !). La Chine a baissé la TVA à l’exportation. L’Indonésie oblige certains produits étrangers à passer par des ports bien précis, pour retarder leur entrée. Et on pourrait donner des exemples en Russie, au Brésil,  en Equateur (hausse des droits de douane sur 940 produits).

 

Une réaction urgente en faveur du libre-échange est nécessaire

Nos confrères s’en préoccupent à droite (« Retour au protectionnisme » pour David Victoroff dans Valeurs actuelles), et à gauche (Le Monde de l’économie consacre plusieurs pages à « La tentation protectionniste »). Les Echos font une liste des mesures protectionnistes sous le titre « Quelques signes inquiétants de par le monde ». Les dirigeants du G20 auraient-ils oublié qu’ils avaient adopté une déclaration le 15 novembre affirmant : « Il est vital de rejeter le protectionnisme et de ne pas nous replier sur nous-mêmes en ces temps d’incertitudes financières ». Certains politiques réagissent. Gordon Brown vient de dire au Parlement anglais : « Le plus grand danger auquel fait face le monde est un retour du protectionnisme ». Angela Merkel a répété que « le protectionnisme est une mauvaise réponse à la crise ». Mais tout cela ne suffit pas à nous rassurer, et les pressions en faveur du protectionnisme sont fortes. Certains en font leur fond de commerce électoral. D’ailleurs Jean-Claude Trichet (BCE) dénonce dans le protectionnisme « une menace très importante ».

Il est urgent que tous les pays mettent fin à cette dérive. Tous les historiens savent qu’en 1929, le protectionnisme a été l’un des grands facteurs aggravant de la crise. Comment produire, si on se prive des produits étrangers que l’on n’a pas ou qui sont plus efficaces ou moins chers ? Comment produire et créer des emplois, si les autres pays ferment à leur tour leurs frontières à nos produits ? Comment faire baisser les prix et réduire les raretés sans l’offre étrangère ? Comment développer la productivité sans le stimulant de la concurrence ? Comment bénéficier des connaissances, des compétences, du savoir-faire des autres, si nous leur fermons la porte ? Comment soutenir la croissance sans échanges internationaux ? Comment développer le tiers-monde, alors que le commerce extérieur est sa meilleure voie ? Au moment où il est question de solidarité, comment pourrait-on espérer s’en sortir tout seul ?

La crise actuelle est grave. La liberté des échanges, en les favorisant, est l’une des principales mesures anticrise.  Il faut donc développer le libre-échange, par exemple en achevant le cycle de négociations de Doha à l’OMC, pour relancer la machine mondiale. L’ambiance protectionniste actuelle, si elle se transformait en protectionnisme généralisé, serait l’erreur la plus grave. Dans ce cas, la crise changerait de nature et on passerait de la récession à une vraie dépression. Il est urgent de réagir et de le faire clairement en défendant le libre-échange et en dénonçant tout protectionnisme.



Jean-Yves Naudet

Le 23 février 2009
 

         
 


 

 

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