2010 : L'ANNEE DE LA CHINE


Encore et toujours la Chine. Nous avions déjà expliqué il y a plusieurs semaines l'attirance qu'exerçait pour les Etats-Unis la zone Pacifique. Mais le Pacifique, c'est vaste, et dans cette région, la Chine est amenée à jouer un rôle de plus en plus important. Il y a bien sur la croissance chinoise et les réserves en devises du pays. Mais il y a désormais un phénomène nouveau, peu souligné jusqu'ici : la Chine est devenue le premier exportateur mondial. Et elle vient de créer la plus grande zone de libre échange du monde avec ses voisins d'Asie de l'Est. Pour autant, elle n'en n'a pas fini avec tous ses vieux démons. Pour toutes ces raisons, la Chine tiendra la vedette en 2010, et pas seulement à cause de l'exposition de Shangaï. 

La crise ? Quelle crise ?

Le premier record de la Chine, c'est la croissance économique. Certes, on n'en est plus aux sommets de 2006 ou 2007, avec une croissance entre 10 et 11% par an. La « crise » est passée par là. Mais elle ne se trouve pas dans la situation que nos « experts » avaient imaginé : un effondrement de la croissance, certains disaient même une récession. Avec 8,5% de croissance en 2009 et une prévision de 9% en 2010, on aimerait bien connaître des « crises » comme celle-là. Les Etats-Unis sont à - 2,7% en 2009 et seront à + 1,5% en 2010 : on voit facilement à quel rythme l'écart se réduit entre la Chine et les pays occidentaux.

Dès octobre 2009, la production industrielle s'est accélérée vivement, passant à un taux extraordinaire de 16,1% en rythme annuel. Et encore, la plupart des experts pensent que, pour diverses raisons, le gouvernement sous-estime la croissance et ils trouvent que les estimations pour 2010 sont trop basses. Le PIB lui-même serait plutôt autour des 10% : pas mal pour une économie « en crise ». On raconte partout que les Chinois en profitent peu, tout allant à l'exportation. Mais c'est de plus en plus faux et la demande intérieure se porte de mieux en mieux. C'est la demande privée qui progresse et les Chinois consomment de plus en plus : il suffit de se rendre sur place pour l'observer dans tous les domaines. Et l'investissement immobilier progresse également très vite. Certes, il y a des risques d'inflation et les Chinois recommencent à surveiller le crédit et l'évolution de la création monétaire, car les risques de « bulle » financière et immobilière existent. Il est vrai que le crédit avait cru jusqu'à 30% par an ! 

La Chine premier exportateur mondial

Les entreprises chinoises se portent bien et elles sont plus riches qu'avant la crise. Le profit des entreprises industrielles était de 314 milliards de dollars en 2007, 354 en 2008 et il atteignait déjà 379 milliards pour les onze premiers mois de 2009. Où est la crise ? La chute des profits en début d'année est non seulement effacée, mais elle a fait place à une hausse de 8%. Dans un secteur comme l'immobilier, les investissements progressent à un rythme compris entre 30 et 40% ! Et le PIB de la Chine a désormais rattrapé celui du Japon.

Pourtant l'élément le plus novateur, qui n'a pas été assez souligné selon nous, concerne les exportations ; certes, il y a longtemps qu'elles progressent rapidement et on parle encore d'une hausse de 10 à 15% l'an prochain. Dire que la Chine s'est hissée dans les grands pays exportateurs n'a rien d'original.

Mais voilà l'élément majeur : la Chine vient de dépasser l'Allemagne comme premier exportateur mondial. C'est fait depuis le milieu 2009 et pour l'ensemble de l'année, on envisage 993 milliards de dollars d'exportations pour l'Allemagne et 1 190 pour la Chine. Même si on peut considérer que la crise a momentanément plus touché les exportations allemandes, qui vont redémarrer avec la reprise, la hiérarchie est bien établie: le premier pays exportateur du monde, c'est la Chine. Comme un ministre chinois précise que l'année commerciale 2009 a été la plus difficile de l'histoire de la Chine, cela promet pour 2010 ! Les exportations chinoises représentent désormais 9% des exportations mondiales.

Notons que si le deuxième exportateur mondial est l'Allemagne, le troisième les Etats-Unis, le quatrième le Japon, la France vient de perdre sa cinquième place d'exportateur mondial au profit des Pays-Bas. Ce n'est pas le sujet, mais cela devrait donner à réfléchir aux Français ! Pour revenir à la Chine, une autre décision va accentuer sa suprématie : elle vient d'inaugurer au 1er janvier 2010 la plus grande zone de libre-échange du monde, celle de l'Asie de l'Est. 

Une nouvelle zone de libre-échange

Depuis longtemps, la Chine avait marqué son intention d'être au coeur d'une zone de libre échange de toute l'Asie et du Pacifique : le projet APEC devrait représenter 50% du commerce mondial. Une première étape de ce projet a été franchie avec la création de l'ASIAN (Association des Nations du Sud Est Asiatique) : concernant 13 millions de km², 1,9 milliard d'habitants, des pays ont supprimé presque tous leurs droits de douane sur 90% des produits échangés.

Les 10% restants seront peu à peu concernés. Cela confortera encore la place de la Chine dans le commerce mondial, puisque les zones de libre-échange propulsent les exportations de tous les pays membres. La Chine en espère aussi un plus grand rôle pour sa monnaie, tout au moins dans cette zone.

Tout cela va encore faire progresser les réserves de changes chinoises, et grossir les fonds souverains, qui permettent aux Chinois de racheter de nombreuses entreprises en Occident, actuellement peu chères, en dépit de la hausse récente de la bourse. Ce sont ainsi de nouvelles marques prestigieuses européennes ou américaines qui vont devenir à capitaux chinois. Mais pour l'instant, ce jeu est plutôt gagnant/gagnant : les pays occidentaux bénéficient des produits chinois à bon marché et peuvent investir massivement dans le vaste continent chinois. Et les Américains - et d'autres - sont bien contents de trouver les capitaux chinois pour financer leurs déficits publics. 

Restent des interrogations économiques et politiques

N'y aurait-il donc aucune inquiétude à avoir et aucune critique à formuler ? En réalité, certains problèmes demeurent. Le plus délicat sur le plan technique concerne la monnaie chinoise. Si elle était convertible et si elle flottait librement sur les marchés, elle ne cesserait de s'apprécier, en raison des excédents extérieurs. Mais les Chinois maintiennent la fiction d'une monnaie faible, rattachée au dollar lui-même assez faible. La meilleure défense étant l'attaque, les Chinois accusent le dollar et sa suprématie. Mais la réalité est autre : la faiblesse artificielle de la monnaie chinoise ne correspond pas aux réalités économiques et fausse une partie du jeu. Il faudra bien un jour s'attaquer à cette question, car elle contribue au désordre monétaire mondial, les faux prix étant toujours néfastes.

Ensuite, la Chine n'en est qu'au début de ses problèmes sociaux. La question du monde rural, toujours énorme en dépit de sa réduction spectaculaire, est loin d'être réglée. La Chine vieillit rapidement, surtout avec l'enfant unique, et la question des retraites s'y pose avec plus d'acuité qu'ailleurs. Jusqu'ici les travailleurs migrants à l'intérieur de la Chine ne pouvaient transférer leurs droits d'une région à l'autre. On va passer en quelques années de 6 actifs pour un retraité à 2 actifs pour un retraité.

Mais la question fondamentale reste celle des libertés. L'exécution d'un citoyen anglais, accusé de trafic de drogue, a marqué l'Occident. Mais plus généralement, la Chine tue plus de prisonniers que l'ensemble des pays appliquant la peine de mort. Les libertés fondamentales sont bafouées : évêques et prêtres sont arrêtés et envoyés en prison ou en camp ; les opposants muselés, quand ils ne disparaissent pas purement et simplement ; Internet est sous surveillance, ce qui paraît-il fait rêver quelques politiciens français ; la presse est muselée ; le parti unique est la règle.

Certes, libertés politiques et économiques ne coïncident pas toujours exactement dans le temps ; mais il y a toujours une dynamique et il est rare qu'on accepte longtemps de choisir ses produits ou la liberté de la publicité sans avoir envie de choisir ses hommes politiques ou de retrouver la liberté d'expression. Ce sera une des grandes questions des années à venir. Ou la politique l'emportera, le parti unique se crispera, et le dynamisme économique finira par être atteint ; ou les libertés économiques l'emporteront et l'ensemble des libertés publiques suivra. Alors, comme le disait déjà Napoléon, la Chine s'éveillera et le monde tremblera. Mais Napoléon raisonnait en militaire : le réveil de la Chine, surtout s'il s'accompagne du réveil des libertés, sera au contraire un bienfait universel, dans un jeu gagnant pour tous.

Jean-Yves Naudet

Le 19 janvier 2010

         
 


 

 

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