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La pensée monétaire de Schumpeter :
La vitesse de circulation de la monnaie Schumpeter évoque l'émergence du concept dans le
chapitre 3 consacré à une brève histoire de la pensée monétaire et en
particulier dans les développements consacrés à la théorie quantitative.
D'après lui, le premier à avoir perçu la notion de vitesse de circulation de
la monnaie est W. Petty qui, dès 1662, dans "A Treatise of Taxes and
Contributions" emploie l'expression de "frequency of
commutations" puis, dans son "Verbum Sapienti", de 1664 celle
de "circles" de la "révolution" de la monnaie. Le second auteur cité est J. Locke qui utilise l'expression de
"quickness of circulation" dans ses "Considerations of the
Consequences of lowering the Interest and raising the Value of Money" de
1691. Mais ce
dernier n'a pas pris conscience de la signification de cette vitesse de
circulation pour le niveau des prix[6].
Schumpeter souligne que le concept ne s'impose que progressivement et ne fait
pratiquement aucun progrès jusqu'à son époque. La vitesse de circulation est une caractéristique
de la sphère monétaire, aucun équivalent à la vitesse de circulation de la
monnaie ne peut être trouvé dans la sphère réelle. Pour lui, la notion de
vitesse de circulation des biens est soit une notion différente telle que la
vitesse de rotation des stocks, soit une erreur d'interprétation. Les biens
sont destinés à disparaître dans l'échange alors que la monnaie subsiste au
delà et circule indéfiniment. L'inverse de la vitesse correspond à une durée.
C'est la fraction de la période d'observation au cours de laquelle, en
moyenne, l'unité est conservée dans une encaisse. Si la période d'observation
est choisie de telle sorte que chaque unité change en moyenne une fois de
mains alors la vitesse de circulation disparaît en tant que facteur explicite
et le chiffre d'affaires est égal à la masse monétaire ou somme des encaisses
des entreprises et des ménages. - Pour pouvoir parler de vitesse de circulation de
la monnaie il faut normalement que celle ci soit "matérialisée". En
effet, dans un système de compensation pur, les notions de masse monétaire et
par conséquent de vitesse de circulation n'auraient pas de sens :
"Parler d'une quantité d'unités de compte disponibles a aussi peu de
sens que de dire qu'il y a un certain nombre d'unités de longueur avec
lesquelles devra être mesuré tout ce qui a une longueur."[8] Dans un système de compensation pur, il n'y aurait
pas d'analogue à la vitesse de circulation de la monnaie car pour pouvoir
servir plusieurs fois, encore faut-il que l'unité monétaire soit, d'une
manière ou d'une autre, matérialisée. Elle doit clairement avoir une
individualité qui subsiste au-delà de l'acte de paiement particulier et peut
être maintenue comme telle. Ceci conduit à se poser la question des dépôts bancaires.
Un actif bancaire n'est pas représenté par une unité individualisée et
persistante. Il est au contraire, détruit au cours de l'acte de paiement.
Schumpeter admet cependant qu'il soit possible de parler, par analogie avec
la vitesse de circulation de la monnaie, de vitesse de circulation des
dépôts, car "l'ensemble de ces actifs est contraint par la monnaie qui
l'oblige à évoluer, pas tout à fait mais presque, comme s'il était composé de
pièces de monnaie". - Si la monnaie n'est pas un bien ou une marchandise,
comme le souligne avec insistance Schumpeter, mais que sa caractéristique est
de leur servir de contrepartie, son rôle se limite à celui d'unité de compte
et d'intermédiaire des échanges. Comme elle ne sert pas à satisfaire un
besoin au même titre que les autres biens, cela permet aux créances en
monnaie de jouer le même rôle que la monnaie elle même. Ces créances
constituent un pouvoir d'achat immédiat et sont à l'origine du problème
statistique posé par la mesure de "la quantité d'un bien qui peut être
augmentée par l'émission de créances exprimées en ce bien"[9]. - D'autre part, comme une partie seulement de la monnaie est
effectivement utilisée dans les échanges, il faudrait distinguer "masse
monétaire disponible" et "masse monétaire active". Pour
Schumpeter, il faut avoir appréhendé statistiquement la monnaie active qui
intègre les différentes formes de monnaie légale, pièces et billets, et tout
ce qui, en pratique, sert de moyen de paiement dont les dépôts en banque. La
principale difficulté vient de ce que la monnaie qui, pour une raison
quelconque, est temporairement retirée de la circulation reste toujours
potentiellement active. La proportion de monnaie inactive et la durée de
cette inactivité sont des variables à expliquer. Il y a de ce fait
introduction de la troisième fonction de la monnaie, celle de réserve de
valeur. Sur ce point Keynes a une position identique :
"Il ne faut pas prendre en compte les encaisses thésaurisées sinon une
variation de celles-ci pourrait entraîner une variation de la vitesse alors
qu'en réalité il s'agit d'une variation dans la quantité de monnaie effective
ou monnaie en circulation active"[10].
Ceci permet à Keynes de distinguer la vitesse qui se calcule en retenant au
dénominateur les dépôts en compte courant (les "cash deposits") et
qui constitue un taux de rotation de ce qui sert véritablement de liquidité
et l'"efficience" qui est fondée sur le total des dépôts bancaires
("total deposits"), encaisses thésaurisées inclues. L'"efficience"
ou "cash efficiency" de la monnaie bancaire peut se définir comme
le produit de la vitesse par la part des dépôts en compte courant dans le
total des dépôts. Keynes s'attache ensuite à la distinction entre les
"income deposits" des ménages et les "business deposits"
des entreprises en soulignant la différence de leur vitesse de circulation.
Schumpeter n'a pas besoin de cette distinction supplémentaire puisqu'il isole
les opérations dans lesquelles les "business deposits" sont de
nature différente de celle des "income deposits" et que, de ce
fait, dans son modèle, toute la monnaie passe alternativement des entreprises
aux ménages. Schumpeter et Keynes ont, sur ce point, des
positions très proches. Pour ce dernier, les "business deposits"
apparaissent beaucoup moins stables que les "income deposits". Les
transactions qu'ils servent à financer peuvent être divisées en trois
catégories : opérations directement liées au processus de production (achats
de facteurs de production et de produits intermédiaires), opérations de
spéculation et enfin opérations financières. C'est pourquoi il divise les
"business deposits" en "industrial deposits" et en
"financial deposits". Les dépôts détenus à des fins spéculatives ou
financières forment avec les dépôts d'épargne la "circulation financière"
et, pour Keynes, ces opérations qui sont sans relation directe avec la
production connaissent des fluctuations non seulement différentes de celles
des opérations liées à la production et à la consommation mais d'une ampleur
telle qu'elles faussent totalement les statistiques[11]. Schumpeter définit le "volume des
échanges" comme l'ensemble des transactions allant des achats de
facteurs de production par les entreprises aux achats de biens de
consommation par les ménages. Mais cette notion ne lui apparaît pas encore
satisfaisante. Elle intègre des transactions dans lesquelles "la même
marchandise change de mains comme la monnaie correspondante". Ces
transactions doivent aussi être isolées pour ne conserver que celles qui sont
liées au processus de production entendu au sens large. Le résultat de cette
démarche est que, pour pouvoir définir une vitesse de circulation de la
monnaie "pure", c'est-à-dire indépendante des opérations
spéculatives ou de la structure du processus productif (exemple de
l'entreprise textile qui se sépare de sa filature), il faut raisonner sur le
"produit social". Ceci conduit au concept d'"efficience"
de la monnaie, l'"efficience" étant mesurée par le nombre de fois
où au cours d'une période d'observation, une unité de monnaie ou d'actif est
dépensée par les ménages en biens de consommation, c'est-à-dire sert de
contrepartie au "produit social"[12].
Nous avons là une conception de l'efficience différente de celle de Keynes.
La définition de Schumpeter est fondée sur la nature du numérateur, celle de
Keynes sur la nature du dénominateur. La vitesse ainsi définie par Schumpeter peut être
considérée comme une vitesse-revenu. Comme nous l'avons déjà indiqué, elle
échappe cependant à la remarque de Keynes selon laquelle, si on s'intéresse
au rapport de la quantité de monnaie au revenu, il ne faudrait pas prendre en
compte le stock total de monnaie mais uniquement les "income
deposits". Pour ce dernier, la relation entre le revenu annuel et le
stock moyen de monnaie des détenteurs de revenu constitue la vitesse de
circulation des "income deposits" ou vitesse-revenu et si on prend
le total des transactions sur le stock moyen total de monnaie on obtient la
vitesse des "cash deposits" ou vitesse-transactions. Mais la
relation entre le stock moyen total de monnaie et les revenus, qui se rencontre
fréquemment dans la littérature économique, est pour lui une notion hybride
sans signification particulière. La périodicité des recettes et des dépenses est
citée par Keynes comme facteur de la vitesse des "cash deposits".
Ceux-ci, détenus pour effectuer des paiements, sont fonction du volume et de
la régularité des recettes et des dépenses ainsi que de l'intervalle de temps
entre celles-ci. Ainsi le montant moyen des "income deposits"
dépend de la périodicité des recettes, il sera d'autant plus élevé que
l'intervalle de temps entre deux recettes sera plus long et le rapport entre
montant moyen d'"income deposits" et revenu sera donc plus faible.
Il est possible de répartir la population en différentes catégories en fonction
des modalités de perception du revenu. La valeur du rapport va dépendre de la
composition de la population selon les différentes catégories. La valeur du
rapport sera aussi fonction des habitudes de la société en matière de
dépenses. Selon qu'elles se font de manière régulière ou qu'elles sont
concentrées juste après le jour de paie, selon que certaines grosses dépenses
se font de manière saisonnière ou non, la valeur du rapport en sera affectée.
C'est pourquoi Keynes considère qu'il est trompeur d'envisager le total des
"cash deposits" comme pouvant être en relation quelconque stable ou
normale avec le revenu national. Schumpeter souligne qu'une difficulté dans la
mesure de la "fréquence" vient de ce que les opérations de
compensation enregistrées ne représentent pas la totalité des paiements par
chèque puisqu'elles ne comprennent pas les opérations de compensation
internes aux banques, lacune d'autant plus grave que le système bancaire est
plus concentré. Pour lui, la plus ou moins forte intégration des marchés et
l'incertitude quant à l'échelonnement des recettes et des dépenses sont aussi
des éléments déterminant la "fréquence". L'incertitude en
particulier amène les agents à constituer une réserve qui va réduire la
"fréquence". Le montant de cette réserve va dépendre de l'aversion
des agents au risque lié à une mauvaise prévision du déroulement des
opérations de recettes et de dépenses. Il apparaît subjectif. C'est un
élément noté aussi par Keynes, pour qui les "cash deposits"
incluent également une marge de sécurité contre les aléas. Schumpeter distingue deux parties dans cette
encaisse de réserve : l'une qui traduit une réaction normale face à
l'incertitude et pourrait être comptée comme élément objectif de gestion de
l'encaisse et donc de calcul de l'"efficience", l'autre qui
représenterait le comportement particulier de l'agent et serait donc purement
subjective. La même démarche s'applique au financement des dépenses
exceptionnelles qui peuvent être retardées ou anticipées avec des échéances
de constitution de la réserve ou de remboursement plus ou moins fortes selon
les individus. En général la "fréquence" peut être considérée comme
une variable indépendante et, pour des périodes courtes, peut même être
considérée comme constante. D'après Keynes, le fait que certaines dépenses
importantes - pour lesquelles une partie du revenu doit être épargnée -
soient faites à des intervalles de temps plus longs que ceux correspondant au
versement des salaires est clairement responsable d'une baisse de la vitesse
de circulation en dessous de ce qu'elle serait autrement. Le paiement des
revenus à des intervalles de temps aussi longs que le semestre ou l'année
contribue aussi à la réduction de la vitesse de circulation. Plus les revenus
et les dépenses des individus sont synchronisés dans le temps plus faibles
seront les besoins moyens de liquidités par rapport au revenu, et plus forte
sera la vitesse de circulation. Ainsi la vitesse de circulation est en grande
partie une fonction des habitudes et pratiques sociales. Pour cette raison,
on peut s'attendre à une relative stabilité de la vitesse des "income
deposits", bien qu'en longue période il puisse y avoir un trend dû à des
changements progressifs des habitudes. La question de la différence de
"fréquence" entre types de monnaie n'est pas évoquée par
Schumpeter. Pourtant il semble clair que monnaie scripturale et monnaie
fiduciaire n'ont pas la même "fréquence", surtout actuellement où
avec les transferts électroniques la "fréquence" peut tendre vers
l'infini. L'important pour Schumpeter est que la "fréquence"
apparaisse comme la partie stable de l'"efficience" et la
"disponibilité" comme la partie variable. La disponibilité est un élément subjectif qui
relève de la libre décision des agents. En dehors des contraintes liées à la
production pour les entreprises
et à la vie courante pour les ménages ainsi qu'aux caractéristiques du
processus de paiement, la part des encaisses que les agents vont
effectivement dépenser dépend totalement de leur décision. Et même si cette
marge de manSuvre est réduite, elle n'en existe pas moins et introduit un
écart par rapport à une "disponibilité" de un. Cette marge de
manSuvre où s'exprime la liberté de choix apparaît aussi importante pour la
théorie monétaire que pour la politique monétaire. La
"disponibilité" apparaît indépendante par rapport à la
"fréquence" et contrairement à cette dernière, la notion de
"disponibilité" s'applique aussi dans la sphère réelle : il existe
une "disponibilité des marchandises". Schumpeter distingue dans le comportement des
agents face à l'incertitude une réaction "normale", au sens
statistique du terme, qu'il considère comme objective et qu'il propose
d'intégrer à la "fréquence" et une réaction purement individuelle à
intégrer à la "disponibilité". La "fréquence" privilégie
la fonction d'intermédiaire des échanges de la monnaie, la
"disponibilité" celle de réserve de valeur. Nous retrouvons avec la
"disponibilité" la distinction monnaie active et monnaie
thésaurisée ainsi que la notion de demande de monnaie, conforme à la vitesse
revenu. L'"efficience" qui est la vitesse de circulation
de la monnaie calculée par rapport au "produit social" est divisée
en deux composantes : la "fréquence", composante objective qui
représente une vitesse matérielle, fonction de facteurs techniques et
institutionnels, relativement stable, et la "disponibilité",
composante subjective, liée au comportement des agents, qui traduit
l'insertion par les agents d'une quantité plus ou moins grande de la monnaie
détenue à des fins de paiements dans le circuit des échanges. C'est une
composante qui varie avec les anticipations des agents.
L'"efficience" est le résultat du produit de la
"fréquence" par la "disponibilité". Schumpeter atteint
ainsi son objectif en séparant dans la vitesse de circulation la partie
stable de la partie variable. Cette dernière va jouer un rôle essentiel dans
la relation entre sphère réelle et monétaire, relation dont l'analyse sera
facilitée puisque fondée sur un concept théoriquement épuré. Références Keynes, J.M. (1930) A Treatise on Money, Macmillan,
Londres. Schumpeter, J.A. (1970) Das Wesen des Geldes, Vandenhoeck &
Ruprecht. CERF-GREFIGE - Université de Nancy 2. [1] Schumpeter-1970, chapitre 10 "Conséquences" pp. 232 à 253. Le titre du chapitre n'est pas trés explicite. Ceci tient naturellement au caractère inachevé du travail. [2] Schumpeter-1970, note 16 du chapitre 10. [3] Keynes-1930, chapitre 24 "The Velocities of Circulation". [4] Schumpeter-1970, chapitre 10 paragraphe 2. [5] Schumpeter-1970, note 6 du chapitre 10 et note 14 du chapitre 3 p.51. Ces deux notes font référence à des travaux différents de M.W. Holtrop sur la vitesse de circulation de la monnaie. Celle du chapitre 3 concerne le même article que celui cité par J.M. Keynes dans son "Traité" en note 1 du chapitre 24 : Holtrop-1929. [6] Schumpeter-1970, en note 13 du chapitre 3 indique que Marx fait aussi référence au "Traité" de 1662 de W.Petty. [7] Schumpeter-1970, chapitre 10 paragraphe 3. [8] Schumpeter-1970, chapitre 10 paragraphe 1.c. [9] Schumpeter-1970, chapitre 10 paragraphe 1.c. [10] Keynes-1930, chapitre 24 paragraphe 1. [11] Keynes-1930, chapitre 24 Paragraphe 2. [12] Schumpeter-1970, chapitre 10 Paragraphe 3. |