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Texte
intégral :
L 'ESSENCE DE LA
MONNAIEJ.A.
Schumpeter
1. Revenons maintenant à notre
présentation fondamentale de la comptabilité sociale centrale qui enregistre
toutes les opérations économiques réalisées sur le territoire étudié et donne
ainsi une image complète de l 'activité économique - et aussi des comptes
économiques nationaux - ainsi que du processus de règlement. Celle-ci doit
nous permettre tout d 'abord de comprendre la nature d 'institution sociale de
la monnaie. Pour des raisons de commodité de présentation, nous ne
raisonnerons dans ce chapitre que sur la base des enregistrements et
règlements relatifs au processus économique courant, en règle générale un
processus économique se reproduisant à l 'identique. Dans ce dernier cas, il
est clair que les systèmes d 'équivalences comptables comme se présentent les
bilans et les comptes de pertes et profit des ménages, des entreprises et des
banques, sont eux-mêmes les éléments d 'un système
d 'équivalence économique et les postes d 'un processus de compensation économique qui doit aboutir à un solde économique nul.
Pour tirer de cette approche des
enseignements théoriques et pouvoir l 'utiliser comme outil de résolution des
problèmes de théorie et de politique monétaires, il faut bien préciser, comme
cela avait déjà été indiqué, que tous les comptes et toutes les écritures
dans le grand livre social reflètent le sens des opérations réelles même si,
concrètement, d 'autres méthodes sont employées que les écritures bancaires
avec compensation ultérieure, de telle sorte que nous avons vraiment là
l 'exemple de toutes les formes de règlement et que toutes les autres ne sont
que des formes techniques particulières de celui-ci qui consiste en pratique
en écritures de débit et crédit. La difficulté, pour comprendre ces choses,
au fond très simples, vient de notre habitude de considérer le paiement par
transfert manuel de -pièces de monnaie - comme le cas normal et d 'en déduire
ou d 'établir à partir de celle ci toutes les autres méthodes. Nous verrons
dans ce chapitre que cela s 'appelle mettre les choses sur la tête. En
laissant provisoirement de côté la question de la valeur numérique des
grandeurs des créances et des dettes qui, dans le processus économique,
s 'échangent et disparaissent, nous allons maintenant nous intéresser aux
autres méthodes de traitement des créances et voir comment notre approche se
comporte vis-à-vis de la notion habituelle - et juridique - de règlement.
Une créance peut être éteinte par le
transfert par le débiteur au créancier d 'une autre créance. Une illustration,
tout à fait significative en pratique de cette méthode, est le transfert -à titre de paiement - d 'un effet par
endossement. Dans la première moitié du dix neuvième siècle cette méthode
domine dans les transactions de l 'industrie de la laine du Lancashire, mais
par la suite et jusqu 'à aujourd 'hui elle est encore parfois utilisée. L 'effet
passe alors de mains en mains comme et avec le même résultat économique qu 'un
billet de banque, même si les modalités techniques et juridiques sont
différentes. Le résultat est économiquement et intrinsèquement le même que si l 'effet avait été escompté, le
produit de l 'escompte transféré sur le compte du détenteur puis sur celui de
son créancier. Jusqu 'à un certain point, deux opérations ont simplement été
réunies en une seule dont le sens ne devient clair que quand on pense aux
écritures implicites qui la sous-tendent et qui ont été réalisées dans ce cas
sur des comptes invisibles de la comptabilité économique : l 'entreprise en
faveur de laquelle l 'effet a été initialement émis a acquis par son activité
productive une -créance - dans le grand livre économique, créance matérialisée
par un effet mais qui aurait aussi bien pu prendre la forme d 'un -chèque
certifié -.
Si ensuite elle achète à une autre entreprise pour un montant équivalent de
matière première par exemple alors, dans le grand livre économique, il aurait
fallu enregistrer la disparition de cet avoir de son compte et sa
réapparition sur le compte d 'une autre entreprise, ce qui correspond en
réalité à ce qui est réalisé par la transmission de l 'effet et qui n 'est rien
d 'autre qu 'un élément du processus de compensation économique. La
compensation, qui pour plus de deux parties prenantes s 'effectue
automatiquement dans le relevé de compte, s 'insère directement dans notre
schéma.
Quand le cordonnier et le couturier
se livrent l 'un l 'autre, se facturent pour leur livraison et compensent leurs
créances réciproques pour des montants de factures et des échéances
identiques, il ne se produit clairement rien d 'autre que si le couturier
avait acheté à un cordonnier et que le cordonnier s 'était adressé à un autre
couturier et que les écritures de débit et de crédit soient apparues dans
tous leurs détails et dans la totalité de leur enregistrement statistique.
Seule une
simplification technique distingue le premier cas du second, mais ce dernier
permet seul de comprendre ce qui se passe dans le premier. Quand plus de deux
ménages ou entreprises décident de liquider, par échange, leurs créances réciproques
et passent donc un accord de compensation alors nous avons devant nous une
petite image de la compensation économique d 'ensemble ou encore du processus
de compensation qui se déroule en continu entre chaque firme ou chaque ménage
et le reste de l 'économie. Deux remarques doivent maintenant être faites : là
où, dans un système fonctionnant fondamentalement sur les écritures
bancaires, de telles compensations
ou consolidations se produisent,
comme c 'est le cas à grande échelle avec les -arrangements - en bourse, non seulement une difficulté
statistique importante apparaît mais le fonctionnement du système monétaire
concerné est lui aussi directement affecté. Dans ce cas, nous parlons, en
utilisant un terme anglais, d 'obviation
(= qui permet d 'éviter l 'émission de chèques). Ensuite on observe que notre
construction, parce qu 'elle aboutit à l 'image d 'une compensation économique,
permet de faire apparaître le caractère purement technique et intermédiaire
de toutes les formes de paiements. Pour l 'observation économique, il est
fondamental et définitif (de distinguer) simplement l 'activité de production
d 'une part de l 'achat de biens de consommation ou plus précisément de la
consommation d 'autre part : la relation ne devient compréhensible et
significative que dans son ensemble, elle se termine non pas par le paiement
des salaires par exemple, mais par l 'achat de biens de consommation par les
salariés. En droit, il n 'en est pas ainsi. Là, à l 'inverse, un paiement
juridiquement valable dans une monnaie légalement valable est toujours
définitif qu 'il se traduise par l 'exécution d 'un contrat exprimé en termes
monétaires ou subsidiairement, pour un autre, par une prestation peut être
devenue impossible. Mais cela signifie simplement que le droit, ce que nous
verrons plus tard, ne se préoccupe pas de cela parce que c 'est en dehors de
ses objectifs et que cela n 'a aucune signification pour la connaissance de la
nature de la chose. Nous revenons à notre raisonnement.
Les opérations économiques en nature
doivent aussi être interprétées d 'après notre schéma. Nous n 'avons évidemment
de raison de le faire que lorsqu 'il s 'agit d 'opérations en nature au sein
d 'une économie monétaire. Dans un tel cas, les opérations d 'échange en
nature, y compris les échanges indirects, peuvent, à la lumière de notre
présentation, être considérées comme [donnant lieu à] des avoirs qui
apparaissent et disparaissent dans le grand livre économique, qui sont
directement compensés et ainsi éliminés. Pour aller plus loin, nous pouvons
considérer que le paysan qui consomme sa propre production, réalise ainsi en
quelque sorte une compensation avec lui-même : dans un premier temps il
contribue au travers de sa production, pour laquelle il est crédité dans le
grand livre, ensuite il consomme, se voit débité de la valeur correspondante
et sa créance disparaît. Finalement, le paiement par remise de pièces ou de
billets apparaît aussi comme un cas particulier du processus économique de
compensation qui montre tout son intérêt dans le solde et la compensation
générale finale des écritures passées sur les comptes en banque. Quand
l 'automobiliste à la caisse à l 'entrée d 'une autoroute remet une pièce de dix
pfennigs cela signifie que dix pfennigs sont débités de son avoir et que
l 'actif de la société d 'autoroute s 'est accru de dix pfennigs ou, en cas de
débit, que celui-ci s 'est réduit de dix pfennigs.
Mais nous n 'avons pas ainsi un schéma
de présentation global et cohérent de toutes les façons de réaliser des
opérations d 'entrées et de sorties, auquel les statistiques relatives à la
monnaie et au crédit pourraient être opposées comme schéma d 'interprétation,
mais nous avons plutôt, comme indiqué plus haut, dégagé une méthode qui
traduit le sens des choses même dans les cas où, en pratique, d 'autres
méthodes sont utilisées. Ainsi on voit que notre raisonnement ne s 'applique
pas aussi bien dans le cas d 'une autre méthode : la signification économique
de la transmission d 'un morceau de métal travaillé d 'une certaine façon, par
exemple, est à rechercher dans le fait que, par ce moyen, l 'actif économique d 'un individu se
trouve réduit et celui d 'un autre accru du même montant dans le relevé de
compte d 'un processus économique. Mais la signification des opérations de
débit et de crédit correspondant ne se trouve pas dans l 'échange, par des
individus, de morceaux de métal. Si c 'est pourtant ce qui devait être affirmé
en adoptant le point de vue de la théorie de la monnaie métallique, alors nous en resterions à un niveau intermédiaire
dans l 'interprétation, qui en lui-même est sans signification. Cette
transmission de morceaux de métal ne prend vraiment son sens que lorsqu 'on
pousse son interprétation au delà, ce qui nous ramène à notre approche.
2. Quel que soit le
point de vue adopté pour définir le concept de monnaie, cette monnaie
contribue toujours dans sa fonction de moyen
de paiement au règlement, comme nous l 'avons vu, provisoire de relations
de crédit qui naissent de la non-simultanéité de l 'entrée, dans le processus
économique de compensation, des prestations et de leurs contreparties. Les
relations de crédit liées aux processus de production et de consommation ou
les avoirs, sous la forme desquels elles apparaissent, sont l 'essentiel et la
base logique, par rapport à laquelle, d 'une manière ou d 'une autre, n 'importe
quel autre avoir défini comme monnaie ne joue qu 'un rôle technique de
serviteur, ce qui ne peut être compris que dans le cadre du système
d 'écriture en débit et en crédit.
En fait, dans le langage courant, le terme de
crédit ne couvre que les avoirs qui sont créés afin de constituer des
créances mais pas ceux qui le sont afin de rembourser des créances. Mais pour
nous il est maintenant approprié de suivre le langage de la pratique
comptable et de nommer crédit toute créance. Nous distinguons alors les crédits
qui correspondent à une production du bénéficiaire - et qui, en ce sens, sont la constatation d 'une contribution au
produit social
- de ceux pour lesquels ce n 'est pas le cas, c 'est-à-dire les crédits au sens
habituel du terme. Les deux
cependant représentent des avoirs avec lesquels il est possible d 'acheter,
c 'est-à-dire - si on peut reprendre une formulation qui n 'est pas tout à fait
correcte - des bons sur le produit
social.
La partie de la somme des deux, qui, par exemple, se trouve concrètement sous
forme de pièces de monnaie, n 'a pas fondamentalement un statut différent du
reste, comme on peut parfaitement s 'en rendre compte dans le cas hybride du
billet de banque.
Pour en venir au fondement de la différence entre
cette conception et celle qui se traduit dans les règles de droit, nous
allons partir du double sens qui reste attaché à l 'expression paiement en espèces.
On entend par là le paiement par
transfert de monnaie légale, tout à
fait à l 'opposé d 'un transfert bancaire. Mais le commerçant dit qu 'il a payé
comptant quand il a effectué un virement sur le compte bancaire du
bénéficiaire. Le droit, en règle générale, reconnaît la première façon de
procéder et, la plupart du temps, considère que, dans le deuxième cas, le
commerçant a fait quelque chose qui, au sens strict du droit, n 'est pas un
paiement
mais qui, avec l 'accord du bénéficiaire, a le pouvoir libératoire du
paiement. Nous suivrons la conception du commerçant - non seulement le
transfert d 'un avoir (exigible) est aussi pour nous un paiement mais la forme
classique de ce paiement, la remise de pièces de monnaie, par exemple, n 'en
est qu 'une modalité technique particulière.
Et nous allons comprendre la
conception différente qu 'a le droit à partir de la définition de l 'objectif de
toutes les règles de droit qui est de régler les différends pratiques, cette
définition est fondée sur la technique du cas particulier, ce qui pour une
analyse de la nature de la chose n 'est pas décisif. Pour le droit, il faut
simplement fixer comment une créance peut être juridiquement éteinte, c 'est à dire comment un créancier doit
être satisfait. -Satisfaire - consiste, en droit, pour le débiteur à fournir
une prestation, indépendamment du fait que ce qui est sous-tendu par cette
obligation juridique, ait un sens ou non. Et le paiement est la satisfaction
au travers d 'un versement de monnaie dont la validité juridique ne peut être
établie que lorsque a été défini ce qui doit être considéré comme tel. Pour
cela entrent en ligne de compte des préoccupations que nous divisons en deux
catégories : celles qui relèvent du droit privé et celles qui relèvent du
droit monétaire. Appartiennent à la première catégorie, en tout premier lieu,
celles qui sont liées à la façon de réaliser une prestation, c 'est-à-dire, en
pratique, avant tout, celles relatives à la prévention des conflits et à la
non réalisation de l 'objet, comme cela pourrait se produire par exemple dans
le cas de la transmission d 'un chèque sur une banque en faillite. Des
préoccupations de ce type sont la principale justification de la définition
scrupuleuse et relativement étroite du paiement en droit.
L 'objet de la prestation doit ensuite être clairement indiqué. Pour cela, la
volonté des parties est normalement primordiale. Sa fixation peut être source
de graves difficultés en cas de modifications
monétaires, d 'inflation, de dévaluation, difficultés sur lesquelles nous
reviendrons dans la deuxième partie de notre présentation. Si la volonté des
parties est devenue irréalisable ou s 'il s 'agit de fixer une prestation de
remplacement en argent, il faut un moyen de paiement reconnu en droit comme
monnaie et qui sera utilisé chaque fois qu 'il faudra, en droit, déterminer
des grandeurs monétaires. Nous avons ainsi déjà défini la monnaie légale (lawful
money, legal tender). Comme on peut le voir, l 'obligation d 'acceptation (cours forcé) ne se trouve pas encore dans cette notion. L 'impossibilité
de la refuser n 'est une caractéristique de la monnaie légale que dans la
mesure où on est mis en demeure d 'accepter si on refuse une quantité de celle
ci offerte, conformément aux règles, en paiement d 'une créance qui n 'était
pas explicitement exprimée dans une autre forme de monnaie ou lorsque, pour
une dette exprimée en monnaie légale, est précisé un étalon de valeur
particulier (clause-or par exemple). Il n 'est pas dans la nature de la
monnaie légale d 'être définitive au
sens où il ne lui est pas attaché un droit
de remboursement dans une autre forme de monnaie. Ainsi, les billets de la
Banque d 'Angleterre après 1833 et ceux de la Banque impériale allemande après
la loi bancaire de 1909 ont été des moyens
de paiement légaux tant que leur convertibilité immédiate en or a été
assurée.
Finalement un Etat acceptera, en
général, ce qu 'il reconnaît comme monnaie légale, comme moyen de règlement à
ses caisses de toutes ses créances, normalement à sa valeur nominale. Mais
cette capacité de paiement en caisse
n 'est pas obligatoire. Il arrive souvent que l 'Etat réclame certaines
prestations dans une autre monnaie que la sienne propre légale. Ainsi les
Etats à monnaie de papier réclament parfois le paiement des droits de douane
en or. Mais il peut aussi se trouver, à l 'inverse, que cette capacité de
paiement en caisse existe sans être légalement reconnue. Elle constitue alors
une base de la valeur de marché de la monnaie concernée, dont la
signification pratique et théorique ne doit cependant pas être surestimée.
Les préoccupations du droit monétaire
peuvent aussi bien compléter que l 'emporter
sur celles du droit privé et ceci non seulement par la voie de la législation
mais aussi par celle de la jurisprudence. Le caractère complémentaire
apparaît déjà dans la loi sur la
monnaie qui établit la monnaie du pays par le choix de l 'unité monétaire
légale, dont l 'utilisation est possible
mais non obligatoire. Division, finesse du monnayage, petite
monnaie, poids, liberté de frappe ou exclusion de celle-ci etc...,
complétés avant tout par les dispositions de la loi bancaire sur cette
monnaie légale ou matière en laquelle les réserves de la banque centrale
doivent être détenues, bref l 'ensemble de la législation monétaire est pour les échanges une règle impérative
et donne au système de règlement de chaque pays son caractère propre. En cas
de modifications monétaires intervient la fonction d 'une sorte
d 'interprétation légale de la volonté des parties qui doit avant tout
simplifier les conversions sans forcément
chercher à exclure les points de vue du droit privé. Mais à la génération qui
se souvient de l 'application du principe Mark
contre Mark, il n 'est pas nécessaire de dire que c 'est le plus souvent le
cas et que, ce qui, d 'une certaine façon, ne peut être qualifié que sous le
terme de prévarication, se produit souvent déjà dans le cadre de la
jurisprudence.
L 'influence déterminante de tout ceci
sur l 'ensemble du système de crédit et de règlement explique la prééminence
reconnue à la monnaie légale tant par l 'opinion publique que par la science.
Mais cela ne doit pas nous tromper sur le fait que cette position privilégiée
en pratique est aussi tout à fait logique et, si la loi peut sans aucun doute
préciser ce qu 'est la monnaie légale,
le droit ne dit absolument rien de ce qu 'est effectivement la monnaie.
3. Le paiement -
règlement provisoire de soldes temporaires - par transfert manuel de
morceaux de métal façonnés d 'une certaine manière n 'est qu 'une forme parmi
d 'autres de réaliser une opération de règlement social. Mais on pourrait
admettre et être totalement convaincu que ceci n 'appartient pas à la nature de
la monnaie d 'exister sous la forme
d 'une matière précieuse ou d 'être couverte
par une telle matière, et, en allant plus loin, qu 'il serait erroné par
exemple de définir une pièce de 20
marks par une quantité de x grammes d 'or fin et donc de considérer que
l 'unité de monnaie métallique devrait aussi avoir, par principe, une place
prééminente. On peut ainsi premièrement
penser qu 'une unité de monnaie, constituée de ou couverte par une matière
précieuse, a des qualités pratiques certaines. Que dans beaucoup de cas ce
soit indiscutable mais dans d 'autres contestable ne nous intéresse pas du
tout pour l 'instant. On peut deuxièmement
penser que le système
d 'écritures en débit et crédit, qui traduit notre conception du sens même de
l 'institution monétaire, doit être basé sur une -monnaie -, que ce mot ait une
signification métallique ou autre, et les créances exprimées en celle-ci. La
finalité première de ces -créances - n 'est pas d 'être remboursées en ce en
quoi elles sont établies - ce qui est le cas de toutes les autres formes de
créances - mais plutôt d 'être contrebalancées par d 'autres de sens contraire
et de disparaître ainsi dans le processus de compensation économique. La
fonction d 'ultima ratio dans le
processus de paiement, d 'assurance de son bon déroulement, appartient au
chapitre des qualités pratiques. La question qui se pose enfin est de savoir
si, troisièmement, le phénomène de
la monnaie matière ne doit pas avoir une priorité logique en ce sens qu 'il
est indispensable, pour donner sa signification à l 'unité, avec laquelle le
système de comptabilité sociale fonctionne et les entreprises et les ménages
comptent, si donc, en d 'autres termes, cette unité ne doit pas rester
métallique ou de toute façon -marchandise - dans la mesure où l 'association
avec la valeur de marché d 'une quantité de métal ou d 'un autre bien est
nécessaire pour que les ménages et les entreprises puissent se représenter
quelque chose par dessous. En faveur de cette opinion assez générale il y a
le fait que l 'unité de compte du système des banques de dépôts du XIVème
siècle était définie sous forme métallique. Pour comprendre la nature de la
chose il est nécessaire d 'engager une démonstration qui pourra paraître
abstraite et lourde.
Il sera accepté comme non controversé
que si, à un moment donné, le lien
entre l 'unité d 'actif et une unité de marchandise a joué son rôle et la
fixation des grandeurs de calcul de l 'économie a été faite par son
intermédiaire, ce lien peut aussi être rompu et la formation ultérieure de
ces grandeurs suivre des lois propres comme nous le voyons par exemple dans
le cas de la suspension du monnayage d 'un métal qui se déprécie. De cet
examen part un chemin praticable pour la compréhension d 'une unité de compte
indépendante de toute association d 'idée avec une valeur marchandise, unité
de compte qui peut alors être introduite dans la démonstration théorique sans
liens historiques avec une situation d 'émission métallique.
Pourtant il existe un intérêt scientifique à mettre en évidence l 'autonomie
totalement logique de l 'unité de compte par rapport à l 'idée de quelque chose
-ayant de la valeur -. Cet argument nous conduit tout droit à la nature et à
la spécificité de l 'institution monétaire.
4. Dans ce but, nous
considérons une situation d 'équilibre dans une économie fermée en situation
de concurrence pure et parfaite. La première question qui se pose est de
savoir si un équilibre existe et s 'il est unique, en d 'autres termes, si et
dans quelles conditions l 'activité des ménages et des entreprises crée une
situation dans laquelle les quantités de biens produites, vendues et achetées
par l 'ensemble des entreprises et des ménages et le prix de marché de tous
les biens et services se conditionnent mutuellement de façon que nous
pouvons, sur la base de considérations économiques pures, comprendre pourquoi
et comment chacune de ces quantités et chacun de ces prix est ainsi et pas
autrement. Il est clair que c 'est là la question fondamentale de la science
économique, de même qu 'une question identique est le problème fondamental de
toute autre discipline scientifique. Car de la réponse à cette question
dépend le fait de savoir si nous avons effectivement ou non devant nous un
système logique autonome. Il est particulièrement grave pour la valeur
scientifique d 'une discipline lorsque nous devons toujours répondre
catégoriquement par la négative, lorsque donc nos outils intellectuels ne
peuvent parvenir à nous faire comprendre pourquoi les grandeurs du système
sont ainsi et pas autrement. Il n 'est déjà pas satisfaisant quand on doit admettre
pour une seule et même hypothèse plusieurs
possibilités de configuration de la chose sur le terrain de la recherche sans
pouvoir indiquer dans quelle circonstance l 'une ou l 'autre se produit. Mais
c 'est une déclaration de faillite quand une multitude de ces possibilités
subsistent, quand donc, pour s 'exprimer en termes techniques, le -système - a
une infinité de solutions.
La méthode qui s 'offre en premier à
nous pour répondre à cette question consiste toujours à traduire en équations notre connaissance des
relations qui existent entre les grandeurs de notre système - dans notre cas
entre les quantités et les prix de tous les biens - et de rechercher alors
s 'il existe effectivement un et un seul système de valeurs de ces
grandeurs qui satisfont toutes ces équations. Logiquement cela ne veut rien
dire d 'autre que de déterminer si les faits, qui constituent notre
connaissance empirique, se laissent réduire en conditions ou équations qui
d 'une part sont compatibles entre elles et d 'autre part, pour chacune de nos
grandeurs, excluent toutes les valeurs sauf une. Dans notre cas c 'est déjà
Walras qui le premier a clairement identifié le problème et en première
approximation l 'a résolu. Cependant des travaux ultérieurs ont fait
apparaître des doutes et des difficultés et, encore aujourd 'hui, le problème
ne peut être considéré comme résolu de façon satisfaisante. Mais pour notre
objectif présent la référence à Walras et le présentation courte et simple
faite par Bowley
suffira. Nous n 'avons pas non plus besoin d 'examiner un processus économique
complet. Il suffit simplement de s 'intéresser au point qui seul ici importe,
pour ainsi dire comme un exemple pour la méthode, qui aussi sur le système
dans son ensemble trouve des utilisations, et qui consiste à prendre un
marché de produits de consommation dont les quantités totales sont au départ
simplement fixées et réparties entre les individus d 'une façon quelconque
donnée.
S 'il y a sur notre marché m biens et n individus qui donc, initialement, en possèdent une part
quelconque et qui ensuite, en fonction de leurs préférences, vendent une
partie de ce qu 'ils possèdent et avec la recette achètent autre chose, nous
avons alors les grandeurs suivantes qui devront être déterminées à la fin,
c 'est à dire lorsque plus personne n 'est disposé à vendre ou à acheter aux
prix existants : les m prix et les
quantités de tous les biens que chacun a achetés ou vendus, sachant que celui
qui vend un bien -acquiert - une quantité négative de celui-ci et que celui
qui n 'achète ni ne vend un bien acquiert une quantité -nulle - de celui-ci.
Comme chacun -acquiert - une quantité
de chaque bien il y a donc m.n
valeurs de telle sorte que nous avons besoin au total de m + m.n équations. Parmi celles-ci n sont données par le fait que, d 'après nos hypothèses, pour
chacun de nos individus considérés le montant de ses achats doit être égal au
montant de ses ventes. Il y a évidemment autant -d 'égalités de bilan - de
cette sorte que d 'individus. Il est alors clair que pour chaque marchandise
les quantités achetées et vendues sont identiques. Il y aurait donc m égalités supplémentaires.
Mais cela ne signifie pas pour autant que nous
disposions maintenant de m + n
relations utilisables. Car les deux catégories d 'égalités ne sont pas
indépendantes les unes des autres. Ainsi, si on multiplie les quantités
achetées de chaque bien, qui sont égales aux quantités vendues, par le prix
et si on fait la somme de toutes ces -équations de biens -, on obtient le même
résultat que celui obtenu par l 'addition des n égalités de bilan : les deux
additions nous donnent simplement l 'égalité, triviale dans le cadre de nos
hypothèses, entre le total des dépenses et le total des recettes.
Nous devons donc renoncer à l 'une de nos équations, c 'est-à-dire qu 'il n 'y a
dans les équations construites pour notre objectif que m + n - 1 utilisables.
Finalement les prix qui se fixent et
les quantités de tous les biens achetées et vendues par l 'ensemble des
individus sont tels que personne, à ces prix, ne peut améliorer sa situation
par des achats ou des ventes supplémentaires. Cela signifie que pour chacun
doit exister une relation entre les quantités de biens constituant son
-bouquet de biens - final ou sa -combinaison de consommation - finale. On
comprend très bien cela avec la notion d 'utilité marginale. Si je ne consomme
que deux biens, par exemple cigarettes et vin, alors il est clair que,
lorsque je suis à l 'équilibre, l 'utilité marginale de la quantité de
cigarettes que je peux obtenir pour un mark doit être égale à l 'utilité
marginale de la quantité de vin que je peux obtenir pour un mark. Il serait
autrement pour moi avantageux de dépenser mon -dernier - mark autrement, à
savoir acheter le bien dont la -quantité de marché - me procure la plus grande
utilité marginale. Dans ce cas nous avons par conséquent encore une équation
ou égalité. S 'il y a m biens nous
en avons donc m-1, soit pour
l 'ensemble du système de n
individus n.(m-1). Pour déterminer
les m + m.n grandeurs, nous avons
donc m + n - 1 + n.(m-1) = m + m.n - 1
équations donc une de moins que nécessaire. Le système a une infinité de
solutions ou, dit autrement, nos grandeurs peuvent prendre une infinité de
valeurs. Notre objectif, qui est de les déterminer, semble voué à l 'échec.
Mais ce n 'est pas aussi grave que cela. On voit ainsi facilement que le
nombre des grandeurs à déterminer se laisse ramener, à une unité près, au
nombre des équations. Au nombre des quantités échangées il n 'y a à vrai dire
rien à changer. Mais quand, dans la détermination des m prix, nous fixons les
rapports entre ces prix, dont il n 'y a que m-1, nous sommes débarrassés d 'une des grandeurs à déterminer et
notre système devient déterminé et, il est vrai, sans perdre sa
signification. Car ces rapports de prix ne sont rien d 'autre que les rapports
d 'échange des marchandises entre elles. Ainsi nous touchons au sens
économique de notre argument formel. Le processus économique - dans notre
exemple il s 'agit simplement du processus d 'échange - détermine de lui même
les quantités échangées et leur rapport d 'échange mais pas les prix absolus. Ceci est aussi tout à
fait évident. Ils ne dépendent pas seulement les uns des autres mais aussi de
quelque chose d 'autre qui détermine l 'unité dans laquelle les prix vont être
exprimés. Cette autre chose ou cette unité est d 'évidence totalement
arbitraire et ne peut pas être immanente au système des grandeurs économiques
et doit beaucoup plus lui être fournie de l 'extérieur par un choix.
Fondamentalement l 'activité économique peut, de la même manière que nous
pourrions aussi bien compter en marks qu 'en pfennigs, fonctionner aussi bien
avec n 'importe quel système permettant d 'exprimer numériquement ses grandeurs
économiques ou avec n 'importe quel autre à condition qu 'ils soient
proportionnels entre eux. Dans la logique du processus économique, il n 'y a
rien qui permette de se prononcer en faveur de l 'un des systèmes plutôt que
d 'un autre, ce qui importe fondamentalement ce sont, mises à part les
difficultés de conversion, toujours uniquement les rapports de prix .
5. Dans ces conditions,
nous ne pouvons en théorie
passer des rapports de prix aux prix absolus, autrement dit élaborer
l 'équation manquante ou l 'égalité manquante, qu 'en donnant à une grandeur économique pécuniaire quelconque une valeur
à choisir arbitrairement. Comme nous parlons d 'une situation d 'équilibre
et que dans un tel cas le rapport de chaque grandeur économique à toutes les
autres est fixé de manière univoque, cela suffit à déterminer toutes les expressions monétaires du
système. Et nous en arrivons à la convention selon laquelle la somme des
produits des quantités de biens de consommation par leurs prix doit être
égale à une valeur discrétionnaire ainsi si nous désignons les quantités des m biens par q1, q2, ... qm , et le terme général
de cette suite par qi et
les prix correspondant par p1,
p2, ... pm et pi
, nous obtenons l 'expression Spiqi = p1q1 + p2q2
+ ... + pmqm . Ceci vaut également pour l 'examen du système
dans sa totalité, incluant en particulier la production.
Dans cet argument se trouve aussi
déjà la preuve de notre affirmation selon laquelle l 'unité de compte en toute logique est totalement
indépendante de la valeur d 'un bien. Car l 'unité de compte est là pour le
moment dans tous les cas pour donner des prix absolus. Mais nous obtenons
ceux-ci par l 'introduction d 'une valeur pure qui en elle même est dépourvue
de signification et qui n 'a, en particulier, rien à voir avec la
représentation d 'une quelconque valeur marchande. Cette unité de compte
n 'aura une signification en termes de biens pour tout le monde qu 'à partir du
moment où elle est disponible et que les individus ont appris à l 'utiliser.
Et c 'est même indispensable si les individus doivent l 'utiliser dans les
échanges. Mais pour sa détermination logique,
la signification précédente en termes de biens n 'est pas nécessaire. La
confusion de ces deux faits est responsable des difficultés conceptuelles que
rencontre la recherche fondamentale en ce domaine
et des différents cercles que l 'on
trouve comme points de départ de la théorie monétaire et aussi dans l 'unité
de compte, puisqu 'elle est un élément de cette théorie.
Parce que notre valeur arbitraire est
déterminante pour la valeur des grandeurs monétaires du domaine de recherche,
nous l 'appelons valeur critique du
système. Sur cet outil essentiel de notre analyse nous ferons les remarques
suivantes :
Premièrement, la valeur critique est,
comme nous l 'avons dit, arbitraire non seulement en ce qui concerne sa valeur
propre mais aussi par rapport aux grandeurs économiques auxquelles nous
l 'égalisons. Nous aurions pu aussi bien l 'égaliser par exemple au produit des
quantités par les prix de tous les biens intermédiaires ou aussi au produit
des quantités par les prix de tous les moyens de production initiaux. Mais
des raisons d 'opportunité prêchent cependant en faveur de la démarche
retenue. Nous aurions mis l 'accent sur un autre point si, eu égard à leur
rôle dans l 'économie, les biens de consommation n 'avaient une place
privilégiée qui, du point de vue des entreprises, correspond à la place
privilégiée accordée aux -recettes -.
Deuxièmement, la valeur critique ainsi
définie est, uniquement dans une situation d 'équilibre parfait de chaque
ménage et de chaque entreprise, égale à la dépense de consommation effective des ménages et dans tous les
autres cas, elle en est donc toujours,
en pratique, différente. Nous n 'avons réalisé que -l 'équilibre des dépenses
de consommation -. Mais il est essentiel de retenir que cette notion peut être
appliquée aussi aux situations de déséquilibre et utilisée en pratique
directement pour leur analyse. La difficulté qu 'il a à estimer ce que serait,
dans une situation donnée, la dépense de consommation d 'équilibre et même à
estimer si nous nous trouvons au-dessus ou au-dessous, notre concept la
partage malheureusement avec beaucoup d 'autres de la théorie monétaire.
Provisions, pertes ou profits, taux de chômage et d 'autres offrent cependant
des points de repère qui en première approximation la plupart du temps sont
suffisants. Au delà, il faut être clair aussi sur le fait que si, à
l 'équilibre, la valeur critique est égale à la dépense de consommation
réelle, elle n 'est logiquement pas de même nature que celle ci. La première
est une donnée, la seconde résulte d 'un ensemble de postes qui sont des
variables du problème. Ceux qui ont du mal à saisir cette distinction doivent
penser, par exemple, à la différence entre masse et poids.
Troisièmement, si nous n 'avions à
examiner que des situations d 'équilibre, il serait totalement indifférent de
définir la valeur critique de telle sorte que a) les opérations économiques
en nature, en particulier les prélèvements des agriculteurs sur leur propre
production, soient prises en compte ou non par celui-ci, b) tous les biens et
services offerts à la vente ou uniquement ceux qui ont fait l 'objet d 'un
échange pendant une période de temps définie soient inclus. Mais cela fait
une grosse différence en dehors de l 'équilibre. Dans les développements
théoriques de ce chapitre, nous pouvons faire abstraction des difficultés qui
pourraient provenir en particulier du décalage entre la sphère réelle et la
sphère financière dans a) et examiner dans son ensemble une économie
monétaire pure. Ce que la deuxième question montre, ceci résulte de ce qui a
été dit dans le deuxième point, c 'est que la valeur critique ne concerne pas
seulement les biens et services qui sont effectivement vendus, et pas
seulement non plus les biens et services qui sont offerts, qu 'ils aient ou
non trouvé acheteurs, mais aussi les biens et services qui auraient été offerts, et donc aussi
fabriqués, si l 'économie considérée avait été en situation de plein
équilibre, entre autres [elle concerne] aussi tous les individus qui avaient
gardé des encaisses correspondant à cette situation d 'équilibre - ce qui
toutes choses égales par ailleurs, aurait signifié d 'autres prix.
6. En pratique, pour
établir l 'égalité manquante, il faudrait une instance sociale particulière
qui aurait, à chaque fois, à fixer une valeur critique. Nous pourrions nous
la représenter comme identique à notre -banque centrale -. C 'est précisément dans la nécessité
d 'une telle instance en dehors du cercle des actions des agents économiques
et leur dictant la valeur critique qu 'apparaît l 'indétermination immanente de
notre système : cette instance ne contrôle pas, comme c 'est le cas
normalement, quelque chose qui, indépendamment d 'elle, se forme par l 'action
combinée des agents économiques mais elle place quelque chose qui, sans son
action, manquerait. S 'il ne s 'agissait que de démontrer certaines vérités
fondamentales nous pourrions nous en contenter. De même quand le système se
reproduit à l 'identique dans le temps. Et au-delà, en première approximation,
lorsque le système se reproduit dans le temps substantiellement inchangé comme le postulent, inconsciemment il
est vrai, les anciennes théories monétaires par le développement de leur
théorème fondamental. Finalement aussi, si nous pouvions nous contenter
d 'examiner des moments différents mais séparés. Si nous avons à la date A un
système en équilibre et à la date B un système tout autant en équilibre mais
en équilibre différent caractérisé par d 'autres quantités et d 'autres
rapports d 'échange et s 'il n 'y a entre les deux aucune relation - même pas de
relation de mémoire - notre instance fixerait le nombre critique pour les
deux périodes de façon totalement indépendante sans rien connaître, au moment
de la fixation dans la période la plus récente des deux, de ce qui a été fait
dans la période plus ancienne et il n 'existerait clairement aucun lien entre
les valeurs absolues des grandeurs économiques de chacune des deux
situations. Cela ne peut pas nous satisfaire ni nous, les observateurs, ni
les acteurs de la vie économique car nous voulons comme eux non seulement
saisir les situations isolées en tant que telles mais également les
situations successives dans leurs relations les unes avec les autres et parce
que, dans la réalité, les situations s 'interpénètrent et que, dans un monde
économique qui se transforme au cours du temps, les comptes comme le
règlement doivent toujours intégrer des grandeurs aussi bien du passé que du
futur. Se pose alors le problème de la comptabilisation et du règlement à travers le temps, c 'est-à-dire d 'une
unité qui peut être utilisée pour la comptabilisation et le règlement aussi
bien d 'opérations passées que futures et qui peut être conservée dans le
temps.
Cela ne veut pas encore dire que
cette unité devrait, en toutes circonstances, signifier la même chose de
telle sorte que les valeurs de situations différentes exprimées par son
intermédiaire seraient, directement et dans tous les cas, comparables. De
plus cette lacune nous pose un autre problème. Ce sera donc le troisième.
Nous ne sommes pas encore en mesure de le résoudre c 'est-à-dire de répondre à
la question de savoir si et dans quel sens une telle unité invariante dans le
temps est concevable. Il est actuellement déjà clair que pour créer et fixer
une unité qui aurait ces caractéristiques, notre instance centrale devrait,
en tous cas, adapter en continu cette valeur critique à un corps économique
changeant. Sinon, c 'est la valeur économique de l 'unité qui devrait changer
ou, exprimé autrement, les prix absolus
devraient évoluer avec les variations des quantités de marchandises si les
rapports de prix ne se sont pas modifiés : une valeur critique constante implique des variations des prix
absolus.
Nous sommes maintenant d 'accord sur
le fait que la fixation et surtout la variation continue de la valeur
critique rencontrerait, compte tenu des exigences qui viennent d 'être
mentionnées, des difficultés qui, en pratique, équivalent à une
impossibilité. Dans cette voie, une unité de compte n 'aurait jamais vu le
jour et un tel système de règlement -pur - ne pouvait fonctionner que dans des
sociétés totalement rationalisées. Pourtant elle a indirectement, à sa
manière, résolu non pas le problème d 'une unité gardant la même valeur au
cours du temps mais certainement le problème de la fixation de la valeur
critique et de la liaison de ces valeurs critiques aux différentes situations
économiques, et les méthodes qui se
sont développées à cette fin, déterminent l 'essence de cette institution
sociale que nous appelons la monnaie. Tout le problème maintenant est
d 'identifier clairement cette essence.
Nous ne nous intéresserons ici qu 'a deux de ces méthodes - en théorie en
nombre infini - qui pratiquement en arrivent toutes au même résultat. Nous
discuterons ensuite celle qui, conceptuellement, est la plus proche d 'un
système de règlement pur bien que, historiquement, elle n 'arrive que comme
suite à l 'autre méthode et comme dérivé historique - mais non logique - de
celle ci. La valeur critique peut être définie de façon à fixer le nombre d 'unités de compte nécessaires en même temps au règlement des
soldes de compensation. Dans ce but, ces
unités de compte seront matérialisées en signes physiques et il sera décidé -
cette méthode aussi suppose une instance sociale qui l 'applique - que les
soldes ne pourront être réglés autrement que par transfert de ces signes. Cette matérialisation et la
régulation qui en découle du nombre des unités utilisables pour le règlement
des soldes est l 'idée technique à la
base de l 'argent papier qui n 'a par nature aucune relation avec une
valeur marchandise même si, comme on le voit facilement, historiquement il ne
pouvait en être autrement.
Comme ces soldes de créances, en situation
d 'équilibre d 'un processus économique, se reproduisant à l 'identique, sont
déterminés de manière univoque et sont en rapport pareillement univoque avec
les autres grandeurs économiques, comme toutes les autres aussi, cette
méthode permet de fixer la valeur critique et par conséquent toutes les
grandeurs économiques. Et tant que dure cette situation d 'équilibre, elle
permet aussi de les fixer dans le temps, tout comme le ferait un système de
règlement -idéal -. Peut-être permet-elle aussi autre chose - ainsi elle offre
certainement des garanties contre les abus de la part des agents économiques
individuels - mais tout ce qu 'elle pourrait offrir d 'autre est secondaire par
rapport à cet élément essentiel. Mais comme nous avons laissé les quantités
de biens et les rapports d 'échange varier dans le temps, nous voyons
immédiatement de quelle manière curieuse et, en réalité, fausse cette méthode
assure la relation entre la valeur critique et des situations économiques
diverses. Ceci devient particulièrement apparent si nous considérons que les
habitudes de paiement des individus ne changent pas. Alors à des soldes réels
qui varient correspondent toujours, au cours de chaque intervalle de
paiement, les mêmes signes et l 'expression numérique des soldes devrait donc
en permanence rester inchangée, ce qui devrait être toujours sa
-grandeur-marchandise -. Cette façon d 'exprimer les soldes variables, et ainsi
toutes les grandeurs économiques, peut alors être comparée à une méthode de
mesure d 'après laquelle tous les individus seraient considérés comme ayant la
même taille, tous auraient deux mètres par exemple, et leurs tailles réelles
différentes seraient prises en compte par des variations correspondantes de
la longueur de la subdivision, en l 'occurrence le centimètre.
Nous pouvons caractériser le cas de
base de la monnaie de papier en ce sens qu 'elle obligerait l 'activité
économique, naturellement avec d 'importantes difficultés, à toujours s 'ajuster
à la même valeur critique. Les choses seraient différentes mais pas
meilleures si - sous la pression des exigences financières de l 'instance
centrale par exemple - la valeur était arbitrairement modifiée au cours du
temps. La proximité logique avec notre système de règlement idéal nous
deviendra claire si nous imaginons que l 'instance centrale peut faire varier
le nombre d 'unités de compte pour l 'adapter aux variations de la sphère des
marchandises. Cette proximité logique sera encore plus nette dans le cas où
les unités de compte ne sont pas -matérialisées - mais ont une existence
purement comptable comme actifs sous forme de chèques et que l 'instance
centrale définit leur somme et la maintient ensuite constante. En situation d 'équilibre, seraient
ainsi aussi définis une valeur critique et le prix absolu de toutes les
grandeurs économiques et, en cas de reproduction à l 'identique de la
situation, nous obtenons le même résultat que dans le système de compensation
idéal. La valeur critique aurait ainsi une expression numérique qui serait
définie par la somme des actifs mais naturellement aussi sans lui être
forcément égale. Il y aurait là encore des difficultés d 'adaptation continue
à surmonter à la moindre variation de quoi que ce soit dans le processus économique.
7. La deuxième méthode
fonctionne différemment. L 'idée fondamentale est de considérer arbitrairement
comme équivalent à l 'unité, où alors à un chiffre quelconque, le prix d 'une
marchandise. Ainsi, dans le cadre de rapports d 'équilibre donnés dans
l 'économie considérée, il serait aussi possible de déterminer la valeur
critique par une démarche nouvelle, sans doute univoque quoique indirecte.
Cette valeur critique pourrait alors toujours être traitée de manière
arbitraire, être maintenue fixe ou être modifiée selon un règle quelconque.
S 'il était, simultanément, décidé que, au cours du temps, le prix d 'une seule
et même marchandise devait rester toujours égal à l 'unité, alors la question
des variations de la valeur critique au cours du temps serait résolue et,
dans le circuit, il y aurait donc une seule valeur critique, même si elle est
variable, et ainsi serait également résolu le second des deux problèmes
évoqués précédemment.
Dans l 'unité ainsi définie, il est
maintenant possible soit de compter seulement, soit d 'assurer, par transfert
physique d 'une quantité du bien retenu, une part plus ou moins grande des
règlements. La deuxième façon de procéder a recours à des quantités
partielles du bien retenu et par conséquent influe sur sa valeur de marché.
C 'est pourquoi elle aboutit à une valeur critique différente de la première
mais également définie de manière univoque. La considérer comme essentielle
sur le plan conceptuel, et construire à partir de celle-ci toutes les
opérations de la sphère de la monnaie et du crédit est la substance et
l 'erreur de ces théories monétaires que nous avons appelées théories marchandises. Nous observons
encore que si l 'unité ainsi définie ne sert qu 'à compter, sans que des
parties de la marchandise choisie ne circulent de la main à la main dans le
processus de paiement normal, alors il est possible de passer à tout moment
de la comptabilisation en unités d 'une autre marchandise en divisant les
premiers prix par celui de la nouvelle marchandise-monnaie exprimé en unités de
l 'ancienne. Mais si la fonction monétaire mobilise une quantité si
considérable de la marchandise-monnaie que celle-ci en perde sa fonction de
marchandise, alors cette règle ne s 'applique plus car le prix de la nouvelle
marchandise-monnaie exprimé en unités de l 'ancienne sera différent. Ceci est
l 'essence même de toute monnaie-marchandise
et en particulier aussi dans le cas de la monnaie-or.
Elle fait dépendre la valeur critique, et donc toutes les grandeurs
économiques, des aléas de la production et des comportements de demande de la
marchandise-monnaie et impose des ajustements qui n 'ont aucune raison
économique. Qu 'elle ne soit pas touchée par l 'absurdité évidente qui consiste
à fixer la valeur critique en fonction d 'un flux de bien qui varie de façon autonome,
la manière dont elle fait varier la valeur critique n 'en est pourtant pas
moins déroutante et curieuse. Une méthode qui fixerait la valeur critique à
un niveau déterminé est comparable à une méthode de mesure qui chercherait à
mesurer différentes longueurs en faisant varier l 'unité de longueur pour
qu 'elles aient toutes la même valeur, ainsi la méthode que nous examinons
peut se comparer à un procédé de mesure qui permettrait bien de distinguer
les expressions chiffrées de différentes longueurs non pas par rapport à ces
longueurs mais par rapport à des variations totalement arbitraires de l 'unité.
Naturellement cela ne suffit pas à
prendre position vis-à-vis de la monnaie-or.
Elle est non seulement dans de nombreux cas la seule possible, souvent pour
des raisons historiques, mais en plus elle fournit à l 'unité de compte, quand
elle est matérialisée en une matière précieuse, une garantie de valeur de
marché qui manque dans tous les autres systèmes. Si elle soumet le système de
paiement d 'un peuple aux aléas de la production de la marchandise-monnaie,
elle le protège cependant d 'un arbitraire plus grave. Il n 'est donc pas
incompréhensible que la plupart des gens dans le passé, et beaucoup encore
aujourd 'hui, lui attribuent une valeur morale. Et nous voyons immédiatement
pourquoi une telle monnaie peut remplir d 'autres fonctions, par exemple la
fonction de réserve de valeur,
qu 'elle partage avec la quantité de marchandise-monnaie qui n 'est pas
utilisée en tant que monnaie, et pourquoi, là où, historiquement plus tard,
d 'autres sortes de moyens de paiement apparaîtront, elle acquiert souvent la
fonction de moyen de couverture de
ceux-ci. A la réflexion, il faut reconnaître que ces aspects sont
logiquement, mais pas forcément historiquement, accessoires et que
l 'essentiel se trouve dans la fixation de la valeur critique du système.
Aussi imparfaitement qu 'elle soit réalisée - les imperfections de cette
méthode étant la principale source de tous les véritables problèmes
monétaires - notre admiration ne sera jamais assez grande pour tous ces
artifices géniaux que nous montre l 'histoire de la civilisation. Le lecteur
se convaincra facilement de ce que toutes
les méthodes historiquement données de comptabilisation sociale sont
caractérisées par cette manière indirecte de fixer la valeur critique et le
fait d 'être affectées par un élément étranger au sens du processus de calcul
et qui en conditionne les résultats. Cette caractéristique, fondée sur
l 'impossibilité pratique de changer en continu la valeur critique de telle
sorte que le processus économique n 'ait aucun ajustement à réaliser sauf ceux
fondés sur la logique de son système de calcul, ne manque jamais. Les
méthodes appliquées en pratique permettent effectivement la fixation initiale
et continue de la valeur critique. Mais, en même temps, elles attribuent à sa
variation une autonomie qui fait
que celle-ci ne tient pas compte des évolutions de la sphère des marchandises
et n 'a, par rapport à celles-ci, aucune signification. Le résultat de la
recherche de ce chapitre peut s 'exprimer de la façon suivante : cette méthode indirecte et au fond absurde
définit l 'essence de l 'institution sociale que nous appelons la monnaie.
Nous appréhendons aussi la stabilité de la valeur critique comme une sorte de
variation autonome de celle-ci, c 'est-à-dire comme une sorte de fixation en
continu, qui fondamentalement est indépendante des évolutions de la sphère
réelle, et définissons maintenant : la
méthode monétaire comme toute méthode de comptabilité sociale d 'après
laquelle la valeur critique du système économique évolue de façon autonome.
Toute méthode de ce type crée des unités de compte qui existent en tant que
telles sous forme matérielle ou scripturale. Ces unités de compte nous les appellerons monnaie. Chacune de ces
méthodes impose aux grandeurs économiques une contrainte nouvelle à laquelle
elles doivent se plier. Nous appellerons cette contrainte le lien monétaire .
8. Nous voyons donc que
: le sens du processus de comptabilisation sociale n 'est pas affecté par la
méthode monétaire retenue. Cette dernière n 'est qu 'un cas particulier de la
technique de comptabilisation, marqué par -un tour de main - particulier,
comme les différentes formes de monnaies ne représentent que des cas
particuliers de la méthode monétaire et ne se distinguent finalement que par
la façon dont chacune définit la valeur critique. Ceci ajoute cependant, à
toutes les formes connues et imaginables de la méthode monétaire, les caractéristiques
propres de l 'autonomie de la valeur critique, un élément étranger à la nature
du processus de comptabilisation sociale, qui sera à l 'origine de tous les
phénomènes monétaires spécifiques. Mentionnons tout de suite une des plus
remarquables de ces manifestations, c 'est-à-dire le retournement de pensée
qui fait que la perception du processus de comptabilisation sociale et de ses
grandeurs, la pensée économique des hommes d 'affaires, des consommateurs, des
hommes politiques et même des chercheurs, sont telles que le processus de
comptabilisation sociale est considéré comme donné en pratique dans la seule
forme que lui prête la méthode monétaire. Ce retournement de pensée permet de
comprendre tellement de choses aussi bien dans l 'histoire de la nature de la
monnaie que dans celle de la science monétaire qu 'il mérite que nous nous y
arrêtions un moment. Il apparaît le plus nettement dans le cas d 'une monnaie
marchandise pure, disons tout de suite, un système monétaire avec frappe et
refonte illimitées et circulation effective d 'or. Si cette forme de la
méthode monétaire est tellement familière, au point d 'avoir totalement
imprégné la conscience des individus et d 'apparaître comme la seule normale,
alors tout ce qui, dans la sphère du crédit et de la monnaie, en découle et
relève de la technique, sera considéré, fondamentalement, comme un cas
particulier, la suite logique des choses est -mise sur la tête -, et ceci
d 'une manière qui est historiquement tout à fait compréhensible et qui
manifestement ne manque pas de justification théorique : elle découlerait de
la théorie marchandise de la
monnaie, en particulier de son fondement caractéristique, la marchandise susceptible d 'être vendue.
Le processus essentiel, la compensation finale des prestations et contre-prestations
en biens et services, disparaît alors derrière le transfert manuel de pièces
d 'or, découlant de la théorie de l 'échange de marchandises. Le véritable sens
de la construction de la créance monétaire en tant que créance sur l 'or, qui
a seulement une fonction de garantie, et de l 'essence du remboursement des instruments de crédit, est perdu par le fait
que cette construction et cet engagement de remboursement sont considérés
comme l 'essence même de la chose et comme des conséquences nécessaires de
celle-ci.
De cette manière, les résultats au bilan de chaque
firme exprimés en unités monétaires acquièrent une vie propre qui, au fond,
est une illusion, même si, dans le cadre de comportements normaux, elle peut
aussi être considérée comme une illusion nécessaire,
et comme nous ne le soulignerons jamais assez, notre propos n 'implique aucun
jugement de valeur sur l 'or ou toute autre forme de monnaie.
Ainsi le profane a de quoi s 'étonner devant la formidable construction de
-crédits - ou de -créances - réalisée sur la base d 'une relativement si petite
réserve d 'or, construction souvent qualifiée de superstructure.
Le renversement dans le raisonnement
et l 'erreur sur l 'essence de la convertibilité et ainsi de la monnaie,
s 'exprime dans cet étonnement mieux que dans toute autre chose. La théorie des dépôts des actifs n 'est
qu 'une autre face de cette même erreur, théorie dont la - fausse - idée
fondamentale est déjà contenue dans le mot -dépôt -. Nous avons déjà vu que
l 'idée qu 'un actif tire normalement et essentiellement son origine d 'un
dépôt, est à peine moins naïve que celle qui consiste à croire qu 'à tous les
dépôts correspondent des quantités de monnaie, stockées réellement dans les
coffres des dépositaires et qui attendent à la disposition des déposants.
Mais dans la conception que nous avons présentée comme un renversement du
véritable état des choses ce doit être le cas des deux et, de fait, elle
établit - avec l 'aide de transferts
manuels fictifs de pièces d 'or - le processus de formation et de fonctionnement
du système de crédit sur la base de dépôts réels au travers desquels
celui-ci, par une interprétation erronée de la primauté historique du dépôt,
apparaît comme découlant d 'un -tour de main - technique et comme un moyen
technique particulier d 'exploitation de la réserve d 'or. L 'idée d 'un -bon
pour des biens - est si éloignée de la vie courante qu 'elle n 'est pas
considérée comme une idée traduite dans
les faits par l 'institution monétaire, même imparfaitement, mais comme
une idée neuve et étrangère au système monétaire, éventuellement comme une
idée réformatrice. Et la -confiance - si souvent invoquée du détenteur d 'un
compte chèque - ou d 'un billet de banque - qui est confiance dans la mesure
où, économiquement, celui-ci est dans la même situation que s 'il possédait de
l 'or et donc confiance en la valeur de marché, en raison justement de la
limitation rationnelle de la somme des avoirs, se transforme en confiance en
convertibilité immédiate, qui n 'a de sens que dans la mesure où en pratique
souvent, avec la valeur de marché, en même temps elle existe et fait défaut.
9. L 'analyse précédente
ne saisit cependant que l 'idée de base de la méthode monétaire. Si nous
voulons comprendre son fonctionnement réel, nous devons compléter notre
tableau par un fait important. La vie économique résiste au lien monétaire, à
la bride que met la valeur critique autonome à son processus de règlement et
de comptabilisation et elle est capable, dans une certaine mesure, de s 'y
soustraire. Naturellement, sur ce point, il ne peut s 'agir que de manière
tout à fait exceptionnelle - - et, dans une économie en situation de
concurrence parfaite, ce ne sera même jamais le cas - d 'un comportement
délibéré des ménages ou entreprises individuels auxquels manque non seulement
la volonté mais aussi la possibilité de le faire. Nous devons plutôt examiner
des comportements répondant à d 'autres motivations et qui objectivement
aboutissent à ce résultat.
Nous devons tout d 'abord écarter une
erreur facile à concevoir et très fréquente en réalité. On dit souvent que
l 'activité économique produirait -le pouvoir d 'achat - dont elle -aurait
besoin -. Si on entend par là que chaque production, sauf accident technique
ou commercial, crée sa propre demande réelle qui va la consommer,
c 'est-à-dire que chaque offre correctement calculée engendre, en
contrepartie, une offre correspondante en d 'autres biens et services, ceci
est normalement et fondamentalement vrai. Mais cela ne nous informe que sur
la sphère réelle et pas du tout sur le processus monétaire correspondant, et
en particulier cela ne nous dit rien sur le prix auquel une production
supplémentaire pourra être écoulée. Et dans tout autre sens cette affirmation
est tellement source d 'erreur qu 'il vaut mieux l 'éviter En particulier on ne
peut rien en déduire quant à la possibilité d 'équilibrer les différents
comptes de façon à obtenir l 'indépendance des prix absolus et de la valeur
critique par rapport au lien monétaire. Il est vrai que, pour reprendre un
exemple souvent cité, lorsqu 'un chirurgien opère une cantatrice, que celle-ci
pour un montant d 'honoraires identique se produit à la soirée donnée par un
avocat et qu 'elle embauche cet avocat pour le même montant d 'honoraires afin
d 'engager un procès contre le chirurgien, il semble que le montant des
honoraires soit totalement indépendant de l 'influence de la méthode monétaire
retenue sur la valeur critique du système, et qui plus est, que ce serait
plutôt lui qui la déterminerait. Ce cas n 'est en pratique nullement dénué de
signification et peut nous être opposé là où des groupes de prix sont
modifiés par des pratiques corporatistes et où les créances excédentaires et
déficitaires existantes se compensent directement les unes par les autres.
Mais on ne doit pas en déduire pour autant que, si un domaine de recherche
particulier présente en dernière ligne un système de compensation fermé, le
processus échapperait ainsi simplement au lien monétaire. Car on en arrive là
à la technique effective du circuit des paiements. Si tout le monde avait en
même temps l 'idée de doubler les prix offerts et demandés et s 'il existe une
partie de l 'activité économique dans laquelle les règlements s 'effectuent par
exemple en billets ou pièces d 'or, alors, dans cette partie, des quantités de
biens devraient devenir invendables aux nouveaux prix, ce en quoi se trouve
la pression de la bride. Au demeurant le maintien de la parité entre l 'unité
de la marchandise-monnaie qui sert de monnaie et l 'unité de la même
marchandise qui sert dans les échanges de marchandises aurait le même effet.
A notre époque, où l 'organisation de l 'économie est telle que la fixation
planifiée et simultanée de tous les prix n 'apparaît plus comme une idée
extravagante, nous observons que, même si on ne cherche à réaliser ceci qu 'en
partie, aussitôt des difficultés d 'ordre monétaire surgissent.
Un excédent de production n 'importe
où dans l 'économie n 'a en lui-même pas tendance à modifier la valeur
critique, quelle que soit la méthode monétaire à partir de laquelle elle a
été fixée. Pour le voir, il n 'y a qu 'à penser que chaque méthode monétaire ne
fixe la valeur critique qu 'indirectement et au travers des pratiques réelles
de l 'échange. La normalisation sociale d 'une monnaie légale signifie
seulement que les différences entre les prestations et contre-prestations
définitives, c 'est-à-dire les soldes courants des créances et des
contre-créances échues, de chaque ménage et de chaque entreprise, sont à
régler par le transfert d 'une telle monnaie légale. Un tel système contient
donc déjà toutes les opérations qui existent réellement dans l 'économie
considérée et qui prennent la forme de compensations aussi bien que de
consommations propres ainsi que toutes celles qui interviennent entre les
participants au processus de règlement sous forme d 'obviation, de consolidation et de crédit de paiement pouvant
avoir un effet sur les soldes. La valeur critique se définit en tenant compte
de tous ces comportements. Si quelque part la production augmente, il est à
supposer que globalement, la vente de ce supplément de production va se
répartir entre les différents modes de paiement de la même manière que la
vente de l 'ensemble du produit social antérieur, d 'où, comme on le voit
facilement, découle directement l 'affirmation à démontrer, naturellement
uniquement dans le cas d 'un équilibre parfait de toutes les entreprises et de
tous les ménages seulement rompu par le supplément d 'offre d 'une marchandise.
Le lien monétaire ne peut être
desserré par le comportement des producteurs et des acquéreurs de l 'excédent
que dans un cas. Il se situe en dehors de l 'hypothèse de concurrence
parfaite. Quand une très grande entreprise, qui peut avoir une influence
significative par son propre comportement ou au moins par son exemple, vend
sa production supplémentaire, par exemple à tempérament, il y a ainsi
élargissement de la sphère de compensation d 'une part et une réduction de
l 'encaisse moyenne de l 'acquéreur d 'autre part. La valeur critique pourrait
donc augmenter même si par ailleurs rien n 'est changé quant au lien
monétaire. Mais alors qu 'une modification des habitudes de paiement, qui
pourrait avoir cet effet, ne provoque pas directement une augmentation de la
production, il faut penser, dans le cas de la monnaie-or, à une réaction
automatique non négligeable du système. Quand l 'accroissement de la
production pousse à la baisse les prix absolus alors l 'extraction d 'or
devient plus profitable qu 'elle ne l 'était auparavant. Ce mécanisme suppose
bien sûr que les prix ont déjà baissé, mais il a en tout cas pour conséquence
que les mailles du lien monétaire s 'élargissent et que les prix baissent
moins qu 'ils ne le feraient autrement. Pour terminer, mentionnons encore la
possibilité d 'un mécanisme analogue dans le cas d 'une monnaie de papier
d 'Etat. Ce serait vraiment, pour l 'Etat, une politique très dangereuse mais
au fond rationnelle, de couvrir une partie de ses dépenses par émission de
monnaie de papier nouvelle pour un montant correspondant à l 'accroissement du
produit social.
Mais le levier essentiel, qui élargit
régulièrement la marge de manSuvre des grandeurs de calcul de l 'économie,
c 'est naturellement la création de nouveaux avoirs. Le terme -avoir - est à
prendre ici dans son sens le plus large, il inclut tous les effets dans la
mesure où ils circulent de la main à la main comme moyen de paiement. La
prise en compte de cette habitude n 'a, à vrai dire, que le résultat envisagé.
Lorsque la variation est achevée, le lien monétaire redevient efficace dans
la nouvelle situation de la sphère monétaire, à un niveau différent
cependant. Mais tant que cette pratique se développe, la valeur critique se
modifie, le nombre d 'unités de compte -disponibles - ou le montant total des
-avoirs - dans l 'économie considérée augmente et le processus économique est
libéré de la bride de la méthode monétaire, si bien qu 'il évolue vers un
système de règlement pur.
Le promoteur d 'un tel processus est
clairement -le besoin de crédit - au sens populaire du terme. Si le supplément
de production conduit à un besoin de crédit plus élevé, ce qui est en fait le
plus souvent le cas, et si ce besoin de crédit est satisfait par des avoirs
créés à cet effet, alors, au moins
pour le montant de ceux-ci, la pression du lien monétaire sera allégée, et
normalement en avance, c 'est à dire avant que le supplément de production ne
soit offert aux consommateurs, si bien que l 'on pourrait admettre que ce
montant est disponible juste à temps pour l 'acquisition du supplément de
production. Nous reviendrons sur ce point plus en détail par la suite et
verrons qu 'en vérité cela ne se passe pas tout à fait de cette manière et que
par ce moyen le problème n 'est réglé que pour le présent, alors que toute la
suite dépend de ce que fait le producteur du supplément avec le surplus de
recettes. Ici il faut juste souligner le fait que la vie économique peut se
défendre ainsi contre la bride monétaire et souligner la part limitée de
vérité contenue dans le slogan concernant la création monétaire classique. Au
sens de l 'ancienne théorie de la banque on entend par là l 'écriture en crédit
du montant de l 'escompte d 'effets de commerce, dont la pratique ne correspond
assurément pas au tableau idéal présenté. Comme il a déjà été exposé
auparavant, le système bancaire est la source typique et, dans notre schéma
théorique, fondamentalement, la seule source de ces nouveaux avoirs. C 'est
dans l 'intérêt commercial des banques que nous trouvons une autre et en
réalité la principale force motrice de la résistance au lien monétaire et de
l 'augmentation constante au cours du temps de la valeur critique du système économique
moderne. Le billet de banque non couvert ou un avoir en compte-chèques avec
une prescription de couverture nulle font apparaître au mieux l 'essence de la
chose. Au demeurant nous pouvons renvoyer à ce qui a été dit dans le chapitre
sur les banques, qui peut prendre, compte tenu du stade auquel nous sommes
parvenus, une signification plus profonde. Le remplacement total des crédits
commerciaux par des crédits bancaires et la diffusion dans le processus
économique de -méthodes de paiement épargnant la monnaie fiduciaire - élargit
naturellement le champ de la compensation et agit ainsi directement sur la
valeur critique et non pas seulement indirectement, dans la mesure où les
deux, mais surtout le dernier, facilitent l 'expansion du crédit bancaire, comme
cela a été exposé au chapitre mentionné.
Mais ceci non plus n 'est pas toute la
vérité. Comme la vie économique résiste au lien monétaire avec plus ou moins
de succès, ainsi celui-ci s 'oppose à la tendance à l 'indépendance des
grandeurs économiques monétaires. La relation de l 'unité d 'actif avec une
quelconque monnaie légale, la construction caractéristique de la méthode
monétaire des actifs comme des créances en monnaie légale, qui impose aux
banques des contraintes de liquidités particulières, les prescriptions de
couverture légales ou de règles commerciales etc.. ont l 'habitude d 'être
renforcées. Il s 'agit ici avant tout d 'une résistance délibérée de la part
d 'une opinion publique qui a tiré les enseignements de nombreux abus et
catastrophes et de la législation qui en découle. Le monument de cette
mentalité à laquelle adhère un métallisme naïf mais souvent en pratique très
sain et qui considère la création de monnaie par les banques comme une turpitude à combattre, est la réforme
de Peel . Ailleurs, et surtout plus
tard, la politique monétaire hésite entre l 'objectif de fixer des chaînes au
processus de règlement et l 'objectif de rendre ces chaînes -élastiques - ou
les élargir progressivement. Dans la tendance à la restriction se trouve en
particulier ce qui tend peu à peu à devenir la règle, à savoir l 'extension
des prescriptions de couverture des avoirs en chèque, bien que les
conséquences de la connaissance que nous avons d 'une identité de nature entre
billet de banque et chèque n 'aient jamais été complètement tirées. Mais de ce
point de vue c 'est la tendance contraire qui a rapidement pris le dessus.
Actuellement elle doit être considérée comme dominante.
Nous avons maintenant réuni tous les
éléments fondamentaux qui constituent l 'essence de la monnaie et en
définissent le rôle dans l 'économie d 'aujourd 'hui. Que le lecteur veuille
bien s 'arrêter un moment à chaque étape de l 'analyse de ce chapitre et
considérer quel tableau d 'ensemble cohérent de la vie économique il a ici
élaboré à partir d 'une approche pratique et d 'une erreur théorique : ni des
formules courtes ni des propositions hâtives de reforme ne peuvent lui rendre
justice. Ceci appartient aux choses, dont on rend la compréhension plus
difficile, quand on cherche à les présenter de manière trop simple.
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