La pensée monétaire de Schumpeter : une pensée à découvrir*
Claude Jaeger°


C. Jaeger se propose de commenter le manuscrit resté inachevé de J. Schumpeter « das Wesen des Geldes ». Il constitue une synthèse de sa pensée en matière monétaire.

A la lecture des ouvrages les plus connus de Schumpeter, il ne semble pas qu 'il ait été particulièrement préoccupé par les questions de théorie monétaire et son apport en ce domaine apparaissait extrêmement réduit. La publication, en 1970, de son ouvrage -Das Wesen des Geldes -, inachevé au moment de sa mort, vient à l 'encontre de cette impression et montre au contraire tout l 'intérêt que portait Schumpeter à la théorie monétaire et la richesse de sa pensée en ce domaine.

Cet ouvrage constitue une pièce maîtresse de son oeuvre. Il reprend, complète et, bien que resté inachevé, constitue une synthèse cohérente de sa pensée en matière monétaire. Celle-ci s 'est développée tout au long de sa vie. Les premiers éléments constitutifs peuvent se retrouver très tôt dans ses écrits. Une ébauche apparaît déjà, en 1908, dans : -Das Wesen und der Hauptinhalt der theoretischen Nationalökonomie -. Elle sera développée quatre ans plus tard dans : -Theorie der wirtschaftlichen Entwicklung -. Le processus de maturation se poursuit avec, en 1917, -Das Sozialprodukt und die Rechenpfennige. Glossen und Beiträge zur Geldtheorie -, puis, en 1925, -Kredikontrolle - et enfin, en 1927, -Die goldene Bremse an der Kreditmaschine -.

Il semble arrivé à son terme en 1929. La publication du livre est annoncée sous le titre -Geld und Wahrung -. L 'ouvrage devait paraître dans l 'Enzyklopädie der Rechts- und Staatswisenschaft -. Lorsqu 'il quitte Bonn, au cours de l 'été 1930, pour rejoindre Harvard comme professeur invité, Schumpeter confie un manuscrit de son livre à son collègue Arthur Spiethoff à charge pour celui-ci de le publier tel quel en cas d 'accident mais de le lui rendre en cas de retour à Bonn au cours de l 'année suivante. Schumpeter revient et, comme convenu, reprend son manuscrit. Il en reporte ensuite régulièrement la publication. L 'examen du manuscrit montre qu 'il continue à y travailler. Il a même le projet de le publier en langue anglaise. Une référence à un futur traité sur la monnaie dans -Business Cycles - et une annonce dans l ' -American Economic Review - le confirment. Mais finalement le projet n 'aboutit pas et le travail reste inachevé.

A sa mort, le manuscrit est confié, par l 'épouse de Schumpeter, au Professeur Arthur William Marget pour qu 'il en assure la traduction en anglais et la publication. Mais ce dernier rencontre quelques difficultés. Connaissant l 'intérêt de Fritz Karl Mann pour l 'oeuvre de Schumpeter, il lui transmet une copie du manuscrit en allemand. Celui ci en réalise la mise en forme et la publication en 1970, soit 20 ans après la mort de son auteur. Le titre retenu, -Das Wesen des Geldes -, est celui du chapitre 9 considéré comme le chapitre central de l 'ouvrage.

Cet ouvrage n 'a pas encore été traduit en français. Les deux premiers chapitres ont été traduits en anglais[1] et  une traduction complète existe en italien[2]. L 'objectif du travail qui suit est de proposer une traduction française de trois chapitres afin de faire mieux connaître et rendre, au moins partiellement, la pensée monétaire de Schumpeter directement accessible aux chercheurs intéressés.

La traduction proposée dans ce numéro est celle du chapitre 9 considéré comme le chapitre essentiel. Les prochains numéros présenteront la traduction du chapitre 10, intitulé -conséquences - mais qui traite en fait de la - vitesse de circulation de la monnaie -, et du chapitre 12 portant sur -la théorie du processus monétaire et les fonctions du marché monétaire -. Pour bien comprendre ces chapitres, il est nécessaire de rappeler les principales étapes de l 'exposé en suivant le plan retenu par Schumpeter.

La pensée monétaire de Schumpeter[3] : une chronologie

Les principales étapes :

1908 -Das Wesen und der Hauptinhalt der theoretischen Nationalökonomie -, Leipzig p. 276-297 (Chap. 4 : Grundlagen der Geldtheorie)

1912 -Theorie der wirtschaftlichen Entwicklung -, Leipzig (2ème édition, München-Leipzig, 1926), p. 70 et svtes et p. 201 et svtes. Traduit en français par J.J. Anstett et publié à Paris en 1935 sous le titre -L 'évolution économique -

1917 -Das Sozialprodukt und die Rechenpfennige. Glossen und Beiträge zur Geldtheorie -, in -Archiv für Sozialwissenschaft und Sozialpolitik -, Vol. 44, p. 627-715

1925 -Kredikontrolle - in -Archiv für Sozialwirtschaft -, Vol. 54, p.289-328

1927 -Die goldene Bremse an der Kreditmaschine -, in -Die Kreditwirtschaft -, Vol. 1, p.80-106

Les projets de publication :

1929 Annonce de la publication par la maison d 'édition Julius Springer de -Geld und Währung -, Vol. 36 de l ' -Enzyklopädie der Rechts- und Staatswissenschaft - (Abteilung -Staatswissenschaft - von Arthur Spiethoff und Edgar Salin betreuten)

1939 Dans une note en bas de page du chapitre -The Role of Money and Banking in the Process of Evolution - de son ouvrage -Business Cycles - (Vol.1, p. 109, Note 1),  il indique que : -the theoritical background of the analysis of credit to be presented in this section will be developed in the writer 's treatise on money -

1939 Annonce dans l ' -American Economic Review - d 'une publication prochaine, en langue anglaise, par Harvard University Press, de son livre sur la monnaie.

1950 Décès de Schumpeter

La publication :

1970 -Das Wesen des Geldes -, à partir du manuscrit laissé par Schumpeter, par et avec une préface de

Fritz Karl Mann. Maison d 'édition : Vandenhoeck et Ruprecht, Göttingen, Allemagne.

Plan de l 'ouvrage :

Ch. 1 Introduction

Ch. 2 De la sociologie de la monnaie

Ch. 3 Ebauche d 'une histoire de la théorie monétaire

Ch. 4 Le calcul économique en économie socialiste

Ch. 5 Le processus économique capitaliste

Ch. 6 Les acteurs de la comptabilité sociale : les ménages et les entreprises

Ch. 7 Les acteurs de la comptabilité sociale (suite) : les banques et la banque centrale

Ch. 8 La création de monnaie par les banques

Ch. 9 L 'essence de la monnaie

Ch. 10 Conséquences

Ch. 11 Théorie du niveau des prix

Ch. 12 Théorie du processus monétaire et fonctions du marché monétaire[4]

Les principales étapes de l 'exposé :

-Ch. 1 Introduction :

Schumpeter commence par souligner l 'importance des questions monétaires dans la vie des sociétés. Pour lui l 'état du système monétaire d 'un peuple est le reflet de son état général et en même temps il exerce une influence significative sur sa vie économique et son évolution. L 'analyse économique peut permettre de comprendre les phénomènes monétaires, de préciser les moyens à mettre en Suvre pour atteindre un objectif donné mais elle ne peut fixer l 'objectif final qui relève d 'une décision politique.

-Ch. 2 La sociologie de la monnaie :

Avant de s 'intéresser à l 'évolution et la situation de la science monétaire, Schumpeter traite de la sociologie de la monnaie. Il replace la théorie monétaire dans l 'ensemble des sciences sociales. La monnaie, comme toute institution, est un objet d 'étude non seulement pour l 'économie mais aussi pour toutes les autres sciences sociales. Il souligne le lien étroit existant entre théorie et réalité : il semble difficile de présenter une histoire des phénomènes monétaires sans référence à la théorie et un théorie cohérente sans tenir compte de tous les faits. Schumpeter indique qu 'il va présenter une théorie des phénomènes monétaires fondée sur l 'examen et l 'interprétation des phénomènes contemporains et des problèmes qu 'ils posent. Mais, pour lui, le modèle présenté peut s 'adapter à toutes les situations envisageables. Cette démarche pose cependant deux questions de principe : faut-il une seule théorie pour toutes les époques ou une théorie spécifique pour chacune d 'entre elles ? Schumpeter retient la première solution. La seconde question porte sur le fait de prendre ou non comme point de départ de l 'analyse les origines historiques, ethnologiques, primitives de la monnaie. Dans la relation entre priorité historique et priorité logique Schumpeter considère que la priorité logique est à retenir. La question des origines de la monnaie ne perd pas pour autant tout intérêt pour la sociologie, la socio-psychologie ou l 'histoire culturelle, mais elle en perd beaucoup pour la théorie monétaire. La présentation des phénomènes considérés comme historiquement à la source des systèmes monétaires est faite traditionnellement a partir des quatre fonctions de la monnaie : intermédiaire des échanges, mesure de la valeur, étalon de paiements imposés et réserve de valeur. Schumpeter note que partout où il y a échange, se développe l 'échange indirect dans lequel un individu accepte un bien dont il ne veut pas pour pouvoir l 'échanger contre un autre qu 'il souhaite et que, en pratique, la fonction d 'intermédiaire est totalement indépendante de la fonction originale du bien considéré. Les rapports d 'échange des différents biens entre aux sont remplacés par les rapports entre chacun d 'eux et la monnaie. La monnaie est un moyen d 'exprimer les rapports d 'échange.

-Ch. 3 Ebauche d 'une histoire de la théorie monétaire :

Dans ce chapitre très long, Schumpeter présente les principaux auteurs et étapes du développement de la pensée monétaire depuis l 'antiquité. Il traite de l 'apparition de la monnaie de papier, des relations entre or et argent, de la politique de fixation d 'un taux d 'intérêt maximum, de la théorie de la parité du pouvoir d 'achat ... Il insiste sur la nécessité d 'intégrer la théorie monétaire à la théorie économique générale et souligne l 'apport de von Wieser qui est le premier à expliquer les phénomènes monétaires en partant d 'une analyse du processus économique.

-Ch. 4 Le calcul économique en économie socialiste :

La principale différence entre économie socialiste et économie de propriété privée, tient au fait que dans celle-ci il n 'y a pas de processus de répartition particulier : production et répartition sont une seule et même opération. C 'est l 'achat par l 'entrepreneur de moyens de production qui détermine les revenus. Dans une économie socialiste, le processus de production est un processus pur. La répartition des revenus n 'est pas liée au prix des prestations productives, elle est indéterminée. Le partage de la production implique des règles de répartition. De nombreuses règles peuvent être appliquées : valeur de la prestation individuelle pour la société, à chacun selon ses besoins, nombre d 'heures de travail ... Schumpeter part de l 'hypothèse que tous les individus reçoivent autant. Une unité de compte utilisée est l 'unité de travail. Ce choix permet de donner une valeur déterminée à la demande totale de consommation des agents, à la quantité totale de biens de consommation, c 'est à dire le produit social, ainsi qu 'à la quantité totale des prestations productives non gratuites. Mais dans ce but n 'importe quelle autre valeur de référence aurait pu être utilisée. C 'est dans cette méthode pour obtenir une unité de compte, fondamentalement arbitraire, que réside le cSur de l 'institution monétaire que ce soit en économie socialiste ou en économie de marché. Que cette valeur ait été égalisée à la quantité d 'unités de travail disponibles au cours d 'une période donnée puis qu 'elle ait varié avec le nombre de ces unités, ne réduit pas mais accroît la similitude entre les deux, puisqu 'en économie de marché aussi existe une relation historiquement donnée avec la quantité d 'un bien.

-Ch. 5 Le processus économique capitaliste :

Schumpeter souligne que le pouvoir de décision en économie de marché est plus éclaté. Le point de départ de l 'analyse est le produit social, c 'est à dire l 'ensemble des biens de consommation offerts au cours d 'une période donnée sur un territoire déterminé. Le produit social n 'est pas une quantité absolue, c 'est un flux qui n 'a de sens que par rapport au temps. Il faut naturellement choisir une période d 'observation : le critère pouvant être de production, comptable ou de comportement des agents économiques. Il raisonne sur un circuit économique placé dans un environnement stable, en équilibre, en situation de concurrence parfaite et se reproduisant à l 'identique de période en période.

-Ch. 6 Les acteurs de la comptabilité sociale - 1 Les ménages et les entreprises  

Le calcul économique est, dans une économie de marché, décentralisé. Mais pour autant, toutes les opérations individuelles de paiement et de compensations, toutes les dépenses et recettes, forment un tout, une comptabilité économique sociale qui existe même si elle ne se concrétise pas en une comptabilité centrale matériellement disponible. Il est clair qu 'à chaque opération de crédit ou de débit d 'un agent individuel doit correspondre une opération symétrique d 'un autre et que ceci doit se traduire par une représentation quantifiable du système économique. La notion fondamentale pour comprendre le sens de la monnaie est celle de compte courant : l 'idée que toutes les opérations économiques d 'un individu sont inscrites sur un compte courant réel ou théorique est indispensable pour comprendre les opérations qui constituent le système de la monnaie et du crédit et pour comprendre le système social dans son ensemble.

Schumpeter analyse ensuite les différents postes comptables de ce qu 'il appelle les acteurs primaires de l 'économie, à savoir les ménages, les entreprises, les banques et la banque centrale. Pour les ménages comme pour les entreprises, il est possible de construire un compte de résultat qui traduit le processus économique au cours de la période et un bilan qui traduit la situation au moment de la clôture des comptes. Les ménages sont considérés à la fois comme consommateurs et prestataires de services productifs. Ils sont au centre de l 'activité économique.

- Ch. 7 Les acteurs de la comptabilité sociale (suite) - 2 Les banques et la banque centrale - :

Les banques sont des entreprises mais des entreprises particulières qui gèrent une partie des opérations en monnaie et crédit des entreprises et des ménages. Les -investissements - des banques, c 'est à dire les achats non spéculatifs d 'obligations publiques ou privées, jouent un rôle particulier : ce sont des opérations de refinancement qui augmentent la liquidité des ménages et des entreprises. C 'est pourquoi Schumpeter les associe par la suite aux crédits. La banque centrale est une institution qui se rencontre dans tous les systèmes bancaires. Elle apparaît spontanément là où elle n 'est pas créée volontairement. Elle est avant tout la banque des banques, le reste n 'est qu 'accessoire. Elle joue vis à vis des banques le même rôle que celles-ci vis à vis de entreprises et des ménages. Ses moyens d 'action sont l 'open market, l 'escompte et la -moral suasion -. Comme pour les entreprises et les ménages Schumpeter présente de façon très détaillée les différents postes du bilan de ces institutions.

- Ch. 8 La création de monnaie par les banques :

Le processus de création monétaire présenté par Schumpeter est le processus classique fondé sur la particularité de l 'activité bancaire qui est que l 'actif crée le passif. La -logique des dépôts - est caractérisée par trois éléments: chaque crédit ou investissement bancaire crée un dépôt, chaque remboursement annule un dépôt et l 'épargne n 'augmente pas le total des dépôts. Le refinancement par la banque centrale, les devises ainsi que les crédits accordés par la banque centrale à l 'Etat jouent un rôle de base pour la création de monnaie. Une longue présentation est faite du processus d 'expansion (le terme de multiplication n 'est pas employé) du crédit. L 'agrégat pertinent pour l 'analyse monétaire n 'est pas le total des transactions : ni son niveau, ni ses variations ne nous disent quoi que ce soit sur les flux monétaires correspondants ou sur l 'activité économique, ils sont trop dépendants du comportement des agents et des structures économiques (autoconsommation des ménages, degré d 'intégration des entreprises). L 'agrégat le plus important pour la théorie monétaire est la valeur du produit social.

L 'essence de la monnaie :

Dans ce chapitre trois notions originales méritent d 'être soulignées : le cadre constitué par une analyse en terme de comptabilité sociale globale, la -valeur critique - et les -méthodes monétaires -.

Le cadre : le grand livre de la comptabilité sociale

Schumpeter prend comme point de départ de son analyse l 'existence d 'une comptabilité sociale centrale qui enregistre toutes les opérations économiques. Chaque prestation se traduit par une écriture à l 'actif et chaque consommation par une écriture au passif du compte de l 'agent économique considéré. Le processus étant à l 'équilibre et se reproduisant à l 'identique, il y a automatiquement compensation finale des prestations et contre-prestations en biens et services de chacun des agents et les soldes sont forcément nuls. La monnaie dans ce cadre contribue au règlement provisoire des relations de crédit qui naissent de la non simultanéité de l 'entrée dans le processus de compensation des prestations et de leur contrepartie.

Dans sa démonstration inspirée de Walras, Schumpeter montre que le processus économique détermine de lui-même les quantités échangées et les rapports d 'échange mais pas les prix absolus. Il manque une équation dans le système. L 'unité dans laquelle les prix vont être exprimés ne peut être immanente au système des grandeurs économiques et doit lui être fournie de l 'extérieur. Le passage des prix relatifs aux prix absolus est réalisé en donnant à une grandeur économique pécuniaire quelconque une valeur à choisir arbitrairement et Schumpeter retient comme grandeur de référence, pour son raisonnement, le produit social tout en soulignant que le raisonnement reste valable avec d 'autres grandeurs. La valeur qui sera attribuée à cette grandeur économique de référence est la -valeur critique -.

La -valeur critique - : une valeur arbitraire

La valeur critique est une valeur exogène destinée simplement à permettre le bouclage du système. C 'est une valeur arbitraire. Schumpeter propose de l 'égaliser à la somme des biens de consommation c 'est à dire au produit social car celui ci occupe une place privilégiée dans l 'économie. Nous retrouvons le postulat d 'homogénéité : il souligne qu 'une économie peut très bien fonctionner avec comme unité le mark ou le pfennig (le franc ou le centime) ou n 'importe quelle autre système (bientôt l 'euro) pourvu qu 'il y ait proportionnalité entre eux. L 'égalisation à la dépense de consommation des ménages ne vaut qu 'en situation d 'équilibre et il reste une différence de nature entre les dépenses de consommation définies par le système et la valeur critique qui est une donnée. Le problème des opérations en nature et de la différence entre volume offert et volume échangé de chaque bien ne se pose qu 'en situation de déséquilibre. En situation d 'équilibre, la valeur critique est indépendante de la prise en compte ou non de ces opérations.

- Définition et évolution de la valeur critique : les -méthodes monétaires -

Pour définir la valeur critique, il faudrait une instance sociale particulière. La nécessité d 'une telle instance externe au système économique et lui imposant la valeur critique est la source de l 'indétermination fondamentale du système. La principale question est celle de l 'adaptation de cette valeur à l 'évolution de l 'économie. S 'il n 'y a pas adaptation de la valeur critique alors ce sont les prix absolus qui doivent changer ou la valeur économique de l 'unité. L 'adaptation est le résultat des -méthodes monétaires -.

Il appelle -méthode monétaire - toute méthode de comptabilité sociale d 'après laquelle la valeur critique évolue de façon autonome. Toute méthode de ce type crée des unités de compte, matérielles ou scripturales, qu 'il qualifie de monnaie. Chacune de ces méthodes impose aux grandeurs économiques une contrainte nouvelle à laquelle elles doivent se plier : -le lien monétaire -. Un moyen pour l 'économie d 'échapper à cette bride que lui impose la monnaie est le crédit bancaire.

Schumpeter présente deux méthodes monétaires. Dans la première, la valeur critique est définie de façon à fixer le nombre d 'unités de compte nécessaires au règlement des soldes de compensation. Les unités de compte sont matérialisées et les soldes sont réglés uniquement par transfert physique de ces unités de compte.  Le problème est qu 'elle ne permet de s 'adapter aux variations des soldes. La seconde méthode consiste à considérer arbitrairement comme équivalent à l 'unité ou à un chiffre quelconque le prix d 'une marchandise. S 'il s 'agit d 'une simple référence théorique, alors il est possible à tout moment de passer d 'une marchandise à une autre par le simple rapport de leur prix. Mais si la marchandise de référence est utilisée dans les échanges et que la fonction d 'intermédiaire mobilise une quantité telle de cette marchandise qu 'elle en perd sa fonction de marchandise, alors le prix n 'est plus de même nature et il n 'est plus possible de passer directement d 'une marchandise de référence à une autre. Dans ce cas la valeur critique et donc toutes les grandeurs économiques vont dépendre des aléas de la production de cette marchandise et des comportements de demande ce qui va imposer au système des ajustements qui n 'ont aucune raison économique. L 'impossibilité pratique de changer en continu la valeur critique de telle sorte que le système économique n 'ait aucun ajustement à réaliser sauf ceux fondés sur la logique de son système de calcul caractérise toutes les méthodes appliquées en pratique.

Ces méthodes permettent une fixation initiale et continue de la valeur critique mais, en même temps elles attribuent à sa variation une autonomie qui fait qu 'elle est déconnectée des évolutions réelles et n 'a par rapport à celles-ci aucune signification. Schumpeter résume le résultat de la recherche de ce chapitre par la phrase suivante : -Cette méthode indirecte et au fond absurde définit l 'essence de l 'institution sociale que nous appelons la monnaie -.


* Pour plus de détails voir la préface de Fritz Karl Mann à l 'ouvrage de Schumpeter -Das Wesen des Geldes -. Les références bibliographiques se trouvent dans le tableau joint.
° CERF-GREFIGE - Université de Nancy 2.
[1] -Money and Currency -, Social Research, vol. 58, automne 1991, pp. 499-543, introduction de Richard Swedberg.
Voir aussi l 'article de Daniel Arnould qui a été à l 'origine de ce travail : -Modernité de la pensée de Joseph Schumpeter - dans -Entreprise, région et  développement. Mélanges en l 'honneur de René Gendarme. - sous la direction de J. Brot, Editions Serpenoise, 1996.
[2] -L 'essenza della moneta -, traduction de Elvio dal Bosco, avec une introduction de Giangiacomo Nardozzi, Cassa di Risparmio di Torino, 1990.
[3] Pour une présentation complète de l 'oeuvre de Schumpeter il est possible de se référer à  -Schumpeter. A Biography. - de Richard Swedberg, Princeton University Press, 1991, 293p.