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Information, échange et catallaxie
Manfred E. Streit et Gerhard Wegner. L’'
essentiel dans la Revue des Etudes Humaines, n°1, Mai 1990.
L'équilibre général est une des réponses possibles à la question angoissante: comment une économie complexe, c'est-à-dire mettant en relations des millions de personnes intéressées par des milliers de produits, peut-elle s'organiser et fonctionner sans déséquilibre majeur, c'est-à-dire sans crise, sans chômage massif, sans effondrement total de certaines activités ? Léon WALRAS expliquait l'équilibre général par le jeu du marché. Le marché permet de tenir compte de l'interdépendance générale: l'activité des uns (producteurs et consommateurs d'un produit particulier) se combine avec celle des autres grâce au mécanisme des prix. Tout excédent ou toute pénurie se traduit par une variation de prix, et les prix à leur tour entraînent une révision des plans individuels. Les économistes "néoclassiques" ont ensuite développé ce concept d'équilibre général "walrassien". Manfred STREIT et Gerhard WEGNER sont tout aussi persuadés que WALRAS et les néo-classiques des mérites du marché pour coordonner une économie complexe, mais à la suite d'HAYEK et de l'école "autrichienne", ils ne croient guère aux vertus éclairantes de l'équilibre général walrassien et ne conçoivent pas le rôle du marché comme WALRAS l'a imaginé. Ils reprochent en effet au modèle de WALRAS de "tourner en rond". Pour que l'économie soit en équilibre il faut, d'après WALRAS, que toutes les données économiques soient connues et définitives avant même que le marché intervienne. Dans cette conception, les goûts des consommateurs sont figés, les moyens de production dont disposent les entreprises sont en quantité et en qualité arrêtés. Il s'agit simplement de répartir de façon harmonieuse les ressources existantes en fonction des préférences de la clientèle. Dans ce cas, si un déséquilibre vient rompre un instant l'harmonie, il est automatiquement effacé par le mécanisme du marché. Une telle conception du marché ne semble pas conforme à la réalité économique. En effet, comment imaginer que tous les opérateurs sur tous les marchés connaissent exactement ce qui se passe ailleurs et ne modifient jamais leur comportement ? L'approche walrassienne néglige l'aspect le plus important de la vie d'une "grande société" (marquée du sceau du grand nombre et de l'anonymat): l'information. En fait, dans l'échange et dans le marché rien n'est une "donnée", tout est "découvert" au fur et à mesure que les transactions se déroulent. Ce processus d'acquisition de l'information par l'échange est appelé par les "autrichiens" la "catallaxie". La catallaxie rend compte du fait qu'en économie tout est évolution. Elle rend également compte du fait que ce que nous échangeons ce n'est pas seulement du travail, c'est aussi de l'information. Nous ne sommes pas portés à échanger seulement parce que nos activités sont complémentaires, et que le travail des uns se combine avec celui des autres; mais aussi parce que nos informations sont complémentaires, chacun d'entre nous ne détenant qu'une parcelle de l'information nécessaire à la solution de nos problèmes. La coordination à
travers les transactions marchandes reflète pour HAYEK non seulement une
division du travail, mais aussi une division de la connaissance.
L'imperfection de la connaissance doit être considérée de façon concomitante
avec la division du travail et non comme un obstacle. [1] Les auteurs citent HAYEK: Le problème ne serait en rien résolu si l'on arrivait à montrer qu'un
individu (l'observateur-économiste) disposant de toute l'information
possible, parvienne à déterminer la solution optimale. Nous devons plutôt expliquer comment une solution émerge
de l'interaction sociale, chacun ne possédant qu'une partie du savoir total.
Supposer que toute la connaissance soit donnée à un seul individu, ou qu'elle
appartienne à tout le monde revient à occulter le problème. Ainsi le marché n'est-il pas un processus de
centralisation de l'information, mais un processus de recherche et d'échange
de l'information. L'idée des coûts de transaction est due à Ronald COASE, économiste anglais, qui l'a suggérée dès 1938. Elle traduit le fait que les transactions sur un marché ne s'organisent pas spontanément: il faut engager des frais pour que les transactions puissent démarrer. En particulier, les individus ne savent rien du comportement des autres, ni même de la possibilité de trouver le produit qu'ils désirent, ou le partenaire disposé à contracter. Les néo-classiques ont habilement récupéré la théorie des coûts de transaction pour réhabiliter l'équilibre général walrassien, un moment compromis par la prise en compte de l'imparfaite information. Ils ont assimilé les coûts de transaction à un coût d'information, payé par les échangistes, et qui se reflétera nécessairement dans le prix du produit. Si les échangistes sont obligés de perdre du temps et d'engager des frais pour trouver le bon contrat, le contrat lui-même en tiendra compte. L'information est un bien comme un autre, qui s'achète et qui se vend: l'information sur le produit accompagne le produit lui-même, et l'essentiel de la démonstration de WALRAS redevient valable (l'économiste américain K. ARROW a soutenu ce point de vue). Mais cela ne satisfait pas nos "Autrichiens";
car il faudrait admettre que l'information sur l'information et sur son prix
serait connue avant l'échange. Or, il n'en est pas ainsi, pour deux raisons:
l'existence de coûts de transaction "externes" d'une part, le
caractère subjectif de l'information d'autre part. Les institutions ont pour effet de faciliter les transactions, puisqu'elles stabilisent le comportement des agents économiques présents sur le marché: nous sommes en droit d'attendre que les autres se conforment aux règles, de sorte que nous n'avons pas à nous renseigner en détail sur la moralité, l'honnêteté de tous les opérateurs auxquels nous aurons à faire. Le cadre institutionnel a un contenu informationnel. Mais ces institutions sont-elles des "données", existent-elles gratuitement ? Pour HAYEK les institutions sont elles-mêmes le fruit de forces spontanées, qui évoluent sans cesse, et le cadre institutionnel est par voie de conséquence l'objet incessant d'innovations: de nouvelles règles du jeu peuvent être définies par les acteurs du marché s'ils les jugent préférables. En négligeant cet aspect, les néo-classiques éliminent les coûts de transaction externes, et peuvent revenir à leur hypothèse de parfaite information, en supposant que l'information sur les institutions est une donnée. Ils mettent de la certitude là où il n'y en a pas, et
peuvent imaginer un équilibre général dans une économie dont les règles du
jeu seraient arrivées à un tel point de pratique et de perfection qu'elles ne
changeraient jamais d'un iota. En effet, si on acceptait le point de vue néo-classique il faudrait supposer que l'information est
constituée de données objectives auxquelles les agents économiques doivent
s'ajuster. Il n'en est rien: I' individu doit décider si son stock de
connaissances est suffisant, ou nécessite des éléments supplémentaires...
Dans ce cas il gagne une autonomie informationnelle... En conséquence le
stock exogène d'information ne peut pas être considéré comme objectif pour
les individus. Ce qui importe, ce n'est pas le stock de données, mais quels
éléments du stock l'individu va valoriser le plus. L'individu est le seul à
pouvoir évaluer son savoir et les informations manquantes. Par exemple,
les individus ont une expérience qui leur est propre, et qui change les
conditions de la recherche de l'information qui leur est nécessaire. Allons
même plus loin: l'expérience individuelle, en dépit de son contenu
informationnel, ne garantit pas l'information sur les conséquences d'une
nouvelle expérience, d'un nouveau marché qui n'est pas encore passé, les opportunités de gain que l'individu
peut tirer de l'échange ne sont pas connues d'avance. Comme BOULDING l'a fait
remarquer, "les opportunités n'ont pas la propriété de se ranger toutes
seules dans l'ordre afin d'éclairer nos décisions". Elles doivent être
découvertes à travers un acte cognitif subjectif et créatif. Cet effort
consiste à connecter un nouvel élément d'information avec toutes les autres
informations déjà rassemblées sur l'environnement. Les opportunités de gain
ne peuvent pas être "trouvées". Elles doivent être développées par
des actes cognitifs qui sont eux-mêmes innovateurs et contribuent à
l'évolution économique. Le marché est donc une sorte d'"auberge espagnole":
chacun y "trouve" ce qu'il apporte. Mais là s'arrête la
comparaison; en effet dans cette auberge d'autres apportent également et on
consommera finalement tout autre chose que ce que l'on avait soi-même
apporté. Retenons donc l'idée que l'information sur le marché procède à tous
points de vue d'une démarche personnelle. La rationalité du décideur ne
consiste donc pas à réagir mécaniquement à une information homogène, mais à
rechercher l'information dont il a besoin et à imaginer de nouvelles connections
informationnelles pour faire un choix toujours unique, chaque fois remis en
cause. On débouche ainsi sur une conception de l'entrepreneur qui est aux antipodes de celle de SCHUMPETER. Pour ce célèbre économiste, l'innovation introduite par l'entrepreneur est totalement "exogène"; entendons par là qu'il fait ce que personne n'avait osé faire auparavant, il est en rupture totale avec la tradition, il apporte une technique complètement neuve. SCHUMPETER mettait en lumière le contenu technologique de l'innovation, mais négligeait l'élément informationnel. Mais par quel miracle l'entrepreneur est-il conduit vers une technique nouvelle ? Est-ce un genre de risque-tout qui "tente des coups" et n'a pas peur d'en prendre ? En effet, SCHUMPETER en faisait un surhomme prêt à assumer tous les risques - et il pronostiquait d'ailleurs que ce genre d'individus disparaîtrait d'une société enrichie, où la sécurité l'emporte nécessairement sur la prise de risques. Il prophétisait "le crépuscule de la fonction d'entrepreneur". SCHUMPETER n'avait pas compris que l'innovation existe certes, mais qu'elle est faite uniquement de quête et de raccordements d'informations existantes, et qu'elle constitue une nouvelle proposition informationnelle dont on ne sait pas, évidemment, si elle apportera les gains attendus (ici et ici seulement réside le risque entrepreneurial). La vie des entreprises est donc faite d'une succession de découvertes relatives à l'information. Le problème est de savoir si l'information est statique, ou si elle évolue en réponse à l'effort de recherche. On peut supposer qu'au fur et à mesure que des opportunités de profit sont découvertes et exploitées, d'autres apparaissent et seront à leur tour découvertes. ll y aurait en quelque sorte un renouvellement perpétuel du stock. Ainsi, l'introduction d'un nouveau produit sur le marché,
ou les nouvelles propositions de prix que l'on peut faire pour un produit
existant, prennent un nouvel éclairage. Il y a des prix qui n'existent pas
encore, les prix des innovations. Les innovateurs voient une opportunité de
profit là où les autres ne les perçoivent pas: c'est leur véritable
découverte. Les individus innovateurs
peuvent fréquemment interpréter les mêmes signaux de façon différente, ils
peuvent s'ajuster sur un prix qui est différent de celui qui sert
ordinairement de référence pour les autres. Tout le mérite du marché est là: stimuler les individus à
être attentifs aux opportunités de gain, à rechercher de nouveaux termes de
l'échange. Voilà pourquoi la concurrence est un facteur de développement
économique: elle rend plus attentif à l'information. L'âpreté de la
concurrence est liée à la volonté des
individus de découvrir et de propager l'information sur les anciennes et les
nouvelles possibilités de substitution. Un tel processus séquentiel de
formation des prix est tout simplement hors de portée de l'équilibre général. Nous voilà donc ramenés à notre point de départ. Si on croit à l'équilibre général, on croit aussi que l'économie est capable de se stabiliser pour un niveau de ressources, de goûts, de prix et de quantités donnés. Mais cette vision est tout à fait artificielle, parce
qu'en économie rien n'est jamais donné. Tout évolue, tout est découverte au
fur et à mesure de la progression. Le ferment de la découverte, c'est
l'information. Mieux encore: c'est la quête personnelle de l'information.
L'innovation est permanente, parce qu'il y a des individus qui font de la
quête d'information de façon systématique en espérant en retirer un gain: ce
sont les entrepreneurs. Mais nous sommes tous projetés par le marché dans un
processus de découverte de l'information par l'échange: le processus
catallactique. La vie économique n'est pas équilibre, elle est
déséquilibre permanent. Ce qui semble
être à l'origine de déséquilibres est en réalité à la source même de la
dynamique économique. Le système est ouvert au processus évolutionniste. |
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[1]
Les passages en italiques reprennent le texte des auteurs dans Le Journal des
Economistes et des Etudes Humaines. |