|
Texte
intégral : Journal
des Economistes et des Etudes Humaines, vol.1 n°4, décembre 1990 Cette attitude, d'ailleurs
abandonnée par nombre de juristes aujourd'hui, n'était pas celle des auteurs
de l'Ancien Droit. Ces derniers, en effet, ne craignaient pas de joindre à la
réflexion juridique traditionnelle une approche concrète des problèmes,
approche qui recourait aux analyses « économiques ». Une telle démarche était
déjà perceptible chez les Scolastiques qui n'ont cessé d'approfondir les
questions posées par les relations entre morale, économie et droit[5].
Elle était également visible chez les juristes de l'Ecole du Droit de la
Nature et des Gens. Elle se renforça chez certains d'eux, plus conscients
peut-être de l'importance naissante de l'économie politique. Cette Ecole constitue
ainsi un creuset où se profilent déjà de nombreux thèmes qu'aborderont les
physiocrates et, plus encore, les économistes du XIXème siècle. Des thèmes
communs peuvent donc être dégagés de la confrontation des ouvrages juridiques
du XVIllème siècle avec ceux de l'économie politique naissante. Dès lors, une
filiation, une généalogie, peuvent être établies entre les deux disciplines.
Un fertile terrain de recherches, encore peu exploré, s'offre. De nombreux
thèmes, tels que ceux de la propriétés[6],
des rapports entre l'économie et le Droit Naturel[7],
du profit, de la gratuité sont communs aux juristes et aux économistes et
mériteraient ainsi d'être étudiés, notamment d'un point de vue
épistémologique. Nous avons choisi, pour
commencer ces recherches, de nous attacher à l'étude de l'individu, tel que
l'envisagent les juristes et les économistes. Le thème de l'individu apparaît
en effet comme la référence commune, le point de rencontre le plus saillant,
entre les juristes et les économistes. Les travaux de M. Villey ont montré
l'importance que la philosophie nominaliste, et que les juristes accordaient
à l'individu, le considérant comme la source et le but du droit. M. Villey
voyait d'ailleurs là l'origine de notre droit subjectif[8].
L'individu est soumis aux lois d'un ordre naturel immuable, et son premier
devoir, sa propre conservation, implique la satisfaction des besoins suscités
par sa nature humaine. Les physiocrates reprendront ces thèmes[9],
tout comme les économistes libéraux ; la satisfaction des besoins, de devoir
va devenir droit, avant de constituer l'une des finalités de l'économie
politique. Ainsi, les juristes vont
esquisser dans leurs ouvrages le portrait de l'individu, tel que le
reprendront les physiocrates, puis les libéraux : un être cherchant à
satisfaire ses désirs par le biais de différentes activités, contractuelles
notamment, qui, pour être envisagées juridiquement, n'en constituent pas
moins des fonctions économiques. L'homo juridicus est
également un homo oeconomicus (1) dont les activités contractuelles donneront
lieu à des développements économiques (2). Ainsi, la science juridique
contribuera-t-elle à la naissance de l'économie politique (3). L'individu, on le sait,
constitue le point de départ de toute construction de système politique.
C'est à partir de l'individu que Hobbes envisage le Léviathan, comme le
montre clairement l'illustration de la première édition, où le monstre
biblique apparaît comme un tout constitué d'une multitude d'individualités.
On a ainsi pu qualifier, à propos de cette construction politique
hobbesienne, les individus d' « éléments indivisibles »,
d' « atomes du tout humain »[10].
On y a également, et fort justement, décelé l'influence d'une science
physique toute neuve sur l'élaboration d'un système politique[11].
Ainsi, chez les politiques tout comme, on le sait, chez les économistes
s'esquisse le portrait d'un individu abstrait, universel, conçu
physiologiquement comme obéissant à des forces internes
« d'attraction-répulsion », attraction pour le plaisir, répulsion
pour la peine[12].
La description, qui doit beaucoup à l'épicurisme, en devient classique des
physiocrates à Bentham. Or, et peut être n'insiste-t-on pas suffisamment sur
ce point, la description de cet individu, pilier de la pensée libérale, se
trouve chez les juristes, plus précisément dans l'Ecole du Droit de la Nature
et des Gens. « L'Utilité
accompagne le Droit Naturel : car l'Auteur de la Nature a voulu que chaque
personne en particulier fût faible par elle-même, et dans l'indigence de
plusieurs choses nécessaires pour vivre commodément, afin que nous fussions
portés avec plus d'ardeur à entretenir la Société »[15].
Cette même Utilité « donne occasion aux Lois civiles »(ibid).
Ainsi, la recherche de ce qui lui est utile, la poursuite de ce qui lui est
avantageux, tels sont les véritables fondements des relations entre les
individus. Ce n'est qu'ensuite que l'individu aura recours à la technique
juridique pour "normaliser", au sens propre du mot, ses relations.
L'utilité, tel est donc le véritable fondement du Droit. La définition que
donne du Droit Grotius est d'ailleurs éclairante à cet égard : « Le
Droit rigoureux, i.e. le Droit qui détermine ce qui appartient à
chacun & »[16]
se subdivise en Droit Privé et en Droit éminent ... Et qu'est-ce que le Droit
Privé ? : « Celui qui tend à l utilité particulière de chacun ». Le Droit ne consiste donc
pas seulement dans ses principes issus d'une morale immuable. Plus
concrètement, Grotius l'envisage comme une technique dont la finalité est de
permettre à chacun de satisfaire ses besoins. Le désir est le moteur de l'activité
individuelle. Le droit arbitre
entre ces différents désirs, organise et les gère. D'emblée, Pufendorf
précise le but de son ouvrage, « traiter du Bon et du Mauvais, du Juste
et de l'Injuste ». Cette finalité, davantage juridique, lui interdit, a
priori, une incursion dans un autre domaine, « l'Utilité et le Nuisible,
qui appartiennent à une autre science ». Une frontière semble ainsi
séparer le domaine du Droit, entendu au sens d « ars boni et
aequi » du domaine concret des valeurs matérielles[18].
Cependant, Pufendorf ne va pas craindre de transgresser ces frontières qu'il
établit lui-même. L'objet de son travail sera d'indiquer, certes brièvement,
« des règles générales (... ) pour bien juger ce qui est ou n'est pas
avantageux »[19].
D'emblée, on pense cependant qu'il s'agit, dans l'esprit de Pufendorf, d'une
alliance classique entre la Morale et le Droit. Une telle attitude semble
confirmée par l'énoncé de la Règle pour juger les actions que chacun
entreprend en dehors des cas de nécessité : « il faut tenir comme maxime
fondamentale de ne rien entreprendre, d'où l'on n'ait lieu de présumer à en
juger moralement... qu'il en reviendra plus de Mal que de Bien »[20]. Nous serions ainsi en
présence d'une règle morale, plus précisément une règle religieuse devenue
morale, appartenant à ce fonds universel que Kant illustrera comme impératif
catégorique. En fait, il n'en est rien.
Et le lecteur comprend rapidement que nous nous éloignons des hauteurs de la
morale pour descendre aux confins du monde matériel. La règle énoncée par
Pufendorf aurait pu être prônée par le Bonhomme Richard de Benjamin Franklin.
Elle énonce la morale d'un gestionnaire : "On n'entreprend les choses de
cette nature qu'à dessein d'en retirer quelque profit. Si les revenus d'une
terre, par exemple, ne surpassent pas les frais de la culture, on tient cette
terre pour une possession ingrate et stérile, à laquelle on ne doit pas
donner ses soins[21].
Et, dans le doute, il convient, avant d'agir, de se livrer à un calcul
complexe ; on ne peut ainsi se risquer « qu'en cas que le Bien qu'on
espère renferme ... un plus grand degré de Bien, que le Mal qu'on en
appréhende ne renferme de Mal ». Un exemple concret éclaire rapidement
ce calcul compliqué « moralement » : il n'y aurait pas de témérité
à risquer dix écus pour en gagner cent »[22].
Notons cette assimilation entre Bien et Profit d'une part, Mal et Perte
d'autre part. Pufendorf, précisant « l'essence du Bien »,
l'assimile à l'utilité, à la « disposition qui rend une chose capable
d'être utile à un autre, de la conserver ou de la perfectionner »[23]. Plus loin, Pufendorf ne
craindra pas d'assimiler l'idée philosophique du Bien à la notion
juridico-économique de Biens, dans la mesure où ces derniers sont utiles à
l'Homme, et « lui rendent la vie plus commode et plus douce, de sorte
qu'en un sens, les Biens sont, pour ainsi dire, l'âme des pauvres
mortels »[24].
Dans la même optique, Pufendorf assimilera Biens et Richesses : « nous
avons besoin, pour notre propre conservation, de ces choses extérieures qu'on
appelle Biens ou Richesses... »[25] Il se dessine ainsi une
morale, un hédonisme qui sera largement suivi par les économistes. Destutt de Tracy affirmera qu'être
riche « c'est prendre conscience de notre moi, donc de ses désirs, donc
de ses besoins, et avoir moyen de les satisfaire ». Il qualifiera ces
moyens de « biens, parce qu'ils nous font du bien »[26].
De même, G. Garnier définit les richesses comme « toutes les choses
matérielles dont l'homme peut faire usage pour satisfaire un besoin ou une
jouissance de sensualité, de fantaisie ou de vanité... »[27].
Chez Pufendorf, l'Individu est donc un être raisonnable. Encore faut-il
entendre ce mot raisonnable au sens étymologique, ratio, le calcul... Une règle de Morale
s'affirme donc, la recherche par chacun de son avantage, recherche
contemporaine de l'Etat de Nature. Rappelons que pour Pufendorf, cet Etat de
Nature est un Etat de paix, chacun comprenant que la recherche de son
avantage passe par le respect d'autrui[28].
Transparaît ainsi en filigrane l'idée que la recherche de l'avantage de
chacun conduit à la félicité de tous. Dieu a créé l'Homme par
amour, et la nature humaine possède une double finalité : aimer Dieu,
« ce souverain bien », et la vie sur terre constitue « une
voie pour y parvenir »[30]
. Aimer ses semblables conduit également à aimer Dieu. Telles sont les deux
lois qui président à la destinée de l'Homme: « méditer et aimer ce bien
unique » et considérer que « tout ce qu'il peut y avoir en soi-même
et dans tout le reste des créatures sont autant d'objets qui lui sont donnés
pour l'y engager ». Ainsi, de même que l'Univers est donné à l'Homme
pour lui faire aimer son Créateur, de même, l'Homme est physiologiquement
conçu pour aimer Dieu. « Union
d'une âme et d'un corps », il doit s'en servir pour communiquer par
l'esprit et les sens avec ses semblables. Dans la même optique, le
corps humain, composé de membres et de sens, est fait pour le travail. Le
travail est la loi de l'individu, loi qui s'imposait à l'homme dès avant la
chute. Le travail était alors « une occupation agréable, sans peine,
sans dégoût, sans lassitude »[31]. Ainsi, chez Domat tout comme chez
Grotius, l'Homme est un être de besoins. Mais le sens est différent. Chez Domat, la recherche de son
avantage par l'individu, loin d'être inhérente à sa nature
« matérielle », est spirituelle ; elle lui est directement dictée
par Dieu ; elle fait partie du plus profond de lui-même. L'amour qu'il porte
à la divinité le conduit à satisfaire son semblable et à étancher ainsi sa soif
d'amour divin. Telle est, sommairement
retracée, l'analyse que Domat donne de la nature humaine. Mais il a tracé là un portrait idéal,
celui de l'Homme tel qu'il devrait être, tel qu'il fut avant la chute. Domat se montre alors
augustinien dans sa démarche. Après avoir décrit une nature humaine au sein
de laquelle l'amour de Dieu l'emporte, il va présenter la nature humaine
réelle, celle où l'amour de soi domine. Car l'Homme a chuté, et la nature
humaine s'en ressent. La loi du travail s'impose
plus durement. L'Homme, surtout, a substitué à l'amour de Dieu l'amour des
« biens apparents », qu'il ne veut plus partager, mais posséder
seul. C'est là que se situe la contradiction essentielle : destiné à
s'épanouir par la possession d'un bien infini, la simple possession d'un bien
fini frustre l'homme, qui désire toujours plus[32].
La vie sociale se dérègle ; chacun s'oppose aux autres, dominé par son
amour-propre. Chacun « ne recherche que des biens qu'il se rend propres
et il n'aime dans les autres que ce qu'il en peut rapporter à soi »[33].
La ruine de la société devrait logiquement s'ensuivre, chacun pensant d'abord
à satisfaire « son bien particulier »[34]. Mais Dieu, dans sa bonté
et sa sagesse, ne saurait permettre l'écroulement de sa création. « Dieu
n'a laissé le mal arriver que parce qu'il était de sa toute puissance et de
sa sagesse d'en tirer le bien »[35].
L'amour propre, le guide, l'inspirateur des actions individuelles, au lieu de
parvenir à diviser les hommes, contribue, en fait, à les réunir. L'homme
déchu voit grandir en lui le besoin de satisfaire ses appétits temporels.
Force lui est donc de recourir davantage aux services de ses semblables, leur
fournissant en retour la satisfaction de leurs propres besoins. e commerce, les engagements entre les
individus se trouvent ainsi renforcés par l'amour propre individuel. Ce
moteur de l'homme, pervers à l'origine, se révèle finalement bénéfique à
l'intérêt de tous. Ne peut-on pas, une
nouvelle fois, reconnaître là, sous une forme religieuse, cette « main
invisible » qui coordonne les intérêts individuels dont l apparente
antinomie devient le moteur de l'intérêt général ? Ne sont-ce pas les
Harmonies Economiques, « cette mécanique sociale qui révèle la sagesse
de Dieu et raconte sa gloire »[36] ? Cet amour-propre, qui
réalise l'harmonie de tous, contribue également au perfectionnement de
l'individu lui-même, puisque, pour obtenir d'autrui la satisfaction de ses
propres besoins, chacun est conduit à « (y garder) la bonne foi, la
fidélité, la sincérité, » ou tout au moins à contrefaire ces vertus.
Dieu maintient ainsi la société par l'amour-propre « ce venin dont il a
fait un remède »[37]. La société est elle-même
envisagée par Domat comme résultant certes d'un plan divin, mais également
comme devant être organisée pour la satisfaction des besoins de ses membres.
Les classifications sociales sont ainsi fondées sur des critères
« économiques ».
L'agriculture, ayant pour finalité de satisfaire le plus grand nombre
de besoins, doit constituer le groupe social le plus important[38]. De même, chaque fonction
sociale, chaque art, y est envisagé d'un point de vue économique[39]. Là encore, une comparaison
est possible avec ceux que l'on appellera la secte des physiocrates, qui
envisageront une classification sociale fondée sur des critères économiques. L'individu doit ainsi se soumettre à
sa nature qui lui dicte sa loi et surtout la première de toutes, l'instinct
de survie. On assiste ainsi à un retournement des valeurs médiévales où le
spirituel, partie intégrante du quotidien, l'emportait sur le temporel[40].
Désormais, le temporel l'emporte sur le spirituel, et le premier devoir de
chacun consiste non seulement à assurer sa subsistance, mais encore à
s'enrichir. Le commerce, l'enrichissement apparaissent désormais comme des
activités innocentes, douces, et comme on l'a montré[41]
le désir de s'enrichir devient une bonne passion. Pufendorf se fait
clairement l'interprète de cette opinion : le devoir de l'Homme, dans l'Etat
de Nature est « de jouir et de se servir de tout ce qui se présente, de
mettre en usage tous les moyens et faire toutes les choses qui contribuent à
notre propre conservation, pourvu que par là, on ne donne aucune atteinte aux
droits d'autrui »[42]. C'est en fonction de ce
point de vue - la recherche de la satisfaction des besoins- que les juristes
vont présenter les divers aspects juridiques des activités individuelles. Le contrat est
naturellement envisagé en tant que concept juridique. Mais sa finalité dépasse
le cadre juridique. Plus précisément, le droit contractuel constitue un
instrument au service de la recherche par chacun de son avantage. Par ailleurs, il doit
respecter l'égalité naturelle qui préexiste entre les individus en
garantissant l'égalité des valeurs échangées par les contractants, celui qui
est lésé acquérant « par là le droit d'exiger qu'on y supplée »[45]. La réglementation
contractuelle se trouve donc être au service de l individu. Sa finalité
réside certes dans la recherche de la justice. Mais il ne s'agit pas d'une justice abstraite, lointaine,
objective. Il s'agit davantage d'une justice subjective, reposant sur une
égalité de valeurs jugée telle par les parties elles-mêmes. Domat semble suivre la
même démarche. Cette conception du contrat n est certes pas celle que l'on
retient habituellement chez Domat. L'auteur des lois apparaît davantage comme
celui qui a su donner au consensualisme toute son importance, comme celui qui
« va magnifier le consensualisme des contrats capables de créer
valablement des obligations »[46]
. Ce consensualisme est certes fondamental chez Domat, l'influence qu'il
exerça en étant la preuve manifeste. Cependant, il ne
faut pas perdre de vue que Domat ne se veut pas simplement juriste. Sa conception du droit s enracine
dans la religion ; la finalité du droit est soumise à la volonté divine. Il
convient donc de restituer au consensualisme sa place dans le raisonnement de
Domat. La nature humaine en constitue le point de départ. L'Homme, union
d'un corps et d'une âme, nous l'avons vu, est créé par Dieu pour se lier aux
autres par l'intellect et trouver sa place au sein du groupe par le travail.
Ce sont des engagements de chacun envers tous, engagements généraux, car
inhérents à la nature humaine. A côté de ces engagements généraux, Dieu
suscite chez les individus des engagements particuliers de chacun envers ceux
qu'il aura choisis. Telles sont « les liaisons naturelles du mariage
entre le mari et la femme », et « toutes les autres sortes
d'engagements qui rapprochent toutes sortes de personnes les unes des
autres ». Cette seconde espèce d engagements implique « la
communication » entre les individus « de leur travail, de leur
industrie, et de toutes sortes d'offices, de services, et d'autres secours »,
bref, tout ce qui peut lier les personnes selon les différents besoin de la
vie, soit par des communications gratuites ou par des commerces ». Sur quels fondements reposent ces
engagements particuliers ? Quelle est leur raison d'être ? Nous abordons là
le point fondamental du raisonnement de Domat. Pour favoriser ces engagements particuliers,
« Dieu multiplie les besoins des hommes et & il les rend nécessaires les
uns aux autres par tous ces besoins »[47]. La dépendance naturelle,
physique comme psychologique, de chacun envers autrui, développe la nécessité
de ces engagements. « Aucun ne pouvant suffire seul, la diversité des
besoins engage les hommes à une infinité de liaisons sans lesquelles ils ne
pourraient vivre »[48].
De là ces engagements volontaires que sont les conventions. Domat les définit
comme « le consentement de deux ou plusieurs personnes pour former entre
elles quelque engagement volontaire... »[49] Elles portent sur "la diversité
infinie des manières volontaires dont les hommes règlent entre eux les communications
et les commerces de leur industrie et de leur travail et de toutes choses
selon leurs besoins »[50].
Ainsi, le contrat, concept juridique, possède une finalité matérielle, la
satisfaction des désirs individuels. La volonté joue le rôle d'organiser, de
réglementer, de rendre obligatoire la satisfaction réciproque des besoins des
contractants. De là cette conception ambivalente que Domat présente des
conventions où « il se fait un commerce où rien n'est gratuit et (où)
l'engagement de l'un est le fondement de celui de l'autre »[51] On peut
retrouver cette approche économique du contrat chez Pufendorf. Il établit
très clairement une distinction, fondée sur un critère
« matériel », entre la convention et le contrat. Par « contract », on doit
entendre les "Engagements au sujet des choses et des Actions, qui
entrent en Commerce, et qui supposent l'établissement de la propriété et du
Prix des Choses, et par simples conventions, celles qu'on fait sur tout le
reste »[52]. Et Pufendorf de donner comme exemple
de simples conventions celles « par lesquelles on s'engage à ne pas
faire, à ne pas demander ce qu'on aurait pu faire », bref, « toute
sorte d'accord, de traité au sujet de quelque action ou quelque travail qui
ne doit pas se faire pour de l'argent »[53].
Ainsi, la convention recouvre ce qui n'est pas évaluable, le contrat
regroupant ce qui implique une valeur matérielle. Le contrat préside donc
encore à la circulation des richesses. Il constitue la légitimation juridique
de la recherche par chacun de son avantage et de la satisfaction des besoins
de l'individu. a classification
des opérations contractuelles, que vont présenter nos auteurs, confirmera
cette conception économique du contrat. Grotius,
par exemple, classe les contrats selon que les contractants y perçoivent ou
non un avantage : Ils sont « gratuits ou Utiles de part et
d'autre ». Une remarque terminologique prend ici toute son importance.
Pour rendre cette idée d'utilité réciproque, Grotius avait utilisé le vocable
latin « permutatorii », que Barbeyrac précise avoir rendu le plus
fidèlement par l'expression « échange de services ». Effectivement, cette
expression traduit parfaitement l'idée d'utilités réciproques soulignée par
Grotius. Nous retrouverons d'ailleurs souvent cette expression même sous la
plume d'un Bastiat qui en fera le pivot de son « harmonie
économique ». Parmi les Actes utiles de
part et d'autre, Grotius distingue ceux « qui laissent les intérêts des
parties séparés » de « ceux qui les réunissent ». Les premiers, qualifiés d'intérêts à
part, ne sont autres que les contrats innommés du droit romain, do ut des facio ut facias facio ut des. Mais,
comme nous l'avons déjà montré par ailleurs[55],
la classification romaine est écartée. La classification envisagée par
Grotius repose seulement sur les différentes modalités de transmissions des
biens, sur les différentes modalités de prestations. Plus largement, la
classification des opérations contractuelles proposée par Grotius se fonde
sur l'idée de réciprocité ou de non réciprocité, de non gratuité ou de
gratuité. Si l'on écarte l'idée de gratuité qui nous intéresse moins dans le
cadre de cette étude, nous voyons que Grotius place dans le cadre de
l'échange toute dation réciproque d'objets : le change, dation réciproque
d'argent ; la vente, dation réciproque d'objet contre de l'argent ; le
louage, qui regroupe les différentes manières d'user d'un objet ; le prêt, où
un objet est restitué après un certain temps. Les autres formes de contrats
innomés romains regroupent de même différentes manières de transmettre des
objets[56]. Les contrats sont ainsi
classés par Grotius selon un critère matériel ; il les envisage moins selon
les obligations imposées aux contractants que sous l'angle de la transmission
des valeurs. Les opérations contractuelles se rattachent naturellement à
l'ordre juridique. Mais elles
concernent aussi, et de façon importante « l'ordre économique ».
Les contrats ne sont que les différentes facettes d'acquisitions d'avantages
pour chacun, et de circulation des richesses. Domat envisage la
classification des contrats dans la même optique, ce qui peut apparaître
comme paradoxal. En effet, on a vu l'importance que Domat accorde au
consentement, et l'on aurait pu penser que cette importance se refléterait
dans la classification des contrats, comme le fera d'ailleurs le Code civil.
Il n'en est rien, puisque la seule classification que propose Domat repose
sur les diverses opérations économiques que réalisent entre eux les individus
: « Pour les engagements volontaires et mutuels, on voit que pour les
divers besoins qu'ont les hommes de se communiquer les uns aux autres leur
industrie, et leur travail, et pour les différents commerces de toutes
choses, ils s'associent, louent, vendent, achètent et changent, et font entre
eux toutes les autres sortes de conventions »[57].
Le besoin individuel se trouve ainsi à l'origine de tout contrat, l'accord de
volontés n'étant là, nous l'avons vu, que pour réglementer la transmission
des valeurs. Pufendorf, s'il rappelle
les classifications proposées par la doctrine juridique, ne s'y attache pas
outre mesure. Il souligne au contraire nettement sa préférence pour une
classification dont le fondement serait la réciprocité d'avantages opposée à
la gratuité: « Mais la division qui fait le plus à notre dessein, c'est
celle des Contracts Bienfaisants ou gratuits ; et des Contracts onéreux ou
intéressez de part et d'autre ... (ces derniers) assujettissent chacun des
contractants à une charge ou une condition également onéreuse, qu'ils
s'imposent l'un à l'autre : car, dans ces sortes de contracts, on ne fait et
l'on ne donne rien que pour en recevoir autant... »[58].
Il retrouve par là même l'idée romaine d'innommé, et assimile les contrats
onéreux aux contrats innommés[59]. A cet égard, ils peuvent
sembler originaux, dans la mesure où la doctrine juridique du XIXème siècle
n'envisagera guère les questions qu'ils se posent : comment évaluer un objet
? Comment en déterminer le prix ? En fait, nos auteurs n'innoveront guère.
Ils reproduiront le plus souvent les analyses des Scolastiques et de l'Ecole
de Salamanque, comme l'a clairement montré de Roover[60]
. Leur véritable originalité sera d'envisager en juristes les problèmes posés
par les Scolastiques et l'Ecole de Salamanque. En effet, les questions y
étaient abordées davantage sous l'angle de la morale, voire de la Théologie,
que sous celui du Droit. Le juridique donnait plutôt ainsi l'occasion
d'examiner la conformité morale d'un contrat. Les analyses de nos auteurs
seront donc juridiques et prolongeront leur problématique individualiste que
nous avons examinée auparavant. L'individu doit, par nature, satisfaire ses
besoins. Le contrat constitue l'un des moyens juridiques de parvenir à cette
fin. C'est donc à propos des
contrats que vont être envisagées « quelques questions particulières qui
se posent sur ces sortes d'engagements »[61]
, principalement la valeur des objets du contrat et la détermination de leurs prix. Pour les Scolastiques, la
valeur d'un objet reposait sur son utilité, sa capacité à satisfaire les
besoins de la « collectivité des consommateurs ». Seuls,
semble-t-il, Buridan et surtout Olivi, laissaient place à la notion de rareté
et au désir individuel comme fondements de la valeur[62]. En ce qui concerne la détermination
du juste prix des objets, les uns tenaient pour celui du marché, d'autres
pour le prix de revient ; certains, enfin, les nominalistes, étaient
partisans d'une réglementation des prix[63]. Par ailleurs, Grotius
établit une différence entre la valeur d'un objet et son prix lors d'une
transaction. Cette « valeur d'échange » est fonction de la volonté
individuelle qui « Maîtresse de tout, désire et recherche bien des
choses, plus qu'elles ne sont nécessaires »[67].
Cette volonté individuelle fera monter les prix des choses rares ou
passionnément désirées, tandis que l'abondance en fera baisser les prix. Et
Grotius, s'il approuve les Anciens lorsqu'ils différenciaient valeur et prix,
s'oppose à eux lorsqu'ils avancent que seuls l'estimation commune, le prix du
marché sont valables. Il pose certaines règles permettant de faire varier les
prix « excepté en matière de choses dont la loi fixe le prix en un point
indivisible »[68]. Notons cette exception qui
sous-entend clairement que le prix est fixé par accord entre les contractants
selon certains facteurs. La rareté, l'abondance, le désir de l'acheteur comme
la passion du vendeur pour l'objet cédé font varier les prix qui reposent sur
l'accord réciproque, car « il faut déclarer toutes ces circonstances
avec qui l'on traite »[69]. Pufendorf n'établit pas
vraiment de différence entre la valeur d'un objet et son prix. L'estimation des objets se fonde pour
lui sur leur utilité et sur leur possibilité d'être échangés. « C'est ce qu'on appelle prix ou
valeur. De sorte que le Prix en
général est une Quantité Morale, ou une certaine Valeur des Choses et des
Actions qui entrent en commerce, selon laquelle on les compare les unes avec
les autres »[70].
Certains physiocrates ne s'exprimeront pas en des termes différents. Il convient ici de
remarquer que Pufendorf ne se limite pas à envisager le prix des objets
seulement matériels. Il souligne que peuvent également être estimés des actes,
c'est-à-dire l'immatériel. La possibilité d'évaluer l'immatériel constituera,
on le sait, un important thème de discussion chez les économistes libéraux. Ne retrouve-t-on
d'ailleurs pas entre la valeur subjective de Grotius, fondée sur le besoin individuel, et la valeur
échangeable de Pufendorf, la même différence qu'entre Condillac[71]
et Le Trosne[72]. Continuant son analyse, Pufendorf
examine les différents aspects du prix des objets et des actions. Il
distingue d'une part le « prix propre ou intrinsèque » qui
est « celui que l'on conçoit dans les Choses mêmes, on dans les
Actions qui entrent en Commerce, selon qu'elles sont plus ou moins capables
de servir à nos besoins, ou à nos commodités et à nos plaisirs » et
d'autre part le « Prix virtuel, ou éminent, celui qui est attaché à la
Monnaie ... en tant qu'elle renferme virtuellement la valeur de toutes ces
sortes de Choses et d'Actions, et qu'elle sert de règle commune pour comparer
et ajuster ensemble la variété infinie des degrés d'estimation dont elles
sont susceptibles »[73]. En ce qui concerne le prix
intrinsèque, il repose donc sur l'utilité que l'individu estime pouvoir
retirer de l'objet convoité. Pufendorf réfute là
Grotius qui fondait sur le besoin la valeur de l'objet. Cette conception,
selon Pufendorf, élimine du champ de l'estimation tout ce qui est superflu,
et qui est pourtant recherché et désiré. En outre, le besoin n'est que le
fondement, la cause des échanges. En effet, si le besoin des choses
appartenant à autrui n'existait pas, on ne chercherait pas à les acquérir,
puisqu'on jugerait plus utiles les siennes propres[74]. On retrouve là l'idée développée par
les physiocrates selon laquelle tout échange n'est que la cession de
l'inutile contre l'obtention de l'utile. Pufendorf réfute par
ailleurs Grotius en affirmant que les choses les plus utiles à l'existence,
telles que l'air ou « le vaste océan » ne possèdent pas de prix en
raison de leur caractère commun[75].
Pufendorf procède ensuite à l'analyse des facteurs de variation des
prix. Ceux-ci varient en
fonction de la volonté, de la psychologie de l'individu. Pufendorf rejoint là
l'analyse de Grotius. Le prix d'un objet est subjectif. Sa rareté contribue à
en accroître le prix, parce que « la vanité des Hommes leur fait estimer
souverainement ce qu'ils ont qui ne leur est commun qu'avec un petit nombre
de gens, et tenir au contraire pour très vil ce que l'on voit chez tout le
monde »[76].
Il en est de même de la passion de l'acheteur pour acquérir l'objet convoité,
ce qui implique un prix d'inclination, comme de la répugnance du vendeur à se
défaire d'un objet auquel il est très attaché[77]. Nous n'insisterons pas sur
le prix réglementé par le pouvoir, si ce n'est pour noter que ce prix dit
« légitime », peut, même imposé, faire l'objet de transactions
entre les contractants. Quant au prix
commun, il résulte d'un accord entre les contractants. l est donc difficile de dire s'il est
juste ou non. Selon Pufendorf, le juste prix est « ce qu'en donnent
couramment ceux qui s'entendent en Marchandises ou en Négoces »[79].
Il recourt donc au critère des professionnels, étant entendu que les vendeurs
peuvent faire entrer en ligne de compte leurs dépenses, les risques encourus,
leur travail et le nombre d'acheteurs. On peut cependant craindre que ce
recours aux professionnels pour déterminer les prix ne favorise les ententes
ou ne renforce le corporatisme. Mais, on l'a vu, l'accord des contractants,
leur liberté, semblent devoir contrebalancer l'étroitesse de vue qui pourrait
résulter de l'autoritarisme des professionnels. Par ailleurs, la condamnation
nette de tout monopole atténue également cette mainmise des professionnels
sur la fixation des prix. En effet, tout comme Grotius[80]
ou Domat[81],
Pufendorf critique le monopole comme limitant la liberté d'autrui, puisque
tout monopole implique que « celui qui l'exerce se soit emparé du
privilège de vendre seul des Marchandises, que les autres pouvaient vendre
aussi bien que Lui ».
Ainsi, toute opération contractuelle qui doit comporter la liberté des
prix et reposer sur l'accord des contractants, constitue-t-elle la concrétisation
de la satisfaction des besoins individuels des parties au contrat. La
technique juridique recouvre le phénomène économique. A côté d'une conception
juridique, classique pourrait-on dire. du contrat, existe une conception
davantage matérielle, « économique » : le contrat constitue le
moyen, pour tout individu, d'obtenir ce qu'il recherche de par sa nature : la
satisfaction de ses besoins.
L'époque qualifiera cette quête de recherche du bonheur et l'on verra
un Cambacérès se faire l'écho d'une telle approche du contrat : « Le
bonheur de l'homme consiste bien plus dans la manière de jouir que dans la
jouissance même; chacun compose son bonheur des éléments de son choix. De là
naît le droit de contracter, qui n'est que la faculté de choisir les moyens
de son bonheur ». C'est là annoncer les thèmes de l'économie politique. L'Suvre principale des
économistes consista à reprendre les thèmes présentés dans les ouvrages
juridiques afin de les adapter à la problématique économique qui devenait la
leur. Mais l'essentiel se trouvait déjà chez les juristes. C'est en ce sens
que l'on peut dire que l'économie politique s'enracine dans le Droit. Et, de
fait, les premiers économistes vont clairement exposer ce que les juristes
avaient laissé en filigrane. Ils aboutiront ainsi à changer l'optique du
droit. Le droit constituait pour les juristes une technique de répartition
qui prolongeait peu ou prou l'antique adage de l'ans boni et aequi. Le droit va devenir, quoiqu'il
l'apparaissait ainsi déjà chez Pufendorf, une technique permettant à chacun
de se procurer des biens, donc d'obtenir la satisfaction de ses besoins. Une
telle déviation apparaît clairement en Angleterre avec Smith qui considérera
l'économie politique comme « une branche de la législation »[83].
Dupont de Nemours accentuera également l'aspect économique du droit. Il
procédera de manière radicale, puisqu'il confiera à la science économique
cette fonction de répartition qui était traditionnellement attribuée au Droit
: « La science de la vie humaine ou la science économique n'est autre
chose que la connaissance des voies naturelles de la distribution de la part
de tous et de chacun... »[84]. Il semble même que le
Droit disparaît. En effet, Dupont de Nemours attribue à cette nouvelle
science tout le contenu du Droit, tel qu'il était exposé dans l'Ecole du
Droit Naturel. La finalité de
l'économie politique consiste ainsi à permettre la plus grande jouissance
individuelle sans nuire à autrui.
'économie politique « manifeste ainsi Nos devoirs envers Dieu...
nos devoirs envers nos semblables... nos devoirs envers nous-mêmes »[85]. Nombre d'auteurs
d'ailleurs exposeront leurs théories économiques sous des titres juridiques.
Citons notamment Baudeau et son Introduction
à la philosophie économique ou
analyse des Etats policés, Mercier de la Rivière et son Ordre naturel des sociétés
politiques. L'apparence est
juridique, mais le fond est économique. L'économie politique fait
éclater les cadres juridiques traditionnels, et parfois le supplante. Ceci
est particulièrement caractéristique chez G. Garnier qui définit l'économie
politique comme « une science qui a pour objet de considérer les lois de
l'organisation des sociétés humaines et de rechercher les moyens qui peuvent
rendre ces sociétés heureuses et puissantes ». L'économie politique englobe ainsi le droit et se divise
en deux branches : « la formation et la distribution du pouvoir »
soit la « politique ou science sociale » ; « la formation et
la distribution des richesses » qui est l'objet principal de l'économie
politique[86] L'économie politique
aspire à son autonomie. C'est alors que se pose le problème de sa finalité.
Mais le détachement du droit sera difficile. L'objet d'un traité
d'économie politique sera alors d « examiner quelle est la
meilleure manière d'employer toutes nos facultés physiques et intellectuelles
à la satisfaction de nos divers besoins ». Il envisagera la société, au
sein de laquelle évolue l'individu, sous cet aspect et la
définira »"comme une suite continuelle d'échanges ». Il
transcende les différents contrats établis par les juristes pour ne retenir
en eux que l'aspect d'échange, donc de satisfaction des besoins. Certes, Destutt de Tracy n'ira
pas jusqu'à définir l'économie politique comme la science des échanges. Mais
le même raisonnement sera repris. L'échange tel qu'il est vu par les
économistes, englobe les contrats : la vente est l'échange d'objets, la
monnaie étant vue comme abstraction ; le louage n'est qu un échange de
services ; le prêt n'est qu'un échange différé. L'Economie Politique devient dès lors la science des
échanges. Telle est l'opinion de Bastiat. La mutualité des services, notion
essentielle de sa doctrine, implique une reconnaissance réciproque des
valeurs échangées. Dès lors, l'échange qui traduit ces mouvements de valeurs,
devient « le domaine principal de l'économie politique... dont cette
science étudie les lois et les effets ». Il en résulte que « l'économie
politique peut être définie comme la théorie de l'échange ». |