Texte intégral : Le crépuscule des politiques macro-économiques dans une économie mondialisée
par Victoria Curzon-Price.

 

Si l’on entend par politique macro-économique toute politique économique générale qui influence de façon indifférenciée les grands paramètres de l’économie, tels que chômage, inflation ou éventuellement croissance, alors : la politique macro-économique aujourd’hui est soit impuissante, soit néfaste, soit pas macro-économique du tout.

 

La politique macro-économique est impuissante

Si, par une baisse du taux d’intérêt nominal, ou même réel (mais c’est beaucoup plus difficile à obtenir), on pouvait augmenter la consommation des ménages et les investissements des entreprises, on l’aurait déjà fait.

Malheureusement le taux d’intérêt ne se manipule pas dans un monde ouvert où les détenteurs de capitaux sont libres de les déplacer où bon leur semble, et où ils fuient le moindre signe d’inflation.

Même si l’on pouvait manipuler le taux d’intérêt, ni les ménages, ni les investisseurs seraient nécessairement encouragés à consommer et à investir davantage.

Pour qu’il en soit ainsi, il faudrait que toutes choses soient égales par ailleurs”. Or, elles ne le sont pas.

Actuellement, les ménages européens essayent d’épargner - pour la retraite (qui n’est plus assurée par l’Etat-Providence), pour couvrir le risque de maladie (de moins en moins assuré par les systèmes de sécurité sociale), pour l’éducation des enfants (de moins en moins assurée par l’offre nationalisée), pour pouvoir choisir son logement, et ainsi de suite. Ce n’est pas un problème exclusivement français, mais européen. Les ménages européens ont graduellement pris conscience de la précarité de leurs Etats Providence et partout en tirent la même conclusion : épargnons ! Et ce n’est pas une manipulation dérisoire de quelques dizaines de points de pourcentage des taux d’intérêt nominaux qui les en dissuaderait.

Et l’emploi chez nous ? Effectivement, notre demande dérivée immédiate pour le facteur de production travail diminue, et semble mettre le marché du travail devant un dilemme. Soit les salaires baissent, et l’emploi est maintenu, soit les salaires ne sont pas flexibles et le chômage apparaît. Autrefois, la théorie keynésienne (descriptive et prescriptive) disait : Voilà ! Vous avez voulu épargner davantage, et vous avez seulement provoqué une récession, sans pour autant augmenter la quantité absolue de votre épargne. Cessez ce comportement stupide, consommez !

Aujourd’hui, l’économie ouverte offre une porte de sortie pour nos entreprises. La consommation locale est-elle en grève ? Occupons nous de satisfaire les consommateurs du monde entier. Ils sont bien assez nombreux ! Pour ce faire, il faut évidemment être compétitifs, mais en soi, le fait que les ménages européens expriment une préférence pour la consommation future n’implique ni chômage, ni récession. L’excédent de production de biens actuels peut être exporté. La demande dérivée pour le facteur de production “travail de homo europeus” est constituée par les consommateurs du monde entier. Même si les investissements se délocalisent partiellement, certaines activités restent compétitives chez nous. Et c’est ce qui se passe. La France, en particulier, ne cesse d’enregistrer des excédents records de sa balance commerciale.

Par contre, si le gouvernement prend notre épargne supplémentaire pour l’investir de force dans des grands travaux publics, à rendement nul ou presque, ou le gaspille tout simplement, lorsque - le moment venu - les ménages voudront réaliser leur consommation différée, il n’y aura rien. Ils auront, à nouveau, été bernés. L’épargne - denrée précieuse - aura été mal investie. Dans la mesure où les ménages s’en aperçoivent, leur sentiment d’insécurité sera augmenté d’autant, et ils redoubleront d’efforts pour épargner encore plus - provocant un tour de vis supplémentaire dans la récession déjà engagée.

Conclusion : il ne sert à rien d’abaisser artificiellement le taux d’intérêt ou de promouvoir à tout prix n’importe quel investissement.

 

La politique macro-économique est, à la limite, néfaste

Nul besoin de dresser la liste des méfaits de l’inflation, mais soyons clairs : en l’absence d’illusion monétaire, toute stimulation artificielle de l’économie par le biais monétaire se traduit par de l’inflation, qui en soi augmente l’incertitude et diminue notre compétitivité vis à vis des “plates-formes” plus stables. De même, toute stimulation artificielle de l’économie par le biais de la dépense publique gaspille l’épargne, entraînant l’effet pervers sur la propension à épargner déjà signalé, provocant au mieux l’annulation de la stimulation, et au pire un rétrécissement économique.

 

La plupart des politiques pour “relancer l’emploi” ne sont pas des politiques macro-économiques du tout

 

Par exemple, beaucoup de pays européens favorisent l’emploi des jeunes, ou des chômeurs de longue durée, ou des personnes peu qualifiées, dans le but (compréhensible) de s’attaquer aux symptômes les plus choquants de la crise de l’emploi. Comme ce sont des actions ciblées, et qu’elles favorisent certaines formes d’emploi (au détriment, inévitablement, d’autres formes d’emploi), elles ne peuvent pas être qualifiées de “macro-économiques”.

D’autres politiques visent à stimuler la consommation de certains produits - automobiles, immobilier, etc. - pour maintenir l’emploi dans ces secteurs. A nouveau, ce sont des politiques micro-économiques.

Il va sans dire que ce sont des mesures cosmétiques. On traite les symptômes avec un médicament dont les effets secondaires (bien dissimulés) sont pires que la maladie initiales.

Conclusion : la politique macro-économique n’a plus d’effet “réel” du moment que les marchés financiers, les entrepreneurs et les salariés ont perdu toute illusion monétaire. De plus, la globalisation des marchés des biens et, directement ou indirectement, des facteurs de production, la vide de tout sens. Une politique macro-économique, essentiellement nationale, est dérisoire par rapport à la dynamique économique mondiale.

 

Espoir pour l’Europe

Aujourd’hui, il y a un seul prix mondial pour les biens commercialisables, une fois escomptés les coûts de transport et de distribution et les impôts divers. Il y a un seul marché pour les capitaux financiers et pour le capital physique transportable. Seuls les facteurs de production “travail” et “capital fixe” restent peu ou pas mobiles d’un pays à l’autre. Mais la théorie économique a depuis longtemps mis en évidence le fait que la mobilité des biens suffit pour mettre les marchés des facteurs immobiles en concurrence. En réalité, il n’y a qu’un seul grand marché mondial pour les services du facteur “travail”.

C’est pourquoi, si l’on veut résoudre le problème du chômage, il faut être concurrent sur le plan global, pour attirer vers soi les investissements du monde entier (et ipso facto ceux de nos propres entreprises). Ici, nous pouvons mieux faire - et les autres conférenciers ont largement évoqué les réformes structurelles qui iraient dans ce sens. Pour ma part, j’aimerais mettre en évidence le fait que le marché a spontanément déjà fait la moitié du chemin.

Notre secteur industriel n’a jamais été aussi efficace et productif. La plate-forme “Europe” attire toujours les investissements étrangers du monde entier - elle devrait en attirer davantage, sans doute, mais elle est loin d’être la loque industrielle qu’on nous présente trop souvent.

J’entends déjà les objections. Les travailleurs sont exploités. Ils n’ont pas leur “part du gâteau”. Mais comme le travail n’est pas le seul facteur de production, et que tous les facteurs doivent être rémunérés, les salaires ne peuvent pas prétendre à 100 % des gains de productivité. Actuellement, il est vrai, les salaires réels augmentent peu, alors que des gains de productivité importants sont enregistrés. C’est la réponse du marché au défi de la mondialisation des marchés. Les entreprises ne transforment pas nécessairement ces gains de productivité en profits extraordinaires, mais en baisses de prix, leur permettant de rester compétitives et présentes sur les marchés mondiaux.

A mon humble avis, il suffirait de peu de choses pour que le flux de délocalisation se renverse et que l’Europe puisse faire bénéficier les entrepreneurs du monde entier de ses nombreux atouts : stabilité politique, système de justice en état de marche, contrats respectés, main d’œuvre formée et travailleuse, cadres qualifiés, techniciens spécialisés, système financier compétitif, très grand marché unifié - la liste est loin d’être épuisée. La croissance réelle est à notre portée.