HAMLET, PRINCE DES ECONOMISTES….


La science économique est depuis son origine sujette à des crises existentielles. Elle a du mal à franchir le cap de l’adolescence. Certains pensent que pour s’affranchir de la tutelle de la philosophie morale, il convient d’emprunter le bolide des mathématiques et de le pousser à ses extrémités. Mais les choses ne sont pas si simples. Etre ou ne pas être économiste, telle est toujours la question.


Tout est parti d’un groupe d’étudiants de l’Ecole Normale Supérieure d’Ulm qui a publié un manifeste dénonçant l’orientation trop technique donnée en France à l’enseignement de la science économique. Il est vrai que bien des économistes ont pour les mathématiques les yeux de Chimène, d’autant que la formation qu’ils en ont reçue, pour bon nombre d’entre eux, ne permet pas d’atteindre une maîtrise de l’instrument mathématique comparable à celle obtenue dans les enseignements des sciences « dures ». De là à dire que cette admiration ne fait que recouvrir une frustration, il n’y a qu’un pas…De là aussi une certaine équivoque. On ne sait pas toujours si l’économiste qui se livre à des travaux formalisés cherche à faire progresser sa discipline où s’il cherche à prouver à d’autres ou à lui-même ses compétences et sa virtuosité techniques.

Le manifeste reproche donc à l’enseignement de l’économie de faire la part trop belle aux mathématiques et ainsi d’être coupé de la réalité et des autres sciences sociales. Affirmation neutre en apparence. Pourtant si l’on considère les noms des signataires, force est de remarquer que l’on retrouve tous les marxistes et anciens marxistes de la profession. Et le contenu de la déclaration correspond bien à la critique marxiste de « l’économie politique  bourgeoise », qui recouvre les approches classique et néo-classique. L’objectif recherché vise la réunification des sciences humaines et sociales autour du paradigme du matérialisme historique. Cela éclaire bien le reproche qui est fait à l’enseignement actuel d’insister trop, pêle-mêle, sur l’économie néo-classique, sur l’économie mathématique, sur l’économie libérale et sur des raisonnements exclusivement abstraits. L’amalgame qui est fait entre ces différents aspects est caractéristique de la critique marxiste et des approches qui lui sont apparentées d’une manière ou d’une autre. Pourtant cette quadruple assimilation est scientifiquement discutable et même non fondée.

L’économie néo-classique est mathématique. C’est vrai pour l’essentiel de l’approche néo-classique, mais pas pour la totalité. L’école néo-classique est née du courant marginaliste qui propose une approche microéconomique. Ce courant initial comportait trois ramifications, désignées par le lieu de résidence des fondateurs : Cambridge, Lausanne et Vienne. Les deux premiers courants se sont orientés vers l’économie mathématique et ont connu au XXème siècle une diffusion universelle. Le troisième courant repose également sur l’individualisme méthodologique et exclut même certaines ambiguïtés que peuvent présenter les deux premiers courants. Pourtant, il n’a pas recours aux instruments mathématiques. Dans l’absolu, il est faux de dire que l’approche microéconomique est exclusivement une approche mathématique.

L’économie néo-classique serait libérale. Nous trouvons là, curieusement, une idée fausse et pourtant très largement répandue. Le fondateur de la microéconomie mathématique, Léon WALRAS était un militant socialiste notoire qui prétendait utiliser sa science pour construire une forme de socialisme. Le modèle d’équilibre général des marchés, qu’il a élaboré, a été prolongé par une démonstration qui fait de l’économie marchande la meilleure situation sociale envisageable. Nul besoin de l’intervention perturbatrice de l’Etat. Pourtant, cette démonstration a été réalisée sous des hypothèses très restrictives. Les études ultérieures ont rapidement montré que si ces hypothèses sont élargies, le marché ne conduit plus à un état social optimal, qui requiert alors l’intervention publique. On trouve beaucoup de microéconomie mathématique dans les justifications de l’intervention économique de l’Etat. Pour prolonger cette remarque, notons que même l’école Autrichienne n’est pas totalement orientée vers des politiques libérales, F von WIESER a développé au début du siècle  des arguments largement interventionnistes

Enfin, dernière confusion : l’économie mathématique est complètement coupée de la réalité historique. Là encore, l’idée n’est pas totalement fausse, mais elle est excessive. Certains économistes ne font qu’appliquer les mathématiques dans tous leurs raffinements à la logique du raisonnement économique. Mais comment se manifeste le souci des économistes de rapprocher leurs analyses de la réalité ? Par des travaux empiriques constituant l'économétrie, qui n’est rien d’autre que des statistiques appliquées. Et revoilà  le formalisme…

En conclusion, peut-on reprocher à l’économie d’être coupée des autres sciences sociales, d’avoir même des objectifs hégémoniques en tentant de les évincer sur leur propre terrain (il existe en effet une analyse économique du non marchand, des relations domestiques, de la politique, etc…). ? C’est un reproche souvent fait par les spécialistes des autres sciences sociales, mais il révèle plus un agacement, d’ailleurs bien compréhensible, qu’une attitude scientifique. Les sciences sociales se distinguent les unes des autres plus par leur démarche que par leur objet.

Ce manifeste ne serait-il pas l’arbre qui cache la forêt ? Les idéologies ont la vie longue et sous un habillage scientifique, nous trouvons des éléments de doctrines holistes qui refusent de considérer l’individu comme un être autonome.

Mots-clés : Ecole autrichienne, Ecole néo-classique, Econométrie, Individualisme méthodologique, Holisme, Marxisme, Science économique.