LA JOIE ET L’ECONOMIE


L’économie traîne depuis longtemps derrière elle la réputation d’une science sinistre. Dans un entretien accordé à l’Expansion, le père Henri MADELIN, jésuite réputé, nous livre sa lecture de la situation économique actuelle. Pour être profonde, elle n’en reste pas moins dans la lignée citée, et son jugement des Occidentaux fort simple : riches, mais tristes.


La formation du père MADELIN, à la fois théologien, philosophe et politologue lui permet de proposer une analyse de la croissance actuelle dégagée des méandres techniques et statistiques byzantins dont se gaussent les prévisionnistes et la plupart des spécialistes de la question. Son analyse de la prospérité actuelle est pourtant sans concession, et force est de reconnaître que, s’il admet les apports irrécusables du mouvement de libéralisation politique et économique qui affecte la planète depuis la chute du mur de Berlin, il insiste davantage sur les limites et les risques qui l’accompagnent. Sa pensée reste dans la tradition philosophique quelque peu romantique qui considère que l’économique, lieu de tous les dangers, doit rester soumis au politique, concentration de toutes les sagesses. Cet aspect ressort, en particulier, sur quatre points de son analyse :

Le père MADELIN croit en l’Etat. La pensée catholique a toujours été respectueuse du souverain (Rendez à César…), et il ne déroge pas à cette tradition : « Sans Etat efficace, la société se retrouve habillée en peau de léopard, avec des taches sombres oubliées et des taches claires magnifiées ». Cette zoologie politique dissocie, assez sommairement, les vainqueurs du jeu économique des vaincus et, surtout, nous sommes conduits à penser que seul l’Etat est compétent pour aider les vaincus à se relever. Pourtant, un siècle d’étatisme devrait nous enseigner que cette thèse est sujette à caution. La question centrale est de permettre aux "vaincus" (et le terme est impropre) de s’insérer dans les activités économiques et de repartir. Le père MADELIN en a, d’ailleurs, bien conscience : « Il faut aider les populations dans le bas de l’échelle à avancer dans cette philosophie de la responsabilité… Il est préférable de remettre les gens au travail plutôt que de les indemniser. » L’objectif est bien défini, mais les moyens envisagés ne sont pas les bons. L’intervention publique, avec son cortège d’effets pervers, ne parvient qu’assez mal à atteindre l’objectif fixé, et à des coûts prohibitifs !

Henri MADELIN regrette également que les pouvoirs étatiques soient retenus par une élite coupée du reste des mortels. C’est là, selon lui, la cause de la crise de confiance dans l’Etat et le politique. Les libéraux ne disent pas autre chose, mais l’orientation générale donnée aux solutions n’est pas la même. Pour les libéraux, il s’agit de rapprocher les décisions publiques des préférences véritables des citoyens. Pour le père MADELIN, il s’agit de rapprocher l’Etat des problèmes quotidiens de la population. Nous ne sommes pas très loin du paternalisme de l’Etat Providence…

Henri MADELIN est aussi un adepte de l’entreprise citoyenne. La mondialisation de l’économie et le processus de concurrence conduisent les Etats à réduire la fiscalité sur les entreprises. Tout cela est regrettable, car les sources de financement des politiques sociales s’en trouvent réduites. L’insécurité risque de grandir et, plus tard, pour assainir la situation, il sera nécessaire de fiscaliser davantage. Les entreprises citoyennes devraient anticiper cet état des choses et accepter une fiscalité plus forte ! Attitude curieuse qui revient à attribuer aux entreprises des caractéristiques humaines. Nous sommes en plein anthropomorphisme. Nous savons, depuis Ronald COASE, que les entreprises ne sont rien d'autre qu'un ensemble de relations contractuelles qui permettent de réduire des coûts de transaction. Parler d’entreprise citoyenne n’est qu’une forme de holisme, de mysticisme social ; l’entreprise citoyenne, un non-sens !

Quatrième élément de critique d’Henri MADELIN, la croissance serait « sans joie » ! L’euphorie des agents économiques, leur confiance dans les perspectives économiques ne seraient qu’une élucubration médiatique. En réalité, les ménages, aussi bien en Europe qu’aux Etats-Unis, ont pour caractéristique principale l’inquiétude dans l’avenir. Cela explique que les hommes politiques ne puissent tirer avantage des résultats économiques positifs, tels les démocrates aux Etats-Unis. Cette thèse, qui n’est pas sans intérêt, mériterait toutefois d’être solidement étayée. L’échec électoral de Bill CLINTON est un phénomène aux multiples causes, il serait très réducteur de le ramener à des doutes à propos des perspectives économiques. De toute manière, l’avenir est toujours incertain, ce qui provoque forcément une certaine crainte, mais les perspectives d’expansion n’en sont pas remises en cause pour autant.

L’analyse d’Henri MADELIN, aussi intéressante soit-elle, est une lecture à sens unique des réalités. Il considère les faits sociaux à partir de catégories et se focalise sur les catégories les plus défavorisées. Jusque là, rien à dire. Mais Henri MADELIN considère que la solution passe par l’intervention de l’Etat, par des décisions politiques. Pourquoi ? Son argument principal n’est pas économique. Il connaît les faiblesses économiques de l’intervention étatique. Mais il y a, d’après son analyse, une gradation dans les arguments. Au-dessus de l’argument de l’efficacité se trouvent les arguments moraux. A ce niveau suprême, Henri MADELIN dénie la possibilité d’un traitement non politique des problèmes sociaux. Pourquoi ? Encore une fois, non pour des raisons d’efficacité. Selon lui, une approche non politique des problèmes sociaux est synonyme d’égoïsme (argument moral). Pourquoi égoïsme ? Parce qu’en ne se référant pas au politique, le citoyen refuse un engagement de long terme contraignant (c’est-à-dire que l’on refuse d’avoir à payer des impôts futurs pour financer cette politique). Les citoyens refusent de renoncer à leur liberté future de choisir, ici résiderait l’égoïsme. Ainsi, Henri MADELIN est amené à fustiger le « sacre du présent ».

Ce questionnement éthique n’est pas dénué d’intérêt. Mais il manque une certaine considération d’ensemble, il serait vain de négliger la pertinence économique des solutions, car cela peut conduire à la faillite des politiques sociales et du politique en général. Un homme politique avait déjà noté, dans les années 70, que « l’on ne tombe pas amoureux d’un taux de croissance » : la prospérité n’est jamais automatiquement synonyme de bonheur. Mais des difficultés matérielles ne sont pas pour autant source de joie. Ne serait-ce pas justement le « sourire sceptique des élites » qui, chez nous, viendrait saper le moral des citoyens ?

Mots-Clés : Coase, Etat, Public Choice.