BUDGET DE LA FONCTION PUBLIQUE : COMMENT ACHETER LES VOIX DES FONCTIONNAIRES


Comme un long fleuve tranquille, le budget de la fonction publique continue sur sa tendance inflationniste. Voté il y a quelques jours à l’Assemblée nationale, le budget de la fonction publique fait apparaître une hausse des salaires de 3,2 %, mais aussi des charges de retraite en progression de 7 %. Avec près de 762 milliards de francs, les dépenses en personnel de l’Etat pèsent plus de 40 % du budget. Ce n’est pas fini, le gouvernement promet plus encore pour le mois de mars 2002. N’est ce pas curieux, à un mois avant les élections…


La décision d’augmenter fortement le budget de la fonction publique réjouit les individus concernés, mais elle a des conséquences graves. Dans la ligne de pensée de BASTIAT, ce qu’on voit alors, c’est que des agents de l’Etat vont s’enrichir, ce qu’on ne voit pas, c’est que cette hausse va coûter à la masse des contribuables et constitue un transfert destiné à « l’achat » de l’électorat. Le contrôle direct des revenus d’une majorité de l’électorat constitue pour l’Etat un moyen de pression qui lui assure la majorité à toutes les élections, qu’il se présente sous l’étiquette de gauche ou sous celle de la fausse droite. Comment ?

La France a la particularité d’avoir une population active, qui vit de l’argent qu’elle gagne, minoritaire, comparée à une population passive, qui vit des redistributions de l’Etat, majoritaire. Ce n’est pas nouveau, l’Etat emploie directement près de 2,5 millions de personnes dans les seules administrations publiques : Etat, collectivités locales, hôpitaux. De plus, les départs en retraite commencent à s’accélérer et ceci sous l’effet du départ des baby boomers. Mis en place en 1997, présenté au départ comme un avantage limité dans le temps, le CFA (Congé de Fin d’Activité) est finalement reconduit tous les ans. Il permet à des fonctionnaires de partir dès 56 ou 58 ans, avec 75 % de leur traitement. Leur poste est alors à nouveau pourvu. 10 000 à 11 000 agents profitent de cette mesure chaque année, ce qui a généré une dépense de 2,1 milliards en 2000 et 2,7 milliards cette année.

Ce n’est pas tout. Actuellement en France, il existe 5,5 millions de fonctionnaires. Il ne faut pas oublier de comptabiliser les retraités (12 millions), puisque les retraites sont « nationalisées », mais aussi les personnes à la recherche d’un travail (3 à 5 millions avec les Rmistes). On suppose que les 20 millions de personnes restantes (jeunes et personnes ne recherchant pas un travail) sont réparties dans les deux catégories (population active et population passive).

En résumé, sur le total des personnes percevant un revenu, 15 millions seulement vivent de l’argent qu’elles gagnent. Elles constituent la population active du secteur marchand créateur de richesses. Les 25 millions de personnes, auparavant énumérés, vivent de l’argent reçu de l’Etat. Elles constituent la population passive. Il apparaît donc que la population « passive » est presque deux fois plus nombreuse que la population « active ». Puisque nous sommes en démocratie et que ces deux populations constituent la quasi totalité de l’électorat, on en conclut que l’Etat contrôle directement le revenu de plus de 60 % des électeurs. Cela constitue, à coup sûr, un moyen de pression idéal pour s’assurer une clientèle fidèle.

Cette réévaluation des rémunérations dans la fonction publique, à quelques mois des élections, n’est pas un phénomène nouveau, elle est très répandue dans le monde. Une littérature économique importante est consacrée à cette Analyse Economique des Décisions Publiques. Née à l’Université Georges Mason en Virginie, l’école du Public Choice critique fortement l’inefficacité publique. Le développement des interventions publiques s’explique non par l’intérêt général, mais par le profit qu’en tirent certains groupes sociaux d’une part, et élus et fonctionnaires d’autres part. Les groupes sociaux (actuellement ceux qui travaillent par exemple à la SNCF) poussent à l’intervention de l’Etat pour maximiser leurs intérêts privés : ils réclament de l’Etat des services et des programmes dont ils tireront profit, tout en cherchant à les faire payer par l’ensemble des contribuables. C’est exactement ce qui va arriver avec l’augmentation du budget du personnel de l’Etat. Dans ce contexte, le financement ne se fera que par les impôts. Le souci est de prélever plus d’argent en rencontrant le moins de résistance possible. Ce qui aurait dû être la considération dominante, à savoir choisir la méthode de prélèvement qui aurait pour effet de fixer une limite à la dépense totale, n’a pas retenu l’attention des défenseurs de cette mesure. Cette initiative, encourageant l’idée que « c’est l’autre qui paiera », implique une croissance constante des dépenses publiques au-delà de ce que l’individu désire réellement. En somme, chaque citoyen, sans en avoir véritablement conscience, devra supporter sa part prédéterminée du coût d’une telle mesure. On risque alors, comme l’avait démontré HAYEK, de tomber dans le piège traditionnel de l’augmentation sans limite des dépenses publiques.

Parallèlement les hommes de l’Etat cherchent à tirer l’offre publique vers le haut et à surévaluer son coût réel pour s’assurer divers avantages. A ce sujet TULLOCK et BUCHANAN, prix Nobel d’Economie, ont bien mis en évidence cette analyse économique des processus politiques, dans un fameux ouvrage intitulé « The Calculus of Consent » traduit en français (partiellement) sous le titre Le Marché Politique. Cherchant à être réélu, l’homme politique s’efforce de combler ses électeurs en multipliant les actions de redistribution et en développant les équipements publics. N’est ce pas l’objectif visé par de telles mesures ?

La demande, (des syndicats), et l’offre, (du gouvernement), tendent ainsi à se conjuguer et à s’appuyer réciproquement pour aboutir à un interventionnisme excessif. Tant que l’Etat contrôlera directement les revenus de plus de 60 % des Français, il saura s’assurer une majorité. Et tant qu’il disposera de la majorité, il se gardera bien de changer une situation aussi avantageuse en réduisant le poids de l’Etat. Nous en sommes aujourd’hui arrivés à une situation où le seul moyen de gagner honnêtement de l’argent en France est de faire la chasse aux subventions. Finis les petits entrepreneurs qui réussissaient « à la force du poignet ». C’est le règne de l’argent facile distribué à ceux qui « crient » le plus fort. Mais est-ce avec ceux qui « crient » que nous construisons la France de demain, ou avec ceux qui travaillent ? pour l’instant nous vivons dans un pays où la formule de Bastiat est plus vraie que jamais : « l’Etat est cette grande fiction sociale à travers laquelle tout le monde essaie de vivre aux dépens de tout le monde ».

Mots clés : Fonction publique, Groupes sociaux, Interventionnisme, Marché politique, Public Choice.

Le 28 novembre 2001