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LE SALAIRE DE LA PEUR
On gagne 4,5% de plus dans le public que dans le privé. L’institut national de la statistique vient de publier une comparaison des salaires nets privés et publics. Cette étude descriptive vient à l’encontre de certaines idées reçues, en montrant que les salariés du secteur public gagnent mieux leur vie que ceux du secteur privé. Le plus intéressant, peut-être, réside dans ce dont l’INSEE se garde bien de débattre, à savoir le thème racoleur de « l’injustice salariale ». Mais si « scandale salarial » il y a, il ne provient pas du « néo-libéralisme », comme veulent le suggérer des commentateurs toujours prompts à dénoncer l’euphorie privée. A bien des égards, l’étude de l’INSEE répond à ces derniers irréductibles – et quelque peu aveugles- qui croyaient encore que l’on gagnait moins bien sa vie dans le public que dans le privé. Précisément, les travaux comparent les salaires nets directs des personnes travaillant à temps complet, à diplômes et âges identiques, selon qu’ils travaillent dans le secteur privé ou public. Elle révèle que, pour l’année 2000, les écarts entre les salaires médians sont de 4,5% en moyenne, au profit du public. De plus, la dispersion des salaires est plus élevée dans le secteur privé. Au delà de son niveau, l’évolution des salaires se fait aussi en faveur du secteur public. Cette comparaison se contente d’évaluer les écarts de salaires nets directs, mais, pour être totalement significative la comparaison devrait pouvoir tenir compte des avantages sociaux de toutes natures que les deux secteurs offrent à leurs salariés. On pense aux mutuelles, aux prestations offertes par les comités d’entreprises, etc. La différence privé / public devrait être estimée en fonction de tous les attributs associés à l’exercice d’une fonction ou d’un métier à savoir, la pénibilité, l’insécurité, la formation continue, etc. sans oublier la durée annuelle du travail. En fait, la simple constatation de divergences, de différences, est vide de tout contenu scientifique (quelles en sont les raisons ?) ou normatif (est-ce bien, est-ce mal ?). On pourrait simplement conclure en s’exclamant : « Tiens, des divergences ! ». Le plus intéressant, dans cette comparaison, est peut-être ce qu’elle ne veut surtout pas aborder, à savoir la question de la légitimité des différences salariales relevées. Or, cette notion se réfère à des critères forts différents. Il est possible de résumer par la maxime « à chacun selon ses efforts », le premier sens attribué à une justice salariale : efforts en termes d’investissement en capital humain (diplômes), durée du travail, pénibilité. Le second se réfère à la productivité relative des salariés, c’est-à-dire à leur contribution dans la production de richesse (telle qu’elle peut être approchée par le Produit Intérieur Brut). C’est ainsi que fonctionne la rémunération établie par le marché, c’est-à-dire, in fine, par le consommateur de biens et services. Une telle méthode de rémunération correspond peu ou prou à un critère d’utilité économique. Au contraire, la rémunération dans le secteur public obéit à des grilles d’avancement selon différents critères –l’ancienneté notamment- qui sont complètement déconnectés de toute mesure d’utilité économique. Reste un troisième critère de justice salariale, suggéré par le journal Marianne – N°241, 3-9 décembre 2001-, celui « d’utilité sociale ». L’hebdomadaire publie le résultat d’un sondage réalisé par SCP Communication, portant sur un échantillon de 835 personnes à qui l’on a posé la question suivante : « Parmi les métiers suivants, quels sont les trois qui vous semblent les plus indispensables pour la société française ? » Les cinq métiers au hit parade du socialement utile étant, dans l’ordre décroissant : Agriculteur (55%), médecin (51%), enseignant (27%), chercheur (25%) et policier (18%). L’injustice résiderait, selon la thèse du magazine, dans le fait que les professions de trois secteurs sus-cités (police, enseignement, santé) bénéficient de salaires d’embauche, comme de progressions de carrière « assez faibles ». Que le journal n’explicite pas par rapport à quoi ou à qui ils sont « assez faibles » -ce qui est le minimum que l’on puisse attendre d’une approche scientifique- passe encore. Mais il y a pire. La thèse développée vise à montrer que ces injustices émanent du « tout marché », du néo-libéralisme, lequel rémunère beaucoup trop certaines professions (traders, par exemple) et pas assez les infirmières. La solution pour faire recadrer l’échelle des rémunérations avec le hit parade du socialement utile tient en un mot, vous l’aurez deviné : la régulation par l’Etat. Il serait facile de rétorquer qu’à bien des égards, la comparaison réalisée par l’INSEE remet les pendules à l’heure. Mais le plus important n’est pas là, il réside dans l’hypocrisie sous-jacente au critère du « socialement utile ». A première vue, ce critère semble le plus juste, conforme au sens commun, mais il y a un hic. Comment savoir ce que chaque citoyen, à un moment donné du temps (car le hit parade évolue selon les modes ou les circonstances) considère comme étant les métiers les plus socialement utiles ? Le sondage, comme le vote, ne sont que des révélateurs imparfaits des préférences en la matière. La seule certitude que l’on puisse avoir porte sur ce que les Français préfèrent en termes de biens et de services, tout simplement parce qu’ils les achètent. La bonne santé des entreprises et, ainsi, de leurs salariés reflètent ces préférences, à un moment donné du temps. Autrement dit, si l’on voulait effectivement appliquer un critère de rémunération des salaires fondé sur leur utilité sociale, il faudrait faire appel, non pas à plus de régulation étatique, mais bien au contraire à d’avantage de marché. Bien sûr, ce mode de révélation des préférences connaît des limites, dès lors qu’il s’agit de biens pour lesquels le rendement privé est inférieur au rendement collectif, en un mot, dès qu’il s’agit de « biens publics ». Arguant du fait qu’il est parfois possible de bénéficier de certains services (de défense par exemple) sans payer, ou, réciproquement, que certains efforts entrepris (de recherche, d’éducation) peuvent profiter à autrui, ces domaines sont devenus le fief du secteur public. Ce faisant, les rémunérations n’ont pas été non plus reliées à un critère du socialement utile. En admettant même que l’on découvre le moyen de rendre opérationnel ce critère de rémunération, alors il faudrait en tirer la quintessence. En effet, la rémunération sous couvert du socialement utile ne serait « juste » que dans la mesure où elle rendrait compte des performances relatives de chaque individu à l’intérieur d’une même profession jugée indispensable à la collectivité. Mais alors, en rémunérant les performances individuelles, nous serions bien loin de ce que les tenants de la régulation ont en tête et bien plus près des méthodes qu’ils attribuent, justement, au marché. On pourrait enfin se dire que si les salaires plafonnent dans le privé depuis quelques années, c’est que les charges sociales ne cessent d’augmenter. Chaque fois que les salariés pourraient espérer une meilleure rémunération, le supplément leur est retenu sur leurs salaires bruts, l’entreprise n’y peut rien à moins de perdre toute compétitivité. Dans les administrations, ce n’est pas la compétitivité qui compte ! Mots-clés : Libéralisme, Marché, Productivité, Régulation.
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