KEYNES RESSUSCITE !


Face au ralentissement économique, L. Jospin, L. Fabius et H. Emmanuelli chantent en chœur le refrain de la relance keynésienne par la consommation. A l’évidence, cette politique sera inefficace, voire contre productive, surtout dans le contexte français. Gageons pourtant qu’elle sera appliquée, non pas pour ses vertus économiques, mais en raison de ses attributs politiques, c’est-à-dire, démagogiques, donc électoraux.


Le brillant économiste J.M. Keynes a prétendu démontrer, dans les années 30, que, dans certaines circonstances bien précises, la relance économique par la consommation est salutaire. Quelles que soient ses modalités (budgétaire, fiscale, monétaire), elle consiste peu ou prou à ce que l’Etat distribue des revenus supplémentaires aux ménages, qui vont ensuite les dépenser. Face à cette demande supplémentaire, les entreprises vont alors augmenter leur production et, pour ce faire, embaucher et distribuer des revenus, lesquels à leur tour vont être en partie dépensés en consommation, ce qui vient impulser à nouveau la demande auprès des entreprises, et ainsi de suite. Nous avons donc, à l’évidence, un cercle vertueux faisant qu’au bout du compte l’effet final sur l’économie est un multiple de la dépense budgétaire : l’Etat, comme les agents, ont donc tout à y gagner. Cette logique a conduit  les gouvernements successifs des années 70/80 à user et abuser de cet outil, mais avec des résultats peu concluants, puisque la croissance molle a persisté et le chômage a continué d’augmenter.

L’erreur est humaine certes, toutefois uniquement jusqu’à un certain point, qui a été atteint il y a une vingtaine d’années. En effet, les découvertes théoriques comme l’expérience des pays occidentaux attestent de l’existence de nombreux éléments venant gripper cette spirale vertueuse, ce « cercle positif consommation/croissance/emplois » prôné récemment par L. Fabius. Il en existe de nombreux, contentons-nous de trois d’entre eux, s’appliquant parfaitement à la situation économique de la France.

Le premier est le lien revenus/consommation. Pour que la politique marche, il faut en effet que les revenus distribués (sous forme d’une deuxième prime pour l’emploi à l’horizon décembre 2001 par exemple) soient, pour une part importante, consommés. Or, les citoyens qui n’en sont pas à leur première expérience de relance, anticipent que des dépenses supplémentaires d’un Etat en déficit, membre de l’union européenne – ne pouvant plus utiliser la politique monétaire et tenu par le pacte de stabilité-, se traduiront tôt ou tard par des hausses d’impôts et/ou une diminution de l’offre de biens collectifs (par exemple, de protection sociale). En conséquence, pour faire face à cette dégradation future, ils épargnent les revenus supplémentaires. Or, en France, l’épargne de précaution a connu une hausse significative, prouvant ainsi que les agents anticipent assez bien les effets des politiques.

Deuxième élément grippant, la capacité productrice des entreprises. Pour que la spirale vertueuse fonctionne, il faut évidemment que les entreprises puissent y répondre. Or, le taux d’utilisation des capacités productrices frôlait les 90% en France, l’année dernière. Les keynésiens raisonnent comme si l’offre pouvait, dans tous les cas suivre immédiatement la demande, sans tenir compte des obstacles fiscaux et réglementaires.

Enfin, troisième élément, l’effet de la relance sur l’emploi. Si tout va bien, la séquence keynésienne suppose que les entreprises vont embaucher, ce qui permettra de diminuer le chômage. Toutefois, les trois dernières années de reprise économique ont révélé un phénomène d’inadéquation entre les emplois offerts et les qualifications et/ou les préférences des chômeurs : la France a manqué de cadres comme de manœuvres. Et, en relançant la dépense, alors que l’économie nationale ne peut s’adapter, on risque fort de relancer les importations et les emplois...chez nos concurrents étrangers.

La liste de ces éléments grimpants acté ici est simplifiée à l’extrême et loin d’être exhaustive, mais l’on comprend que la politique conjoncturelle envisagée par le gouvernement risque fort de ne pas atteindre sa cible : elle est donc inefficace et, bien pire encore, elle sera contre-productive. Le déficit budgétaire va augmenter et à terme, l’inflation va s’accélérer, ce qui détériorera à la fois le pouvoir d’achat des ménages et les équilibres économiques futurs. L’année prochaine, nous nous retrouverons à la case départ, ou plutôt, trois cases en arrière.

Pourtant, parions avec un risque zéro de nous tromper que cette relance va bien être appliquée, même s’il ne se trouve pas grand monde pour penser que cette politique sera efficace. Il est possible d’expliquer sans difficulté l’audience que rencontre cette politique conjoncturelle, aussi bien auprès des décideurs que des citoyens.

Tout le monde sait bien aujourd’hui que les dépenses de l’Etat se payent d’une manière ou d’une autre. Mais, à ce jeu à somme nulle, chacun espère être le gagnant : les gouvernants savent qu’il est payant de faire un cadeau à certains électeurs juste avant des élections et espèrent léguer le déficit et les problèmes de fond aux mandats suivants. Les ménages misent sur leur chance de bénéficier du cadeau fiscal avec l’espoir que ce sera le voisin qui paiera la note sur sa feuille d’ impôts.

Ajoutons à cela que cette annonce intervient dans un climat favorable à un Etat très actif, les récentes catastrophes américaines et toulousaines ayant réveillé les attentes interventionnistes dans les démocraties. Pourtant, il y a un monde entre la légitimité morale de l’interventionnisme étatique face à l’urgence –même si l’assurance et la solidarité privées ont aussi un rôle complétif- , et la légitimité économique de la politique de relance.

Enfin, et au delà du cas d’espèce, soyons sûr que la relance sera pratiquée ici comme là bas, aujourd’hui comme hier, en raison de ce que l’on peut reconnaître comme la tentation ou le vertige du message keynésien. En effet, il revient à dire : « la solution immédiate existe » : il flatte ainsi l’orgueil des gouvernants tout en calmant l’impatience des gens qui en général préfèrent le présent au futur. C’est la fameuse leçon de Bastiat : il y a « ce qu’on voit et ce qu’on ne voit pas ». Ce qu’on voit : la relance et l’argent qui afflue. Ce qu’on ne voit pas : le chômage et l’inflation.

Pour sa part, le libéralisme économique face à un ralentissement économique a un autre message, qui s’oppose point par point au premier. Son diagnostic diffère : c’est le joug fiscal et administratif, corollaire de l’interventionnisme à tout va, qui jugule la création de richesses et ainsi, la croissance et l’emploi. Il préconise donc des réformes structurelles qui nécessitent une mise en œuvre plus longue et probablement plus difficile : travailler et épargner, ne pas emprunter pour consommer, mais pour investir, etc. Autrement dit, faire des efforts, vivre de l’échange plutôt que du vol ou de l’assistanat : des vertus aristotéliciennes somme toute.

On comprend donc que, contrairement à ce que la rengaine médiatique « anti économie de marché », voudrait nous faire croire, ce n’est pas son amoralité qui explique les réticences que le processus marchand rencontre çà et là ; mais, au contraire, l’appel aux vertus qu’il nécessite aussi bien chez les dirigeants politiques que chez les agents économiques. Dès lors, l’erreur ou la mauvaise foi des propos d’Henri Emmanuelli parlant en ces termes du système marchand. Ce système de dérégulation effrénée est fou. On voit partout la main du marché…mais il n’y a pas de bras au bout ». Jolie formule certes, mais voici la notre : aux bras bien visibles de gouvernants se prenant pour des médecins ou des ingénieurs sociaux, mieux vaut la puissance de la main invisible, celle qui pousse chacun à créer des richesses et ainsi, sans le savoir, à participer au bien commun.

Mots-clés : Keynes, Politique de relance, Marché, Richesses.

Le 1er octobre 2001