« STUPIDE CLINTON »


Le Président Clinton fait l’éloge du commerce, considéré comme étant la meilleure forme d’aide pour développer les pays pauvres. Le Président Chirac trouve cela « stupide ». Préfère-t-il l’aide étatique au libre commerce ?


A Stockholm notre bon Président ne s'est pas gêné pour estimer "stupide" le discours prononcé au Caire par l'autre Président, celui des Etats-Unis. Mais, sans doute pour se faire passer pour amical, Jacques Chirac a eu la délicatesse de penser que le discours avait été probablement rédigé par quelque obscur membre de l'administration de la Maison Blanche. En clair : non seulement Clinton lit les textes écrits par d'autres, mais il ne se rend pas compte de ce qu'il lit. Voilà qui va certainement renforcer l'amitié franco-américaine, déjà éprouvée à Seattle par la grâce de José Bové : les impérialistes US n'ont qu'à bien se tenir, la France est là pour redresser les torts.

Quelle est la "stupidité" dénoncée par Jacques Chirac ? "Not aid, but trade" : au Caire le Président américain a prévenu les Africains que désormais ils ne pouvaient plus compter sur l'aide massive des pays riches, dispensée à travers le FMI, la Banque mondiale, et autres institutions multinationales, ou à travers l'aide bilatérale - notamment des Etats-Unis. "Ne comptez plus sur l'aide, faites donc du commerce".

Facile à dire, difficile à avaler pour des pays pauvres qui, dixit Jacques Chirac, n'ont pas les structures minimales pour s'intégrer dans le commerce mondial : pas d'équipements, pas de voies de communication, pas d'hôpitaux, pas d'écoles, etc.

En réalité c'est notre Président, et non celui d'en face, qui a été imprudent. Car, et les faits et l'analyse économique accréditent la formule de Clinton.

S'agissant des faits, ce sont les pays les plus ouverts sur l'extérieur, à l'image des dragons du Sud Est asiatique, qui ont amorcé puis réussi leur décollage économique, tandis que ceux qui se sont "protégés" se sont enfoncés un peu plus. C'est la Corée du Sud contre la Corée du Nord, le Maroc contre l'Algérie. La Réunion "aidée" connaît la stagnation économique, le chômage massif et des violences tandis que la petite île Maurice a du travail à revendre (aux Marocains d'ailleurs), un pouvoir d'achat de la population multipliée par trois en quinze ans.

Toujours au niveau des faits, qu'est devenue l'aide internationale ? Il n'y a pas en Afrique de nation assez pauvre pour ne pas avoir richement doté son armée, confortablement installé ses dirigeants dans des palais où s'épanouit la mégalomanie des dirigeants. Et une bonne partie de l'argent s'est retrouvé en Suisse ou ailleurs dans les comptes à numéros des pères du peuple, des combattants suprêmes et autres empereurs sacrés. Le "socialisme helvéto-africain", quel modèle !

Car cette collection de faits ne doit rien au hasard. C'est bien le refus du commerce et l'abus de l'aide qui ont entraîné de telles ruines économiques sociales et morales. La science économique est formelle : le commerce est la seule voie du développement. Quand il n'y a rien à manger parce que rien à vendre sur place, il faut aller chercher l'argent ailleurs. Aucun homme n'est pauvre au point de ne pouvoir offrir un service, un travail, à quelqu'un qui à l'étranger peut le payer, directement ou indirectement. Certes il sera sans doute mal payé pour une activité peu qualifiée et prolifique. Mais il y a l'amorce d'un processus dynamique, qui mènera de la survie à l'initiative, de l'initiative à la réussite pourvu que les dictatures ne la bloquent pas.

Parallèlement le commerce informe, le commerce éduque : il met chacun en présence de la nouveauté, et fait naître le désir de changement, et il satisfait ce désir par l'attention prêtée aux autres.

Le commerce fait passer de l'autarcie à l'ouverture, de la survie individuelle au service de la communauté. En laissant percevoir aux plus pauvres qu'ils pourraient vivre autrement par leurs propres moyens, il donne l'espoir. La pénurie d'espoir est la seule pénurie. Et quand naît l'espoir, naît le capital, la capitalisation : l'épargne qui permettra de vivre mieux demain, l'investissement dans la formation et l'éducation de l'enfant. Tous les pays en développement rapide aujourd'hui respectent la famille et la propriété.

Le commerce n'est donc ni le bridge ni le golf. Ce n'est pas une activité de snobs (ou de mafieux) réservée à un club de riches. C'est la seule chance des pauvres.

Le commerce n'est pas réservé à des gens de même capacité, de même fortune. Il est au contraire et par définition inégal : c'est la différence de situations qui fait que l'échange est avantageux pour les deux contractants. Mais les inégalités se lissent progressivement, et si l'écart demeure entre les individus (comment en serait-il autrement ?) il se situe entre des trajectoires ascendantes. Pour ceux qui sont au bas de l'échelle l'important n'est-il pas de monter ? L'économie n'est pas un jeu à somme nulle : nous progressons tous ensemble.

Par comparaison l'aide, au mieux, maintient les peuples dans l'infantilisme et l'assistanat, au pire, elle génère la violence et la corruption. Qu'il doit être dur et révoltant pour des Africains de s'entendre dire que l'on n'est pas encore digne d'entrer dans le club du commerce par ceux-là mêmes qui pratiquent l'exclusion !

Voilà quelques évidences qui éclairent les propos de Bill Clinton, qui méritaient donc un meilleur sort.

Vous avez dit "stupide" ?


Mots-clés : Assistanat, Capitalisation, Commerce, Développement, Echange.

Le 21 août 2000