L’EURO NOUS PROTEGE-T-IL ?

Monsieur Lamy, commissaire européen, l’affirme : l’euro nous protège des aléas de la vie politique. Sans la création de l’euro, notre ancienne monnaie, le franc, se serait effondrée. Cette affirmation est-elle sérieuse ? L’analyse de la Nouvelle Lettre.


Voilà une question d’actualité, mais qui appelle une réponse assez approfondie sur la valeur d’une monnaie. La question est d’actualité, puisque depuis le résultat du 21 Avril, on entend dire que le séisme politique aurait pu déclencher une vive spéculation contre le Franc et nous valoir une flambée inflationniste non négligeable. Fort heureusement, le Franc n’existant plus, ce péril nous a été épargné, et rien ne s’est passé. Merci l’Euro.

En prolongeant le discours certains en ont fait un argument contre le projet de retour au Franc de Jean Marie Le Pen, d’autres ont observé avec enthousiasme que la valeur de l’Euro contre le dollar ne cessait de s’améliorer (le cours de la monnaie européenne est supérieur à 0,90 $ pour 1 Euro).

Les choses sont en réalité plus compliquées que cela. Exprimons-les en termes de prévisions météorologiques. On peut en effet estimer qu’à court terme le parapluie euro nous a en effet couverts, d’autant plus qu’il ne pleuvait pas. Mais à long terme le vent français peut emporter le parapluie européen, sauf si un anti-cyclone vient s’installer sur notre continent.

Le parapluie européen : efficace ou inutile ?

De fait, l’économie française n’a pas été emportée par une tourmente monétaire en quelques jours. Pour une raison assez évidente au premier abord : il n’y a plus de monnaie française, la gestion de l’Euro se fait à Francfort.

Mais posons le problème autrement : y aurait-il eu tourmente monétaire ? Il est vrai que la venue de la gauche au pouvoir en 1981 a été suivie d’une attaque en règle du franc français sur le marché des changes, et le très docte Jacques DELORS a dû procéder à trois dévaluations en deux ans pour enregistrer la dégringolade du Franc. Le scénario du 21 Avril 2002 a été assez différent. Si le séisme politique a été amplement commenté par la presse internationale, les marchés boursiers n’ont pas réagi très fortement et la Bourse de Paris ne s’est guère écartée des normes mondiales.

La raison en est sans doute que dès le début les opérateurs ont anticipé la victoire de Jacques CHIRAC (rappelons les premiers sondages à 80/20 pour le second tour), et que personne n’a sérieusement pensé que les orientations de la politique économique française allaient changer radicalement, ni dans un sens ni dans l’autre d’ailleurs : la « sortie de l’Union Européenne » n’est pas pour demain, ni l’annulation pure et simple de la loi sur les trente cinq heures, pour laquelle il faudra attendre au minimum la nouvelle Assemblée.

Dans ces conditions, l’efficacité du « parapluie européen » n’a pas pu être réellement mesurée.

Menaces sur l’Euro à terme ?

Quant à la meilleure santé actuelle de l’Euro sur le marché des changes, elle est principalement due à l’affaiblissement du dollar. Le billet vert inspire moins confiance qu’il y a quelques mois. Il y a trois raisons conjoncturelles à cela :

- la première est que beaucoup d’opérateurs en bourse n’ont pas confiance dans la reprise de la croissance aux Etats Unis. Ont-ils tort ou raison ? Ne devraient-ils pas être rassurés par la capacité de réaction que l’économie américaine a montrée après le 11 Septembre ? Sont-ils au contraire troublés par l’affaire Enron et la suspicion jetée sur les contrôleurs de gestion des grandes compagnies ?

- la deuxième est que la politique d’Alan GREENSPAN, très souvent critiquée ici, pourrait bien avoir créé les conditions d’un déséquilibre de l’économie américaine, en injectant des dollars par brassées pour suivre la politique BUSH de gonflement subit de la dépense publique pour des motifs de sécurité (acceptable) ou de relance (discutable).

- la troisième est l’initiative stupide et électoraliste du Président BUSH de taxer les importations d’acier, et l’ouverture d’une guerre des tarifs avec l’Union Européenne ; il n’y a pas de quoi se rassurer sur la conduite de la politique économique des Etats Unis.

Cependant, nous sommes plutôt enclins ici à faire confiance à l’énorme plasticité et créativité des entreprises américaines. C’est la position maintes fois répétée de Milton FRIEDMAN. Dans ces conditions la santé du billet vert devrait s’améliorer, en dépit des perturbations conjoncturelles.

Mais quid de l’Euro ? A terme, va-t-il garder son éclat actuel, ou celui-ci va-t-il se ternir ?

La valeur d’une monnaie dépend essentiellement de la confiance qu’inspirent les contre-parties de la masse monétaire émise. La particularité de la BCE est qu’elle n’a pour contre-partie que des créances sur l’ensemble du système bancaire européen. Si ce système finance des projets de qualité, la solidité de l’Euro est acquise. Si à l’inverse il finance des déficits publics, ou renfloue des entreprises en perte de vitesse, ou soutient des consommateurs en panne de pouvoir d’achat, tout est à craindre.

En d’autres termes, c’est la rigueur dans la gestion des finances publiques et privées qui est la véritable garantie de l’Euro, comme de toute monnaie.

Il se pourrait que la Banque de France soit un des canaux par lesquels l’inflation de crédits se propage. Ce n’est pas le cas pour l’instant. Mais toute aggravation de la situation sociale, toute montée du chômage, tout relâchement budgétaire pourrait changer la situation. Comme l’analyse est assez parallèle pour l’Allemagne, on comprend que l’Euro demeure fragile avec une économie européenne sous le signe de l’incertitude. L’Euro ne peut faire de miracle, l’Euro a besoin de miracle.

L’Europe en reprise, l’Europe en construction.

Quel miracle ? En scrutant le futur européen pour les mois à venir nous découvrirons trois scénarios:

- le premier est celui de la continuité : aucune réforme structurelle ni dans les finances publiques, ni dans la réglementation du travail, n’intervient au cours de l’année. Dans ces conditions l’Euro replongera, et il sera impossible de contenir les tensions inflationnistes qui sont déjà sensibles, et le chiffre du chômage en France et en Allemagne peut être toujours très élevé.

- le deuxième est le même, aggravé par la volonté de dominer la situation par l’émergence d’une politique monétaire et budgétaire à l’échelon européen, suivant les vues de Jacques Delors, des inventeurs de l’euro et des partisans de l’eurocratie : c’est réellement le scénario catastrophe.

- le troisième est celui du sursaut : dans la logique du pacte Blair-Aznar-Berlusconi, Français et Allemands en viennent aux réformes structurelles voulues et, dans un climat de reprise conjoncturelle mondiale tirée par les Etats Unis, l’Europe sort de son chômage et de sa sclérose. A ce moment-là l’Euro a quelque chance de se stabiliser et d’inspirer confiance, en reflet de la confiance dans l’économie européenne. Les Allemands semblent prêts à porter au pouvoir Stoiber et la CDU.

Reste la France : ce qui s’y passera dans les semaines à venir sera décisif.

Mots-clés : BCE, Confiance, Euro, Marchés boursiers, Marchés des changes, Monnaie.