MONEO OU EURO ?!

Déjà disponible dans plusieurs villes françaises, le porte-monnaie électronique Moneo devrait être accessible dans toute la France d’ici la fin 2003. Depuis le début de l’année 2001, le paiement électronique a largement dépassé les autres types de paiement. Un tel phénomène ne va-t-il pas modifier l’attitude des Français face l’euro ?


A peine arrivé dans les poches des Français, l’euro va-t-il déjà disparaître ? Les pièces et les billets de la monnaie unique européenne sont concurrencés par le développement en France du porte-monnaie électronique appelé Moneo. Ce porte-monnaie électronique vise t-il à faire disparaître la monnaie fiduciaire ?

Le développement du porte-monnaie électronique français s’accélère. Le président de Billétique Monétique service (BMS), la société chargée de la conception de Moneo, annonce qu’à la fin 2003, toute la population française devrait avoir accès à ce moyen de paiement. Expérimenté à Tours en 1999, le système Moneo fonctionne déjà dans plusieurs régions et grandes villes de France, comme Lyon, Bordeaux, Montpellier, Poitiers. En Indre et Loire et en Bretagne, Moneo est installé depuis le début de l’année 2002 sur les horodateurs de stationnement : 20% des règlements sont faits avec le porte-monnaie électronique. A Rennes, ce système est en service depuis 2 mois. Le taux de substitution dans les horodateurs y a déjà atteint 10 %. La société BMS explique que tous les sites qui bénéficiaient déjà de Moneo fin 2001 ont connu une très forte augmentation de leur activité au début de l’année 2002. A l’heure actuelle le système Moneo compte déjà 50 000 utilisateurs et 27 000 commerçants affiliés. Douze millions d’opération de paiement ont été effectués avec ce système, de janvier 2000 à juin 2002, pour un montant global de 43 millions d’euros.

Le principe de fonctionnement de Moneo est simple : Les consommateurs disposent d’une carte à puce pour régler les achats d’un montant inférieur à 30 euros. La carte doit être initialement créditée (entre 20 et 100 euros), puis rechargée dans les bornes des agences bancaires ou directement auprès des commerçants. Le système est également opérationnel avec une carte bancaire classique, avec l’option Moneo intégrée à la puce. Dans ce cas, les montants inférieurs à 30 euros peuvent, par exemple, être ponctionnés sur le porte-monnaie électronique Moneo, au delà ils passent sur le compte courant classique.

Le système du porte-monnaie électronique Moneo présente de nombreux avantages en termes de rapidité (les paiements sont effectués par simple validation de l’achat sans frappe du code confidentiel), de commodité (vous avez toujours l’appoint et ne vous encombrez pas de petite monnaie), et de sécurité (le rechargement nécessite la frappe du code confidentiel). Il constitue donc un moyen de paiement efficace pour régler les achats de proximité (boulangerie, bureau de tabac…) ou pour payer les horodateurs ou parkings.

Le porte-monnaie électronique Moneo est articulé autour d’un compte bancaire traditionnel. Il est important de rappeler qu’il existe également des porte-monnaie électroniques qui s’articulent autour d’un compte non bancaire ; et c’est dans ce cas que l’on pourrait parler de monnaie électronique proprement dite. Ce système, qui existe actuellement aux Etats-Unis, permet à un intermédiaire non bancaire la compensation et le règlement d’écriture entre comptes marchands. L’intermédiaire endosse alors le rôle de tiers de confiance ou « notaire », en certifiant les termes des transactions, en authentifiant les parties contractantes, en réalisant les compensations et en procédant au règlement définitif des paiements. Des versions de ce système existent sous les noms de BarterTrust, et E-Gold, et d’autres encore. La particularité de ces systèmes est de monnayer une base monétaire privée dont le numéraire peut être fictif ou adossé à un métal précieux, comme l’or pour E-Gold. Pour ce système, les comptes sont ainsi composés de titres d’un poids précis du métal. A partir de ces comptes, toute transaction est intermédiée par Gold and Silver Reserve. Cet intermédiaire non bancaire, gestionnaire des fonds, s’occupe de la compensation et du règlement. Ce système offre une couverture intégrale des dépôts en or afin d’assurer la confiance des utilisateurs. Il s’agit d’un système de réserves à 100 %, proche de celui défendu par l’économiste MISES.

Un autre système existe aux Etats-Unis. Il s’agit d’un système de fidélisation. En effet, dans ce cas l’intermédiaire propose à ses utilisateurs d’accumuler des points qui constituent un réel pouvoir d’achat (i-Point et CyberGold). Ces points peuvent être remboursables en monnaie fiduciaire. La société Beenz, créatrice de ce système explique que les points collectés peuvent être ensuite dépensés pour acheter des biens valorisés en Beenz auprès de marchands. Les Beenz peuvent même être transférés sur une carte prépayée pour payer sur le marché traditionnel. Ainsi, Beenz possède toutes les qualités de la monnaie : il s’agit d’une unité de comptes, d’un intermédiaire des échange et d’une réserve de valeur.

La période d’adoption progressive de la monnaie électronique est bien évidemment nécessaire. La monnaie est avant tout un arrangement institutionnel, une construction sociale favorisant les interactions entre les agents décentralisés. Pour expliquer comment concevoir la monnaie électronique comme un phénomène institutionnel, on peut utiliser une analogie avec le langage. Les mots n’ont pas le même sens selon les individus, et ils ne font pas référence au même ensemble d’associations Pour que la communication puisse se réaliser entre deux personnes, il faut une intersection suffisamment grande entre deux ensembles subjectifs. L’émergence de la monnaie électronique joue pour les interactions entre deux agents économiques le même rôle que celui joué par la langue dans un dialogue. Il s’agit d’un code, d’un ciment social, permettant aux agents économiques dispersés dans l’espace et le temps de communiquer entre eux. La monnaie électronique peut donc être appréhendée comme un phénomène institutionnel permettant à des individus de produire et d’échanger des biens dans un environnement qui leur échappe en grande partie. Une telle conception de la monnaie est en réalité relativement ancienne. Déjà MENGER considérait la monnaie comme l’institution fondatrice de l’économie. C’est au travers d’un long processus d’apprentissage que les agents ont adopté différents moyens de paiement en fonction de leur environnement culturel et historique.

Le développement du porte-monnaie électronique Moneo s’inscrit dans la droite ligne de l’évolution monétaire. Il ne devrait pas être perçu comme une menace pour les banques centrales, mais bien au delà de cela. De telles monnaies, si elles se répandent véritablement vont renforcer l’environnement concurrentiel entre les différents instituts d’émission, diminuer les revenus de seigneuriage et réduire la capacité des banques centrales à agir sur les taux d’intérêts à des fins de politique monétaire. L’euro n’est-il pas en danger ?

Mots clés : Banque centrale, Monnaie électronique, Réserve de valeur, Seigneuriage.