INFLATION EN EUROPE ?

Pour la première fois depuis la mi-septembre, la monnaie unique a grimpé jusqu’à 0.9304 dollar en séance. L’Europe voit son inflation passer de 2,4% à 2%. Cette situation semble pourtant inquiéter la Banque centrale européenne qui se méfie des tensions inflationnistes et cherche surtout à faire progresser l’euro. Pour la BCE, la hausse de l’euro devrait diminuer les pressions inflationnistes, dans la mesure où on importe moins cher. De plus, elle envisage d’augmenter ses taux directeurs au mois de juillet. Mais s’agit-il d’une bonne initiative ?


La Banque centrale européenne s’est inquiétée de l’inflation dans la zone euro. Il est vrai que certains prix progressent dans les services. Les prix pratiqués par les hôtels restaurants s’envolent. Fin avril, dans la zone euro, ils avaient bondi de 4,4% sur un an. C’est en Irlande et aux Pays-Bas qu’ils battent des records : près de 7% à la fin du mois d’avril. En Espagne, ils ont enregistré une hausse de 5,8%, et au Portugal de 5,2%. Non seulement le secteur du tourisme connaît une augmentation des prix, mais aussi le secteur de la santé. Ce dernier présente également des hausses importantes de ses tarifs : 2,6% sur un an à la fin avril dans la zone euro. La nature du coup de pouce que le nouveau gouvernement français décidera de donner au smic en juillet sera également importante pour la Banque centrale européenne qui multiplie les avertissements sur l’inflation et brandit la menace d’une hausse des taux. Cependant, la hausse moyenne des prix n’est pas concernée par ce dérapage : elle passe, sur les 12 derniers mois, de 2,4 à 2%.

L’écart entre l’évolution des prix de l’industrie et ceux des services existe depuis longtemps. Sur les cinq dernières années, cet écart était en moyenne d’un point. En effet, les services sont généralement moins productifs que l’industrie, alors que les salaires qu’ils offrent progressent, eux, de la même manière. Si ce n’était pas le cas, on n’arriverait pas à embaucher. Dès lors, les services compensent leur plus faible productivité par des prix plus élevés. Seulement voilà, depuis un an, l’écart entre l’inflation de l’industrie et celle des services s’est élargi. Et si ce phénomène devait perdurer, alors même que les prix dans l’industrie baissent, cela signifierait que l’inflation pourrait ne pas baisser. A notre sens, cela devrait inquiéter la BCE. Plusieurs éléments peuvent contribuer à l’augmentation de cet écart : la demande des services s’est fortement accrue ces dernières années, entraînant une hausse des prix pour compenser les emplois additionnels. Il faut rappeler que le salarié supplémentaire embauché dans les services ne produit pas l’équivalent de ce qu’il est payé. Comme il y a de la demande, on augmente les prix. N’est-ce pas naturel ? N’est-ce pas ce que nous enseigne la science économique ? Il s’agit de la loi de l’offre et de la demande. Certes, la Banque centrale européenne s’inquiète, mais on ne voit pas comment, et avec quelles politiques, elle pourrait lutter contre ce phénomène naturel en économie de marché.

Car dans une économie de marché, ce phénomène n’est pas inquiétant. L’écart de l’évolution des prix entre l’industrie et les services signifie simplement que les prix relatifs des deux types de produits ont varié. Cette variation des prix relatifs a été largement exposée en 1931 par HAYEK dans son fameux ouvrage « Prix et Production ». Une variation de prix relatifs sert d’information aux entrepreneurs. Ces derniers, poussés par les perspectives de profits, retirent leurs capitaux du secteur de l’industrie pour les investir dans le secteur des services. Ainsi, l’offre de biens de services s’accroît, et viendra bientôt répondre à l’actuelle hausse de la demande. Alors les prix dans le secteur des services auront tendance à se stabiliser, voire à baisser.

Pour la Banque centrale européenne, les tensions inflationnistes pourraient être amoindries par la bonne santé de l’euro. En effet, depuis quelques jours, la nouvelle monnaie européenne a atteint 0,93 dollar pour un euro. L’euro est porté par l’annonce de bons chiffres de la balance des paiements européenne en mars. La zone euro a enregistré des entrées nettes de capitaux de 2,2 milliards d’euro au titre des investissements directs et de portefeuilles, contre une sortie de 26,6 milliards l’an dernier à la même époque. L’euro se renforce face au dollar. Est-ce une bonne nouvelle du point de vue économique ? Cela semble plutôt satisfaire les Américains. L’affaiblissement du dollar face à l’euro s’inscrit dans un scénario positif : un dollar plus faible est un facteur favorable à la croissance globale, car il aide les entreprises américaines, ce qui par ricochet soutient la consommation de l’Amérique. Le billet vert perd également du terrain face au yen. Cela paraît aussi favoriser la croissance américaine.

La Banque centrale européenne ne semble pas se satisfaire de la solution. En effet, elle est sur le point de lever son taux directeur de 25 points de base dès le mois de juillet. Une telle politique de hausse des taux d’intérêt a pour effet d’attirer les capitaux étrangers, ce qui devrait encore réévaluer l’euro par rapport aux monnaies étrangères. Beaucoup d’économistes estiment que l’euro devrait ainsi se situer à 95 cents en fin d’année 2002 et à 1,05 dollar en fin 2003. La politique de la hausse des taux d’intérêt prévue par la Banque centrale européenne se situe à l’opposé des autres politiques des banques centrales extérieures à la zone euro. Par exemple, la Banque nationale suisse baisse ses taux pour décourager la rentrée des capitaux. Dans le même sens, la Banque d’Angleterre se plaint de la surévaluation de la livre sterling.

Comme nous l’avons déjà précisé, la réévaluation artificielle de l’euro par rapport au dollar n’est pas bénéfique à l’économie européenne. Prenons l’exemple d’un américain qui vient dans la zone euro : ce dernier est doublement perdant. Il perd non seulement en taux de change, mais aussi en pouvoir d’achat, du fait de l’inflation. Une fois de plus, en réévaluant la monnaie, la BCE prend un risque. Ne serait-ce pas plus efficace de laisser le marché des changes libre… En revanche, au lieu de se focaliser sur les taux d’intérêt, la BCE devrait continuer à surveiller l’évolution de la masse monétaire, facteur clef de l’inflation. Pour l’instant, celle-ci évolue de manière raisonnable, de l’ordre de 5% par an. C’est pour cela que l’inflation ne semble pas vraiment menaçante dans la zone euro. Mais si la BCE veut poursuivre sa lutte contre l’inflation, c’est sur cet indicateur –la quantité de monnaie – qu’elle doit se focaliser, sans s’occuper des taux d’intérêt. Sinon, elle provoquera – comme on le voit ces jours-ci – des effets artificiels sur la valeur externe de l’euro, alors que l’euro devrait évoluer comme un prix libre et non manipulé, comme un vrai prix et non comme un faux prix.

Mots clés : Balance des paiements, Inflation, Marché des changes, Productivité.