LA REPRISE «MOLLE» DE L’ECONOMIE AMERICAINE

En dépit des attentats du 11 septembre, la croissance américaine au 4ème trimestre 2001 a été de 1,4%, selon l’annonce, jeudi 28 février dernier, du département du Commerce. C’est un résultat fort surprenant, loin des 0,2% précédemment estimés, qui avaient servi de base à la politique monétaire de la FED. Son président, Alan Greenspan, a déclaré la veille, devant le Congrès, en s’appuyant sur la «longue histoire des cycles», que la reprise en 2002 s’annonçait «molle». Or, il se pourrait bien que ce soit sa politique «molle» de taux d’intérêt bas —alors que l’économie américaine se trouvait déjà en forte reprise— et non une quelconque «dynamique typique du cycle économique» qui menacerait la croissance américaine.


Le taux de croissance de l’économie américaine a connu des fluctuations extrêmes en 2001. Après une stagnation (+0,3%) au 2ème trimestre et un recul (-1,3%) au 3ème, il a été, selon les dernières statistiques du département américain du Commerce, annoncées jeudi 28 février dernier, de +1,4% au 4ème trimestre. Ce dernier taux s’avère 7 fois supérieur au 0,2% de croissance des estimations précédentes.

En dépit de cette preuve supplémentaire concernant l’impossibilité de faire des prévisions quantitatives concernant l’économie —qui est le résultat des choix et des décisions subjectives de millions de personnes— le président de la Fed, Alan Greenspan, a tenu à préciser lors de la présentation semi-annuelle de la politique monétaire devant le Congrès, le mercredi 27 février, que la reprise s’annonçait «molle» et que la croissance se situerait en 2002 entre 2,5 et 3%. Selon lui, le taux de chômage devrait augmenter, de 5,6% de la population active en janvier, à 6,25% et l’inflation devrait se stabiliser autour de 1,5%. D’autres économistes, comme Patrick Artus, directeur des études économiques de la Caisse des dépôts, ne manquent pas de souligner que « le vrai risque conjoncturel aux Etats-Unis est peut-être localisé davantage en 2003 qu’en 2002 ».

Plusieurs remarques méritent d’être faites sur cette situation de l’économie américaine.

1) Premièrement, les fondements théoriques des prévisions de la Fed relèvent plutôt du « folklore » que de la science économique. Par exemple, Greenspan a en grande partie fondé son jugement sur la reprise à partir d’une observation fort savante qui tient au niveau des stocks des entreprises : «Ils se retrouvent, dans de nombreux secteurs, à des niveaux tels que les entreprises devront cesser de les réduire ou ont déjà commencé à le faire». Même si une telle relation a pu se vérifier par le passé, rien n’indique pourquoi les entreprises devraient augmenter leurs stocks et non tout simplement, comme c’est le cas dans une phase de récession, fermer leurs portes. Compter sur l’augmentation des stocks comme facteur de croissance est complètement ridicule. La relation de cause à effet s’opère en réalité dans l’autre sens : les entreprises ne vont augmenter leurs stocks que si, à leur niveau, elles anticipent une croissance de leur chiffre d’affaire, qui dépend en dernier ressort de leur capacité à répondre de manière efficace aux besoins des consommateurs. Ainsi, sauf à jouer aux devinettes, personne n’est en mesure de dire ce qui se passera avec les stocks et quel sera leur impact chiffré sur la croissance de l’économie entière.

De plus, si la reprise s’annonce « molle », c’est parce que la consommation serait restée au dernier trimestre très forte et par conséquent, elle aurait peu de marge d’accroissement. C’est ce niveau de consommation élevé qui aurait permis à l’économie des Etats-Unis d’éviter la récession (définie de manière « technocratique » comme une baisse du PIB pendant deux trimestres consécutifs). Mais que dire de la consommation étrangère, l’économie américaine n’étant pas refermée sur elle-même ? Si la consommation domestique a peu de marge de manœuvre est-ce aussi le cas de la consommation mondiale ? Les estimations à cet égard s’avèrent plus qu’hasardeuses.

2) Deuxièmement, si les prévisions pour 2002, sont difficiles, celles de la situation en 2003 le sont encore davantage. La croissance dépend de beaucoup plus de facteurs que ceux qui sont pris en compte par les prévisionistes qui voient la principale cause d’une si mauvaise conjoncture dans l’endettement des ménages (atteignant 105% du revenu disponible) et dans la baisse de l’investissement actuel.

3) Troisièmement, tout le discours de Greenspan ressemble à celui d’un « cadre commercial » qui essaie de vendre sa « marchandise ». Ainsi, le président de la Fed a tenu à calmer les craintes d’une hausse du taux d’intérêt dans un proche avenir : la faible reprise et l’augmentation du chômage justifieraitent ainsi que le taux reste bas.

4) Enfin, le plus surprenant est que la politique de taux bas —la Fed a procédé à 11 baisses successives en 2001, portant le taux à 1,75%, soit son plus bas niveau depuis 40 ans— a été décidée alors que l’économie connaissait déjà une croissance forte au 4ème trimestre. Une telle politique de « crédit bon marché » a certainement davantage déséquilibré l’économie en gonflant artificiellement la reprise, comme le démontre la théorie autrichienne des cycles. Mais, à l’image du Japon qui, malgré un taux d’intérêt nul, ne connaît aucune augmentation des investissements, les investissements continuent à décroître aux Etats-Unis depuis 20 mois. Dans l’économie mondialisée, pour favoriser les investissements, sans créer de l’inflation, il faudrait augmenter les taux d’intérêt et non les baisser : la Fed a ainsi sans doute moins de pouvoir de créer des cycles qu’en économie fermée.

En conclusion, il se pourrait bien que l’économie américaine connaisse une reprise seulement « molle » et une récession à l’horizon 2003-2004, mais ça ne serait nullement le résultat d’une quelconque « dynamique typique caractérisant les cycles économiques » qui aurait réapparu. Les cycles peuvent encore être là, mais ils sont entièrement crées par les politiques monétaires interventionnistes des banques centrales, en l’occurrence la Fed. Cependant, avec la mondialisation, le «potentiel de générer des cycles» de la Fed a largement diminué, et en dépit de l’affaire Enron, dont l’effet est resté sans importance, l’économie américaine reste saine. Malheureusement, il est difficile de dire la même chose pour l’Europe, et la France en particulier.

Mots-clés : Croissance, Cycle économique, Etats-Unis, Fed, Taux d’intérêt.