RETOUR DE L’INFLATION ?

L’inflation est-elle de retour ? Avec 2,2% en un an, elle est au moins « rampante ». Peut-elle s’accélérer ou est-ce un simple accident de parcours ? L’analyse de la Nouvelle Lettre.


Les 3.000 chômeurs en moins enregistrés en Janvier vont sans doute permettre au Premier Ministre candidat de chanter victoire (voir notre article en rubrique sociale) : la rechute de l’emploi au cours des derniers mois n’aurait été qu’une péripétie, et la maîtrise du chômage serait à nouveau assurée : bienfaits des 35 heures et autres mesures du « traitement social du chômage » !

Mais on parlera sans doute moins des 2,2 % de hausse des prix en un an. Pourtant, il s’agit bien d’une baisse du pouvoir d’achat des Français. Bien que « rampante » l’inflation n’en est pas moins un monstre qui dévore l’argent que l’on gagne. Les Français viennent de subir une baisse de leurs revenus de 2,2 % que n’ont pas compensée des hausses de salaires : ils vivent moins bien qu’il y a un an. Quant aux épargnes, elles ont perdu 2,2 % sur un compte en banque ordinaire, et sont à peu près sauvées sur leur livret A de caisse d’épargne en tenant compte de la fiscalité (CSG et IRPP).

Ces mouvements de prix sont-ils le signe que l’inflation est de retour et aura tendance à se gonfler au cours des prochains mois ? Disons que le feu est en train de couver, et que l’incendie pourrait se déclarer si, comme c’est le cas depuis des années, on ne change rien aux conditions de fonctionnement de l’économie européenne et à la gestion de l’euro.

HAUSSE DES PRIX OU INFLATION ?

La question peut paraître saugrenue. Les économistes ne sont-ils pas d’accord pour dire qu’il y a inflation dès que l’on s’écarte de la stricte stabilité des prix à la consommation ?

0,1 % de hausse des prix, c’est déjà de l’inflation, même si on la qualifie de « rampante », avant qu’elle ne devienne « ouverte » (5%) ou « galopante ». Il est vrai que le rythme de l’inflation est important, parce que l’inflation est redoutée davantage pour son impact psychologique, pour ses effets sur les comportements des ménages et des entreprises, que pour ses effets mécaniques, dont on peut se prémunir (par l’indexation par exemple, ou par l’achat d’une monnaie étrangère stable). Ce qui est à craindre, c’est que se déclenchent des « anticipations inflationnistes » : alors les gens non seulement cherchent à se couvrir contre la hausse des prix, mais aussi contre l’accélération de cette hausse, ce qui ne manquera pas de la provoquer : face à une hausse de 2 % ils peuvent augmenter leurs propres factures, demander une augmentation de revenus de 3 % pour le cas où la hausse s’accentuerait, et cette attitude ne manque pas de pousser en effet les prix à la hausse puisque, toutes choses égales par ailleurs, il y aura plus de revenus distribués que de nouveaux produits créés.

Milton FRIEDMAN a fait remarquer qu’un tel cercle vicieux ne peut s’amorcer que si la banque centrale s’y prête, car d’où viendrait une distribution d’argent (3%) qui ne correspond pas à une croissance de la production, sinon d’une pure création de monnaie par le système bancaire ? C’est seulement le crédit, et un crédit non gagé, qui permet au client de régler une facture plus élevée, ou au patron de verser un salaire plus substantiel, l’un ou l’autre ne pouvant retirer l’argent de son activité courante. Sommes-nous maintenant engagés dans un tel cercle vicieux ? Oui et non.

ACCIDENT OU DERIVE ?

Non – et nous voici rassurants - dans la mesure où même si l’inflation est définie par une hausse des prix, réciproquement toute hausse des prix n’est pas une inflation. Il faut que la hausse des prix soit d’une part durable, d’autre part générale. Est-ce le cas aujourd’hui ?

Quand, pour une raison accidentelle, les prix sur un mois ou deux subissent un choc exogène, il n’y a pas inflation parce qu’une fois la hausse enregistrée, elle n’a pas de raison de se perpétuer, une fois le choc amorti. Pour donner un exemple d’un choc exogène, on citera les hausses brutales du prix du pétrole qui nous sont familières : une fois le litre d’essence porté d’un euro à un euro 10 par exemple, on est tranquille pour un bout de temps. Même chose en cas de mauvaises conditions météorologiques qui renchérissent le prix des produits agricoles frais et non stockés ou non importés. C’est précisément la conjoncture rencontrée en ce début d’année, avec plusieurs chocs combinés.

D’après l’INSEE, si la hausse des prix en janvier 2002 a été de 0,5 %, 0,1 % serait dû au passage à l’euro, un choc exogène s’il en est, et qui ne se reproduira plus en tant que tel. Le passage à l’euro est en cause par le désir de calculer en chiffres ronds. Certaines professions ont arrondi avec une marge confortable : cafés, teinturiers, restaurants, garagistes et coiffeurs sont montrés du doigt.

D’autre part, les légumes ont vu leurs prix monter de 24 % et le prix des cigarettes a été majoré de 8,3% à cause de la nouvelle taxe sur le tabac : cela est aussi « accidentel ». En d’autres termes, une fois ces perturbations digérées, ces facteurs de hausse des prix vont automatiquement disparaître.

Pour qu’il y ait inflation, il faut aussi que la hausse des prix soit générale. Dans l’exemple précédent, si les légumes sont plus chers, cela peut se compenser par des baisses d’autres postes de la consommation. Quand il y a inflation, ce sont tous les prix, en même temps, et dans une proportion identique, qui augmentent. Voilà qui est un des aspects de la thèse de FRIEDMAN suivant laquelle « l’inflation est toujours et partout d’origine monétaire » : c’est parce que la monnaie perd de sa valeur que l’on est obligé de subir la valse des étiquettes. On pourrait donc se rassurer et se dire que nous ne sommes pas en péril, tant que la monnaie tient bon. Mais notre monnaie maintenant, c’est l’Euro.

L’EURO VA - T- IL TENIR ?

S’agissant de son statut de monnaie internationale, il n’est pas encore clairement établi. Pour l’instant, tant que le dollar conserve sa valeur, il est et demeure la monnaie utilisée et recherchée dans le monde entier, et actuellement l’Euro a du mal à ne pas s’effriter face au dollar sur le marché des changes. Emis à 1,18 dollars au 1er janvier 2001, il est maintenant autour de 0,86 dollars : près de 25% de dévaluation en un an, ce n’est pas pour inspirer confiance.

Mais, derrière cette évolution nominale, il y a l’évolution de l’économie de l’Euroland. L’Euro est la contre-partie des créances détenues par la Banque Centrale Européenne sur les diverses banques centrales, qui elles-mêmes gèrent les créances sur les ménages et les entreprises de leurs pays respectifs. Or, il y a des pays où ces créances sont exagérément gonflées parce que les perspectives de croissance du secteur marchand sont faibles et qu’il y a au contraire hypertrophie de la croissance du secteur public (dépenses budgétaires toujours énormes, dette publique non stabilisée). La discipline budgétaire et bancaire exigée par le pacte de stabilisation d’Amsterdam n’est pas respectée partout. Les gouvernements et les banques (sous l’impulsion des gouvernements) se laissent aller.

Cette même réalité peut être vue du côté des entreprises, et des performances de productivité. Tant que les politiques ne seront pas libéralisées, certains pays auront du mal à rester compétitifs, et leur production sera inadaptée au marché. Cela veut dire qu’il faut abaisser les prélèvements obligatoires pour recycler davantage d’argent dans les activités marchandes et concurrentielles, les seules capables de faire baisser les prix en s’adaptant aux besoins de la clientèle.

C’est dire que l’avenir de l’Euro est entre les mains des gouvernants et de leur aptitude à mettre l’Europe à l’heure de la concurrence et de la liberté. Est-ce rassurant ?

Mots-clés : Anticipations, Banque centrale, Euro, Inflation, Pouvoir d’achat, Prix.