LA ROUTE DU FER EST COUPEE

La décision du Président Bush de mettre en place des barrières tarifaires sur les importations d’acier aux USA est une mesure protectionniste, qui tourne le dos aux convictions de Bush sur le libre échange et la mondialisation. L’analyse de la Nouvelle Lettre.


La phrase célèbre de Paul REYNAUD en 1940 s’applique aux importations d’acier aux Etats Unis : George BUSH vient de couper la route du fer et de décréter unilatéralement un droit de douane de 30% sur les importations, une fois qu’aurait été atteint un quota de 5,4 millions de tonnes par an.

Cette décision risque d’alimenter à nouveau le sentiment d’anti-américanisme qui domine en France et dans plusieurs pays ou instances d’Europe. Mais, pour une fois, on ne pourra pas donner tort à ceux qui dénoncent l’hypocrisie des dirigeants américains : mondialistes par principe, mais protectionnistes quand cela leur convient.

Nous voudrions cependant situer ce conflit dans un cadre historique, et rappeler comment on en est arrivé là. La sidérurgie a plus d’un point de ressemblance avec l’agriculture : elle échappe depuis des décennies aux lois du marché et à la concurrence. Voilà qui explique la crise qu’elle connaît aujourd’hui, et la réaction de Washington. Cependant, on ne doit pas oublier non plus le rôle du processus politique, et le caractère démagogique et électoraliste de la position de George BUSH. C’est une explication, mais sûrement pas une excuse : bien plutôt une circonstance aggravante.

LA SIDERURGIE : CINQUANTE ANS DE DIRIGISME

Aujourd’hui l’OCDE estime qu’il y a une surcapacité mondiale de production d’acier de 120 millions de tonnes. Comment en est-on arrivé là ? Le « marché » de l’acier, comme celui des produits agricoles, a souffert des interventions intempestives des gouvernements du monde entier.

Pour prendre l’exemple de la France, le prix de l’acier a été fixé en 1946 à un niveau très en dessous du prix mondial. La raison : la nécessité de reconstruire le potentiel industriel détruit pendant la seconde guerre mondiale, et l’importance de l’acier comme matériau de base pour cette France nouvelle. Du coup, les sidérurgistes français ont perdu l’occasion de réaliser des profits comme tous les autres fabricants d’acier au monde. Ceux-ci, grâce à leurs profits, ont pu moderniser leurs équipements. Les Allemands, dont la sidérurgie était en ruine complète ont pu redémarrer avec des installations bien plus compétitives que les nôtres. Quelques années plus tard, changement de décor : la CECA veut faire survivre la sidérurgie européenne, durement concurrencée par le plastique, grâce à des quotas de production. Mais le gouvernement français, dans un souci « d’aménagement du territoire » avec Olivier GUICHARD, se met en tête de créer en même temps les usines de Dunkerque et de Fos sur Mer : à elles deux elles dépassaient déjà les dimensions du marché français. Pourtant, en 1981, en pleine crise, Pierre MAUROY se propose de créer 20.000 emplois en Lorraine ;  il va falloir trois ans plus tard en supprimer 40.000. Il faudra attendre 1986 et Alain MADELIN à l’Industrie pour que la sidérurgie soit enfin soumise aux lois du marché : plus de subventions, plus de soutien artificiel et protectionniste. Peu à peu la restructuration s’est opérée et en se spécialisant dans les aciers spéciaux la sidérurgie française a pu redémarrer, certes à un niveau d’activité et d’emploi inférieur, puisque la demande mondiale l’exigeait.

Rien de tel aux Etats Unis, où les subventions et les protections n’ont cessé de maintenir à flot une sidérurgie dont les surcapacités sont spectaculaires. Tandis qu’en Europe les capacités diminuaient de 2 millions de tonnes entre 1993 et 2.000, elles augmentaient de 19 millions de tonnes aux Etats Unis. Confrontés à ce déséquilibre, les gouvernants américains n’ont rien trouvé de mieux que de supprimer toute possibilité de concurrence.

UNE « EXCEPTION SIDERURGIQUE » ?

Le coup porté par les Américains au principe du libre échange mondial est très rude. Le quota de 5,4 millions de tonnes par an est à comparer avec le volume des seules exportations de l’Europe vers les Etats Unis qui sont aujourd’hui de 16 millions de tonnes.

A leur décharge, les Américains veulent faire jouer auprès de l’Organisation Mondiale du Commerce (OMC) des « clauses de sauvegarde », comme s’ils pouvaient en trois ans restructurer une sidérurgie qu’ils ont soutenue pendant cinquante ans. La vérité est que 30 sociétés sidérurgistes sont aux portes de la faillite. Les Américains n’hésitent donc pas à faire payer aux Européens, mais aussi aux consommateurs américains, le prix de leur incurie.

Mais cette incurie et cette réaction actuelle s’expliquent surtout par la puissance du lobby de l’acier au Congrès. Et il se trouve précisément qu’il va y avoir des élections dans les Etats de Virginie, de l’Ohio et de Pennsylvanie, où l’on produit l’acier.

L’attitude de Washington est inqualifiable. Elle se calque exactement sur celle des politiciens et dirigeants français qui plaident pour l’ « exception culturelle » ou l’ « exception des services publics à la française ». Il ne saurait y avoir davantage d’exception sidérurgique que d’exception culturelle.

Mots-Clés : Concurrence, Libre-échange, Lobby, Mondialisation, Protectionnisme.