FRANCE TELECOM : ON PASSE DE L’ORANGE AU ROUGE

« France Telecom cherche à détourner l’attention en partie pour faire oublier ses problèmes ». Propos sévères mais lucides de Gerhard Schmid, patron de Mobilcom, partenaire allemand de France Telecom dans la téléphonie mobile. « L’exemplarité » de France telecom, fierté du gouvernement depuis sa privatisation partielle, risque de subir un « effet boomerang » d’ici au 21 mars, date à laquelle devront être annoncés ses résultats, ou plus exactement ses importantes pertes ... A moins que Michel Bon, le patron de France Telecom, aidé par Laurent Fabius, ne fasse apparaître une nouvelle palette de couleurs pour maquiller le rouge des comptes.


Le conseil d’administration de Mobilcom du mercredi 20 février dernier a été houleux. France Telecom, détenant 28,5% de la société a en effet manifesté son désaccord quant au plan d’affaires mené par Gerhard Schimd. Le point de désaccord est relatif au montant de l’ordre de 11 milliards d’euros que Mobilcom projette d’investir dans son projet de téléphonie mobile de troisième génération. France Télécom s’est en effet engagée à octroyer et à garantir des prêts à Mobilcom au cas où il ne serait pas en mesure de lancer seul ses activités UMTS. Le point d’achoppement concerne donc principalement l’interprétation du pacte d’actionnariat. France Telecom estimant que son soutien est conditionné à l’approbation du plan d’affaires, Mobilcom affirmant que ce soutien est inconditionnel. A ces différents s’ajoute l’entrée dans le capital de Mobilcom de la femme de Gerhard Schmid par l’achat de 5% des actions par le biais de la société Millenium. France Telecom juge cette opération douteuse. Elle suspecte Mobilcom d’avoir prêté de l’argent à la société Millenium pour effectuer cet achat. Un expert indépendant a donc été mandaté par la conseil d’administration pour élucider l’affaire.

Il est vrai que derrière cette tension il y a une divergence de stratégie entre Mobilcom et France Telecom. Les allemands de Mobilcom sont les seuls à continuer à croire au pactole des UMTS, alors que cette nouvelle génération de télécommunication est en perte de crédit chez tous les opérateurs. Mais cela suffit-il à expliquer la situation de France Telecom ?

Aux yeux des analystes, les propos de Gerhard Schmid seraient fondés et ils jugent que la facture présentée par Mobilcom n’est pas aussi excessive que ne le prétend France Telecom. L’affaire relèverait donc plus du roman noir que du Business. France Telecom tente de détourner l’attention pour masquer ses mécomptes. En effet un simple regard sur les cours de bourse offre un aperçu de la méfiance que les investisseurs accordent à France Telecom. Depuis le début de l’année, la dégringolade des cours tant pour Telecom que pour sa filiale Orange, est de l’ordre de 36%. D’autre part, la dette de la société n’a toujours pas diminué et frôle les 70 milliards d’euros. France Telecom est donc plus qu’en difficulté. D’ici au 21 mars, elle est obligée d’assumer ses pertes. Des pertes qui ont pour principale origine la particularité de son actionnariat. La présence de l’Etat a atteint une autre limite, que l’on minimisait autrefois. Laquelle ?

Souhaitant mener une politique de croissance externe agressive, France Telecom s’est engagée dans une stratégie de conquête pour renforcer sa stature européenne. C’est ainsi qu’elle est entrée au capital du câblo-opérateur Britannique NTL pour 8 milliards d’euros de l’allemand Mobilcom (4 milliards d’euros) et surtout d’Orange (43,2 milliards d’euros), pour ne citer que le plus important. Or, bloquée par l’interdiction qui lui est faite de diluer la participation de l’Etat, France Telecom s’endette pour confirmer ses acquisitions, là ou les autres sociétés se contentent d’émettre des actions.

Aujourd’hui donc, avec les déboires de certaines entreprises de la technologie de l’information, les acquisitions de France Telecom ne valent plus leur prix d’achat. De 43,3 milliards d’euros, Orange ne vaut plus que 30,9 milliards d’euros. Or contrairement à ses concurrents tels Telecom Italia, Vodafone, qui ont joué la transparence en dévalorisant leurs actifs, France Telecom refuse jusqu’à présent de faire le pas. Il est évident que si elle effectue cette opération de dépréciation d’actifs, les comptes vont faire apparaître des pertes nettes très importantes. Si Michel Bon pousse l’Etat, son actionnaire à hauteur de 55%, à aller vers cette solution, pour « assainir une bonne fois pour toute ses comptes, et repartir sur des bases saines », Bercy ne se laisse pas facilement forcer la main. Les dégâts collatéraux seront en effet conséquents. Une incursion brutale du débat sur le statut des entreprises publiques et le rôle de l’Etat actionnaire, colorée par de grosses pertes, risque de rendre visible les défaillances du gouvernement et d’anéantir l’image du premier ministre candidat. Bercy cherche donc de nouvelles palettes de couleurs pour faire en sorte qu’on ne passe pas de l’Orange au Rouge aussi facilement.

La tâche est délicate, d’autant que depuis l’affaire Enron, les acrobaties comptables seront tout de suite suspectées surtout si c’est pour des motifs bassement politiques...

Mots-Clés : Concurrence, Entreprise, Privatisation, Rentabilité.