LES LIMITES DE LA DEMOCRATIE DIRECTE

Jacques Garello


Il y a une affaire des minarets : c’est celle qui provoque commentaires et controverses. Mais il y a aussi l’affaire de la démocratie helvétique, et elle me paraît tout aussi sérieuse, sinon plus, que la précédente. Je voudrais m’élever avec force contre la condamnation presque unanime de la démocratie directe, dont les « limites » auraient été mises en évidence à l’occasion des minarets.

Il est reproché aux Suisses – jusqu’à les condamner - de nourrir un serpent dans le sein de leurs institutions, parce qu’ils pratiquent depuis des siècles le referendum d’initiative populaire.

J’ai entendu un premier argument : il faut que les décisions du peuple soient « filtrées » par la société politique. Car les décisions du peuple ne sauraient être que stupides, extrémistes, en un mot : populistes. Heureusement la démocratie représentative serait là pour corriger les errements des votations : les élus incarnent la sagesse, la pondération, les gouvernants ont connaissance et compétence. L’argument est étayé par des évènements récents ou anciens. On revient sur la ratification du traité de Lisbonne : les Français consultés par referendum l’ont rejeté, mais heureusement nos hommes politiques ont changé la donne, car eux étaient conscients de l’intérêt de cette Europe politique dont les Français ne voulaient pas. Quelques années en arrière, le Parlement abroge la peine de mort sans aucune consultation populaire, puisque le sujet n’avait pas été évoqué dans les élections législatives, alors même que deux Français sur trois n’étaient pas abolitionnistes. Un député commente : si on avait demandé leur opinion aux gens ils n’auraient jamais accepté. Je ne suis pas un inconditionnel de la peine de mort, mais ce choix de société n’aurait-il pas mérité au moins un débat public, sinon une procédure de referendum d’initiative présidentielle prévue par la Constitution ?

Au fond, cet argument revient, purement et simplement, à confirmer le monopole sans partage de la classe politique sur les problèmes de société. La société civile n’a qu’à se taire. Aucune décision engageant durablement l’avenir ne doit être laissée au peuple. On pratique une démocratie de façade (réduite à l’urne, dit Yves Canac) : on demande périodiquement au citoyen de voter pour des hommes et des programmes dont il ne connaît pratiquement rien, on lui propose un paquet cadeau dont on ne sait ce qu’il contient ; de toutes façons, quand il l’ouvrira, il découvrira ce qu’il n’attendait pas et sûrement pas ce qu’il souhaitait.

J’ai entendu un deuxième argument : la démocratie directe, c’est la démagogie et le populisme – termes rendus volontairement synonymes pour les rendre encore plus haïssables. Le peuple serait donc extrémiste par nature, et d’ailleurs l’exemple suisse montre bien que les électeurs ont été manipulés, désinformés, fanatisés. Voici les Suisses devenus en un jour les terroristes de l’Europe : heureusement ils ne sont pas membres de l’Union. Je crois me rappeler que tous les régimes totalitaires du XXème siècle ont été issus d’élections « régulières », qu’il s’agisse d’Hitler, de Mussolini, de Staline. Je ne vois donc pas en quoi la démocratie représentative protègerait mieux la liberté et les droits de l’homme que la démocratie directe.

C’est oublier à l’inverse que la démocratie directe protège les individus contre les dérives du pouvoir. Elle a été par exemple à l’origine de la révolution fiscale aux Etats-Unis : 16 Etats américains ont été amenés à modifier leur constitution pour y inscrire par exemple l’interdiction des déficits budgétaires ou le plafonnement des dépenses de l’Etat, ou des impôts. En Italie, le referendum négatif permet de rejeter une loi votée par le Parlement : ainsi en a-t-il été pour la législation « permissive » en matière de mœurs. La démocratie directe met les élus sous contrôle des citoyens. Mais, dans le vocabulaire de ses adversaires, les citoyens ne constituent rien de plus qu’un « peuple », masse imbécile qui voudrait en imposer aux princes qui le gouvernent.

Nous, en France, sommes particulièrement bien placés pour donner des leçons de démocratie aux Suisses – nous en donnons d’ailleurs en permanence au monde entier. Les amis de notre classe politique sont les dictateurs d’Amérique Latine, d’Afrique, et du Moyen Orient, le Parti Communiste Chinois, et le bon monsieur Poutine. Nous pratiquons la démocratie de la rue, et les vrais titulaires du pouvoir sont les leaders syndicaux, les électriciens gaziers et autres cheminots. L’état de droit s’arrête aux frontières des « zones urbaines sensibles ». Le communautarisme, le fanatisme et la criminalité ont « droit de cité ». Il n’y a pas de limite à la lutte des classes, des races et des religions. Voilà bien une démocratie exemplaire. La France vit dans la paix et la dignité, à la différence de la Suisse, patrie des fraudeurs, et maintenant foyer du fanatisme.

Le 4 Décembre 2009

   
 

 

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